CHAPITRE IL
SUITE DI LA LUTTI DIS ROBLIS ET DBS CHBVALIEIS. — LES CHEVALIEBS OBTIENNENT LE GOHHANDEHENT HILl- TAIBB. — HABIU8 DtPAIT LES BABBAEBS DU MIDI ET DU NOBD (numides ET CIHBBES). 121-100.
Caïus Marins était originaire des environs d'Ar* pinum , ville récemment élevée au rang de municipe. Il ne vint pas de bonne heure à Rome , resta toujours étranger aux mœurs delà ville et ne voulut jamais apprendre le grec. Diodore nous apprend qu'il fut d'abord publicain ; Yelléius , qu'il était d'une famille équestre ; ce qui semble confirmé par Cicéron, son compatriote, dont l'aïeul fut, selon lui , l'adversaire du père de Marins dans les fonctions d'Arpinum^. Politique médiocre. Marins n'eut d'antre génie que celui de la guerre. Au siège de Numance, où il fit ses premières armes, Scipion
tri loeo. — Si les commentatenrs eussent connu le passage de Diodore, ils n*aa raient pas corrigé arbitrairement «çtMaIn' par a^r9«li. A cette époque, les publicains étaient tons chevaliers , on agents des chevaliers. — Diod . Sic. , Exe, de viri» et vit,: 07i i fiiptoç «$ mv 9u/t6oOÀ«*v x«t
HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE ROMAINE
Émilien devina son génie militaire : comme on lai demandait qui' pourrait lui succéder un jour , il frappa sur Tépaule de Marins et dit: Celui-ci peuiêtre.
Lorsque, de retour à Rome, il demanda le tribunat, tout le monde le connaissait de nom , mais personne ne Tavait encore vu. La faveur des Métellus, qui protégeaient sa famille, décida son élection. L*aristocratie était alors toute-puissante. De toutes les réformes des Gracches, il n*en restait qu'une; le pouvoir judiciaire était toujours, malgré les efforts du sénat, entre les mains des chevaliers, c'est-à-dire des usuriers, des. riches, des détenteurs du domaine. Sénateurs et chevaliers s'étaient entendus pour annuler la loi agraire. Le sénat avait usurpé l'examen préalable de toute loi proposée au peuple. Ainsi les deux ordres s'étaient partagé la république. Les sénateurs avaient les charges et la puissance politique, les chevaliers l'argent, les terres, les jugements. Leur connivence mutuelle accélérait la ruine du peuple, qui se consommait en silence.
Marins, publicain, et sorti d'une famille équestre, ne pouvait rester fidèle au parti des nobles. Ce fut néanmoins un grand étonnement pour l'aristocratie, lorsque le client de Métellus osa, sans consulter le sénat , proposer une loi qui tendait à réprimer les brigues dans les comices et les tribunaux. Un des Métellus attaque la loi et le tribun ; il appuie le consul qui propose de citer Marins pour rendre compte. Marias entra , mais ce fut pour ordonner aux licteurs de conduire Métellus en prison ^ Le sénat fut obligé de retirer son décret. Le petit peuple de Rome ne fut pas plus content de Marins que les nobles, quand il le vit se déclarer contre une distribution de blé proposée par un de ses collègues.
Les Italiens étaient trop divisés d'intérêts, la populace de Rome était trop faible pour qu'on pût s'élever à -la puissance par la faveur des uns ou des autres. Il fallait se désigner aux deux partis par la gloire militaire , et trouver dans les armées un point d'appui plus solide que celui auquel s'étaient confiés les Gracches. Marins se rapprocha probablement de Métellus; car il fut nommé questeur de Cécilius Métellus pour la guerre de Numidie.
Dès la ruine de Carthage, du vivant même du
tT/P«9/3cu7ây ùnb r&v aTpalny&v uaptOtapitlo*,,, oZloi ii ^ox&v yryovivac ^ii/iovcâvijs..., p.607,édit. in-fo., 1746.— Cîc, De legibuêy lib. II, c. 16, S6. « Et «tus qaidein dos- • ter singulan virtute in hoc monicipio, quoad vixit, e restitit M. Gratidio, ferenti legem tabellariam : exci- 9 tabat enim fluctua in simpolo, ut dicitur, Gratidius, i> quos post 61iua ejus Marius in £geo excitavit man. «
fidèlB Massinissa , les Romains prenaient ombrage du royaume des Numides qui ne leur était plus utile. Ils n'avaient pas voulu de leur secours dans la dernière guerre punique. Tant que régna le lâche et faible Micipsa , son fils , ils ne craignirent rien de ce c6lé. Mais ce prince avait été obligé, en mourant, de faire entrer en partage du royaume, avec ses deux fils, son neveu, l'ardent et intrépide Jugurlha, vrai Numide, désigné au trêne parla voix des Numides , et chéri des Romains depuis le siège de Numance, où Micipsa l'avait envoyé dans l'espoir qu'il y périrait. C'était, comme son aïeul Massinissa , le meilleur cavalier de l'Afrique , le plus ardent chasseur, toujours le premier à frapper le lion '. On a regardé Jugurtha comme un usurpateur , il aurait fallu s'informer d'abord s'il existait une loi d'hérédité dans les déser-ts de la Numidie. Les Rarbares choisissent ordinairement pour roi le plus digne dans une même famille. Les Numides pensèrent que la volonté d'un mort ne pouvait prévaloir sur le droit delà nation. Ils regardaient, non sans raison , le partage de la Numidie comme son asservissement aux volontés de Rome , et soutinrent avec une héroïque obstination le chef qu'ils s'étaient donné. D'abord , Jugurtha fait assassiner Hiempsal,le plus jeune de ses rivaux, dont le peuple accusait la cruauté '. Puis , soutenu par les amis qu'il s'est faits parmi les Romains au siège de Numance, par les sénateurs qu'il achète à tout prix, il obtient un nouveau partage entre lui et Adherbal, le survivant das deux frères. Enfin , se voyant sur de tout le peuple , il renverse ce dernier obstacle à l'unité de la Numidie. Adherbal, assiégé, demande secours aux étrangers , aux Romains. Des commissaires sont envoyés , moins pour le protéger que pour empêcher la réunion d'un peuple si formidable par son génie belliqueux. Ils arrivent trop tard : Jugurtha , maître de son rival , l'a fait périr dans les tourments; cette cruauté eût été gratuite et inexplicable, s'il n'eût considéré le candidat antinational comme un usurpateur. Il massacra même tous les Italiens qui faisaient trafic à Cirtha , ce qui prouve qu'il confondait dans sa haine Rome et Adherbal.
Cependant le peuple éclate à Rome contre la vénalité des grands qui ont donné à Jugurtha le temps d'unir sous sa domination toute la Numidie. IjC
■ Plutarch., in Mat,, c. 4, p. 107. Âirayc^v Mw t^ HiltkXw iti rb itv/utliipio»*
> Sallust., in Jug,, c. 6. — « Pleraque tempora in ve- » nando agere, leonem atqoe alias feras primus , aut » in primis, ferire. »
> Id., ibid,, c. 15. Legati Jugarthae : « Hiempsalem 9 ob ssevitiam suan à Numidis interfectam. »
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consul Calpnrnius Pison passe eo Afrique avec une armée. Il {Nrend quelques villes , mais seulement pour se faire mieux payer sa retraite. Nouvelle cla* menr du peuple. Le tribun Memmius fait ordonner à Jugurtha de venir se justifier à Rome. Le roi de Numidie comptait si bien sur la corruption de ses juges, qu'il ne craignit pas d'obéir. Le peuple s'assemble pour entendre sa justification; Memmius lui ordonne de parler ; un autre tribun, gagné par le Numide, lui ordonne de se taire. Ainsi l'on se jouait du peuple. Cependant un des descendants de Massinissa demandait au sénat le trône de Numidie. Le danger était pressant pour Jugurtha. Il n'hésite point à faire assassiner ce nouveau compétiteur. Cette fois le crime était flagrant; Jugurtha sortit de Rome, et dit en se tournant encore une fois vers ses murs : Ville à vendre ! Une lui tnanque plus qu'un acheteur,
Albinus, qu'on envoya d'abord, ne fit rien contre Jugurtha ; Aulus, son frère et son lieutenant en son absence, se laissa prendre par le Numide, et ne se tira de ses mains qu'en passant sous le joug. Cette honte que Rome ne connaissait plus depuis Numance, accusait si hautement l'incapacité ou la corruption de l'aristocratie, que le sénat fit désormais de sérieux efforts pour terminer la guerre, il en confia la conduite à l'un de ses membres les plus influents, Cécilius Mélellus, et lui donna une nouvelle armée (109).
La première victoire et la plus difficile à remporter fut le rétablissement de la discipline. Dans un pays de déserts semés de quelques villes , en présence d'un ennemi mobile comme la pensée , et que l'on ne pouvait joindre que où et quand il lui plaisait , il fallait n'avancer qu'à coup sûr et tâcher de s'assurer des places fortes. L'habileté de Jugurtha rendait ce système difficile à suivre. Les Romains ayant pris Yacca , Jugurtha apparut tout à coup dans une position avantageuse, et fut au moment de vaincre, avec ses troupes légères, la tactique romaine et la force des légions. Partout il suivit Métellus, troublant les sources, détruisant les pâturages, enlevant les fourrageurs. il osa même attaquer deux fois le camp romain devant Sicca, fit lever le siège, et força ainsi Mélellus d'aller prendre ses quartiers d'hiver hors de la Numidie *. Le Romain employait cependant contre lui les moyens les moins louables de vaincre. Il marchandait sous main les amis de Jugurtha , pour leur faire tuer ou livrer leur maître.
Ces craintes diverses décidèrent le Numide à
« Sall.,M»J«9.,c. 64-61.
> Id., Oid., c. 54. « Pubères interfici jabet. »
' Id., Aiti., c. 65. — « Equités Romanos, milites et
traiter. Il se soumet à tout. Il livre à Métellus deux cent mille livres pesant d'argent, tous ses éléphanta, une infinité d'armes et de chevaux. Et alors il ap prend qu'il faut qu'il vienne se mettre lui-même entre les mains de Métellus. Que risquaitril de plus en continuant la guerre? Il la recommença. Il eût dû se souvenir plus tôt que les Romains avaient usé envers les Carthaginois de la même perfidie.
Métellus fit alors en Numidie une guerre d'extermination , égorgeant dans chaque ville tous les mâles en âge de puberté ^. C'est ainsi qu'il traita Yacca , qui s'était soustraite au joug des Romains, et Thala , dép6t des trésors de Jugurtha qui l'avait crue protégée par les solitudes qui l'environnaient. L'indomptable roi de Numidie était sorti de son royaume pour le mieux défendre. Retiré aux confins du grand désert, il disciplinait les Gétules , et entraînait contre Rome son beau^père Boccfaas, roi de Mauritanie , qui fut vaincu avec lui près de Cirtha.
Métellus vit avec douleur son lieutenant Marins lui enlever la gloire de terminer cette guerre. Le fier patricien qui lui. devait, il faut le dire, une grande partie de ses succès , avait voulu d'abord l'empêcher d'aller à Rome briguer le consulat. U sera temps pour vous, lui dit-il, quand mon fils le demandera. Il s'en fallait de vingt ans que son fils eût l'âge. L'insolence de Métellus avait profondément ulcéré Marius. Il exigea la condamnation à mort d'un client de Métellus, soupçonné d'intelligence avec les Numides, et lorsque celui-ci essayait de réhabiliter la mémoire de cet homme, Marius dit qu'il s'applaudissait d'avoir attaché i l'âme du consul une furie éternelle.
Ce mot atroce indique assez avec quelle haine Marius attaqua Métellus à Rome. Cette fois iidaigna parler devant le peuple et flatter sa passion. Il accusa son général d'éterniser la guerre ; il promit , s'il était consul , de prendre ou tuer Jugurtha de sa main. Il était soutenu par les chevaliers, par les publicains ', par tous ceux dont cette longue guerre anéantissait le commerce en Afrique ; il le fut par les prolétaires, qu'il enrôla pour la première fois , et pour qui les camps furent un asile. On accusa Marius de prendre ainsi pour soldats des hommes qui ne laissaient à la patrie aucun gage de leur fidélité. Mais l'extinction des propriétaires obligeait de recourir à celte dernière ressource.
Marius voulait deux choses : s'attacher , s'approprier son armée , et vaincre Jugurtha. Il atteignit
a negoiia tores , alios ipse, plerosqae pacis spes impel- » lit,ati...MarittmiinperatoreiD poecant. • Plutareh., i» Mario.
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le dernier bat par une discipline terrible , le premier par une prodigalité sans bornes. Il donnait tout le butin, toutes les dépouilles au soldat. Avec un tel accord du chef et de Tarmée , la guerre fut poussée à outrance. Il prit Capsa, au milieu des plus arides solitudes. Il força le pic presque inaccessible où le roi des Numides avait déposé ce qu'il avait pu sauver de ses trésors. Il battit deux fois Jugurtha et Bocchus. Ce dernier ne voulut pas se perdre avec son gendre. Il promit de le livrer. Ce fut le jeune Sylla, questeur de Marius, qui, pour sa première campagne, eut la gloire de recevoir du roi de Mauritanie un captif si important. Ce succès fut dû en partie à son adresse et à son sang-froid ; Bocchus délibéra un instant s'il ne livrerait pas plutôt Sylla à Jugurtha. Marius ne pardonna jamais à son questeur d'avoir faK représenter sur son anneau l'extradition du roi des Numides.
La Numidie fut partagée entre Bocchus et deux petits-flls naturels de Massinissa. Le héros qui avait défendu la Numidie si longtemps, et qui, malgré des crimes ordinaires aux rois barbares, méritait un meilleur sort, fut traîné derrière le char de Marius, au milieu des huées d'une lâche populace. On dit qu'il perdit le sens. Peut-être voulait-il échapper à l'ignominie en feignant l'insensibilité. C'est ainsi que le roi des Vandales diminua pour Bélisaire la gloire et l'ivresse du triomphe , en déclarant par un sourire dédaigneux qu'il n'acceptait pas la honte dont on croyait le couvrir. Jugurtha fut ensuite dépouillé, et les licteurs, pour avoir plus tôt fait, lui arrachèrent les bouts des oreilles avec les anneaux d'or qu'il y portait. De là jeté nu dans un cachot humide , il plaisantait encore en y entrant : Par Hercule! dit-il , le$ étuvee sont froides à Borne, Il lutta six jours entiers contre la faim ^ (106).
La jalousie que les victoires du publicain d'Arpinum inspiraient aux nobles , fut réprimée par un danger dont Rome ne crut pouvoir être défendue que par lui. Des peuples jusque-là inconnus aux Romains, des Cimbres et des Teutons des bords de la Baltique, fuyant, disait-on, devant l'Océan débordé, étaient descendus vers le Midi. Ils avaient ravagé toute TlUyrie , battu , aux portes de l'Italie, un général romain , qui voulait leur interdire le Norique, et tourné les Alpes par l'Helvétie dont les principales populations , Ombriens ou Ambrons , Tigurins (Zurich) et Tughènes (Zug) , grossirent leur horde. Tous ensemble pénétrèrent dans la Gaule, au nombre de trois cent mille guerriers ; leurs familles, vieillards, femmes et enfants, suivaient dans des chariots. Au nord de la Gaule , ils
2 C8e«ar, Cêil, GelL^ lib. YII, c. 77. a In oppida corn-