‹ ŒuvresChapitre 127 sur 232 · IICOELET · texte numérisé non relu

IICOELET

général sans armée ^. C'était d'un mot résumer toute la guerre.

Cette guerre d'Espagne fut rude. César souffrit beaucoup de l'àpreté des lieux, de l'hiver, et surtout de la famine. Il se trouva quelque temps comme enfermé entre deux rivières : mais il nous apprend lui-même ce qui lui donna l'avantage. Les légions d'Espagne avaient désappris la tactique romaine , et n'avaient pas encore celle des Espagnols ^. Elles fuyaient comme les Barbares, mais se ralliaient difficilement. L'humanité de César , comparée à la cruauté de Pétreius, un de leurs généraux, acheva de gagner les Pompéiens. Ib traitèrent malgré Pétreius.

Au retour. César réduisit Marseille, qui s'obstinait dans le parti de Pompée. Ces Grecs, qui avaient toujours eu le monopole du commerce de la Gaule, étaient jaloux sans doute de la faveur avec laquelle César traitait les Barbares gaulois ^ Il ne resU qu'un moment à Rome , pour soulager les débiteurs et réhabiliter les enfants des proscrits. Dictateur pendant douze jours, il se fit donner le consulat pour l'année suivante , et passa en Grèce (48). Ce fut là cerUinement la plus forte épreuve pour la fortune de César. Les Pompéiens étaient maîtres de la mer : ils pouvaient surprendre sa petite flotte , et sans peine ni danger couler bas ses invincibles légions. César divisa le péril ; il passa d'abord avec la moitié de ses troupes, puis le reste trouva le moyen de le rejoindre^. L'incapable Bibulus, qui s'était laissé tromper ainsi deux fois, rencontra les vaisseaux de César, mais après le débarquement; il les brûla de fureur avec les matelots qui les montaient. Quelques jeunes recrues, malades de la mer, qui se livrèrent aussi aux Pompéiens , furent de même égorgés sans pitié.

II est curieux de voir dans César les prodigieuses ressources dont Pompée disposait. «Pompée, ayant eu un an de loisir pour rassembler des troupes , avait tiré de l'Asie, des Cyclades, de Corcyre, d'Athènes, du Pont, de laBithynie, de la Syrie, de la Phénicie, de la Cilicie et de l'Egypte, une flotte nombreuse. 11 avait fait construire beaucoup de vaisseaux dans tous les ports ; il avait exigé de fortes contributions de l'Asie , de la Syrie , de tous les

ire se ad exercitum sine duce et indè reversurum ad docem sine exercito.

« CaiB,, B.Civ,, l^e.iO.

' Cependant il avait accordé des privilèges commerciaux aux Marseillais. Cas., B. Civ., 1, 35.

s César, ne voyant pas arriver le reste de ses troupes, partit dans une barque pour les aller chercher. C'est là qu'il aurait dit au pilote effrayé : Quid Hmeê? Catarem vehis. Le mot est beau , mais l'anecdote improbable.

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rois, princes ou tétrarques, et des peuples libres de l'Achaîe ; il s*était fait compter de grandes sommes par les compagnies (des publicains) dans les provinces dont il était mattre.

» Il avait réuni neuf légions de citoyens romains, dont cinq amenées d'Italie; une de vétérans, venue de Sicile et nommée to Jumelle, comme étant formée de deux; une de Macédoine et de Crète, composée de vétérans qui s*y étaient fixés après avoir obtenu leur congé; deux enfin levées en Asie par Lentulus. De plus, il avait distribué dans ses légions beaucoup de recrues de Thessalie, de Béotie, d*Achafe et d*Épire; il y avait mêlé d'anciens soldats de C. Antonius. Il attendait encore de Syrie Scipion avec deux légions. Il avait en outre trois mille archers de Crète , de Lacédémone, du Pont, de Syrie, et d'ailleurs, deux cohortes de six cents frondeurs chacune, et sept mille hommes de cavalerie, dont six cents Gaulois amenés par Déjotarus, cinq cents Cappadociens venus avec Ariobarzanes, cinq cents Thraces envoyés par Cotys avec son fiis Sadales; deux cents Macédoniens, d'une valeur distinguée, aux ordres de Rhascipolis ; cinq cents Gaulois ou Germains , que le jeune Pompée avait amenés par mer d'Alexandrie, où Gabinius les avait laissés pour gardes au roi Ptolémée ; un corps de huit cents cavaliers, formé de ses esclaves ou de ses bergers. Tarcundarius Castor et Donilails avaient fourni trois cents Galales ; l'un commandait sa troupe, l'autre avait envoyé son fils. Antiochus de Comagènc, que Pompée avait comblé de bienfaits, lui avait fait passer de Syrie deux cents cavaliers , la plupart archers. Pompée avait joint à tout cela des Dardaniens , des Besses, partie mercenaires, partie requis ou volontaires , des Macédoniens, des Thessaliens et des troupes de divers autres pays ; le tout s'élevant au nombre qu'on a dit.

» Il avait tiré beaucoup de blé de Thessalie, d'Asie , d'Egypte , de Crète , de la Cyrénaïque et antres pays, se proposant d'hiverner à Dyrrachium, à Apollonia, et dans les divers ports, pour empocher César de passer la mer. En conséquence, il avait distribué sa flotte sur toute la c6te. Les vaisseaux d'Egypte étaient commandés par son fils; ceux d'Asie par D. Lœlius et C. Triarius; ceux de Syrie par C. Cassius ; ceux de Rhodes par C. Marcellus et C. Coponius ; ceux de Liburnie et d'Achaïe par Scribonius Libo et M. Oclavius. Cependant M. Bibulus avait le commandement général. »

César , ayant réussi à passer malgré Bibulus, entreprit d'assiéger Pompée , près de Dyrrachium ,

* €«8., ^. Cir., lib. III,c. 11.

2 C*e8t la seconde fois qu'on lui donnait le sage conseil

d'assiéger une armée plus nombreuse que la sienne, et approvisionnée par la mer. II fallait qu'il méprisât bien ses ennemis. Il n'avait pas calculé la difficulté qu'il éprouverait pour nourrir les siens dans un pays où tout était contre lui. La chose traînant en longueur, ils furent obligés de faire du pain avec de l'herbe, mais ils n'en étaient pas plus découragés. Ils jetaient de ce pain dans le camp des Pompéiens, pour leur montrer de quelle nourriture savaient vivre les soldats de César. Nous mangerons des écorces d'arbres, disaient-ils, avant de lâcher Pompée ^ La belle jeunesse de Rome, qui était venue pour finir bien vite la guerre par une glorieuse victoire , avait horreur de ces bétes sauvages.

Cependant les estomacs du Nord sont exigeants et voraces ; les Gaulois de César se trouvèrent bientôt réduits à une extrême faiblesse. Les Pompéiens , dans une sortie, les poursuivirent jusqu'à leur camp , et les y auraient forcés , si Pompée n'eût manqué à sa fortune. César n'attendit pas une épreuve nouvelle. 11 décampa, et partit pour la Thessalie et la Macédoine , où du moins les subsistances ne pouvaient faire faute. Plusieurs conseillaient à Pompée de repasser en Italie, de reprendre l'Espagne, de recouvrer ainsi les provinces les plus belliqueuses de l'empire ^. Mais comment abandonner tout l'Orient au pillage des Barbares ? comment trahir tant d'alliés? Les chevaliers romains étaient ruinés si César ravageait la Grèce et l'Asie. Et puis. Pompée ne pouvait se décider à laisser en Macédoine Scipion , le père de la jeune et belle Cornélie, sa nouvelle épouse '.

Dans une armée si noblement composée, où il y avait tant de consulaires , tant de sénateurs , tant de chevaliers, le général avait an-dessus de lui je ne sais combien de généraux. Depuis qu'ils croyaient César en fuite , ils accusaient sérieusement Pompée de ne pas vouloir vaincre. Domitius demandait combien de temps le nouvel Agamemnon , le roi des rois , comptait faire durer la guerre. Cicéron et Favonius conseillaient à leurs amis de renoncer pour cette année à manger des figues de Tusculum. Afranius , qu'on accusait d'avoir vendu l'Espagne à César, s'étonnait que Pompée évitât de se mesurer avec ce marchand qui ne savait que trafiquer des provinces.

Mais le plus confiant, le plus insolent de tous, était Labiénus. lieutenant de César dans les Gaules, qui avait passé du côté de Pompée. 11 avait juré solennellement de ne poser les armes qu'après avoir vaincu son ancien général. Il obtint qu'on lui livrât

de s'assurer de cette province. Cic, EpUt. famil., YI, 6. ' Appian., B, Civ.

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]es prisonniers faits à Dyrrachiam, les regarda un à un , en disant : Eh bien ! mes vieux compagnons , les vétérans ont donc pris Thabitude de fuir ? et il les fit tous égorger. Dans une entrevue avec les Césariens, il leur dit : Nous vous accorderons la paix, quand vous nous apporterez la tète de César '.

Les amis de Pompée étaient .si sûrs de vaincre, qu'ils se disputaient déjà les consulats et les prétnres. Quelques-uns envoyaient à Rome retenir près de la place des maisons en vue du peuple , et bien situées pour la brigue des emplois '. Une seule chose les embarrassait : c'était de savoir qui aurait la charge de grand pontife, dont César était revêtu ; Spinther et Domitius étaient bien appuyés , mais Scipion était beau -père de Pompée; il avait des chances. En attendant, ils avaient, la veille de la bataille, préparé une grande fête. Les tentes étaient jonchées de feuillages et la table mise.

Aussi, à Pharsale, ce ne fut pas César qui attaqua , mais les Pompéiens. Il allait tourner vers la Macédoine; il pouvait leur échapper. Heureusement Pompée était fort en cavalerie ; il avait jusqu'à sept mille chevaliers romains : placée à Taile gauche , celte troupe superbe se chargeait d'envelopper César par un mouvement rapide et de tailler en pièces la fameuse dixième légion. César, qui s'attendait à cette manœuvre, avait placé derrière six cohortes qui devaient, au moment de la charge, se porter au premier rang , et au lieu de lancer le pilum , en présenter la pointe à ces brillants cavaliers. César ne dit qu'un mot aux siens : Soldai, ftappe au visage '. C'était là justement que la belle jeunesse de Rome craignait le plus d'être blessée. Us aimèrent mieux être déshonorés que défigurés, et s'enfuirent à toute bride.

Au centre , César ordonna à ses soldats de courir à grands cris sur l'ennemi *, Celui qui donnait un pareil ordre, connaissait merveilleusement le génie des Barbares qu'il conduisait. Pompée n'attendit pas l'issue du combat. Quand il vit sa cavalerie en fuite, il rentra dans son camp, comme frappé de stupeur. Il ne fut tiré de cet état que par les cris de ceux qui vinrent bientôt attaquer ses retranchements. Alors il s'enfuit vers la mer, et s'embarqua pour Lesbos, où il avait laissé sa femme. Quelques-

> C«8., B, Civ., III, 5. f^oy. aussi, sur la cruauté des Pompéiens, III, 9, 6, 14 et II, 8.

» Id., ilnd., 16.

» Id., ihid.

< Id., ibid,

^ Appian., B, Civ.

^ Suet., J, Cœê,, c. 50. — Selon Dion, César fit mourir les sénateurs et les chevaliers , auxquels il avait pardonné d^abord ; seulement, il aurait accordé à cha-

uns lui conseillaient de se retirer chez les Parthes. On prétend qu'il craignit pour sa jeune épouse les outrages de ces Barbares qui ne respectaient rien ^, Il aima mieux chercher un asile auprès du jeune roi d'Egypte, Ptolémée Dionysos , dont il avait été nommé le tuteur. Les précepteurs grecs qui régnaient au nom du petit prince, sentirent que leur autorité cessait, si Pompée mettait le pied en Egypte ; ils le firent égorger dans la barque qui l'amenait au rivage.

Cependant César avait achevé sa victoire. Dès qu'elle fut décidée , il courut tout le champ de bataille, en criant : Sauvez les citoyens romains. Lorsqu'on lui amena Brutus et les autres sénateurs, il les assura de son amitié. Il parcourut ensuite le champ de bataille , et dit avec douleur en voyant tous ces morts : Us l'ont voulu ! si j'eusse posé les armes, j'étais condamné ^.

De là , il passa en Asie, et déchargea la province du tiers des impôts. Arrivé à Alexandrie , le rhéteur, qui avait conseillé la mort de Pompée , vint mettre sa tête aux pieds du vainqueur. César en eut horreur, et versa quelques larmes. Les conseillers du roi d'Egypte avaient espéré que César leur saurait gré de leur crime, et confirmerait â leur élève le titre de roi que lui disputait sa sœur atnée, Cléopâtre. César manda secrètement à la jeune reine de revenir. Elle partit sur-le-champ, n'emmenant de tous ses amis qu'Apollodore de Sicile; elle se jeta dans un petit bateau, arriva de nuit devant Alexandrie , et ne sachant comment y pénétrer sans être reconnue, elle se mit dans un paquet de hardes qu'Apollodore entra sur ses épaules par la porte même du palais '.

Cette espièglerie audacieuse plut à César. Le matin il fit venir le jeune roi pour le réconcilier avec Cléopâtre. Mais dès que Ptolémée aperçut sa sœur, qu'il croyait bien loin , il s'écria qu'il était trahi ^ Ses clameurs ameutèrent les gens du palais, et bientôt tout Alexandrie. César se trouvait dans le plus grand danger ; presque seul au milieu d'une ville immense, d'une populace innombrable, mobile comme la Grèce et barbare comme l'Egypte , qui était habituée à faire et renverser ses mattres dans ses révolutions capricieuses. Aussi riche, aussi

cun de ses amis la gràee d^un Pompéien. Die, XLI , no 62. Ailleurs, Dion prétend qu*il se défaisait dans les batailles de ceux qu'il haïssait, XLIII , p. 849. Cependant Dion parle du temple élevé à la Clémence. — Suétone dit qu'il ne fit mourir que le jeune L. César, et deux autres qui avaient fait égorger ses afiranchis, ses esclaves et ses lions,

7 Dio.,XUI,p.335.

s Id., ibid.

peuplée que Rome , cette capitale de TOrient n*était pas moins fière. Les Alexandrins avaient déjà trouvé fort mauvais que César entrât avec les lie* teurs et les faisceaux; cela, disaient-ils, tendait à éclipser la majesté du grand roi d'Egypte ^ La populace était encore animée par les conseillers du roi, qui voyaient leur règne fini, et qui auraient bien voulu se débarrasser du vainqueur comme ils avaient fait du vaincu. Le seul moyen d*apaiser le peuple eût été de livrer Cléopâtre. César soutint un siège plutôt que de faire une telle lâcheté. Les Alexandrins voulaient s'emparer de sa flotte qui était dans leur port; il la brûla. L'incendie gagna de l'arsenal au palais , et consuma la grande bibliothèque des Ptolémées. Enfin , César trouva moyen de gagner l'Ile de Pharos , reçut des secours par mer, et, rentrant en vainqueur dans Alexandrie , il partagea le trône d'Egypte entre Cléopâtre et son plus jeune frère, Ptolémée Néoteros. L'autre Ptolémée avait péri.

On a fort reproché à César ce long séjour en Egypte; mais d'abord il nous apprend lui-même qu'il y fut retenu quelque temps par les vents étésiens. Quant à l'imprudence héroïque de venir tout seul donner des lois à un grand royaume , il faut dire que César comptait sur l'ascendant de son nom , et il avait droit d'y compter. Naguère , passant d'Europe en Asie sur un vaisseau, il avait rencontré une grande flotte ennemie que commandait Cassitts; il lui ordonna de se rendre, et fut obéi ^. Qui pouvait croire que ces moucherons du Nil oseraient s'attaquer au vainqueur des Gaules?

Avant de retourner en Occident (47) et d'y poursuivre les Pompéiens , il fit un tour en Asie et défit Pharnace, fils de Mithridate, qui avait battu quelques troupes romaines et envahi la Cappadoce et la Bithynie. La facilité avec laquelle il termina cette guerre , lui faisait dire : Heureux Pompée , d'être devenu grand à si bon marché ! H écrivit ces trois mots à Rome : f^eni, vidi, vicù Après avoir détruit Pompée, il détruisait sa gloire.

L'Italie avait grand besoin du retour de César. Son lieutenant Antoine, et le tribun Dolabella avaient bouleversé Rome en son absence. Comme les lieutenants d'Alexandre, en Macédoine et à Babylone , pendant l'expédition des Indes , ils semblaient croire que le maître ne reviendrait jamais de si loin. D'autre part, les soldats se soulevaient et tuaient leurs chefs. Sachant qu'on avait besoin d'eux pour combattre les Pompéiens en Afrique ,

» Dio., XLII, p. 325.

— Cses.jfi.Cir.; lib. III.

' Plut., in Cœs.

ils croyaient tout obtenir. César les accabla d'une seule parole : Cttoxen$, leur dit-il, et déjà ils furent atterrés de ne plus être appelés soldats ', citojr^ns, vouê aveM a^ses de fatigues et de blessures, je vous délie de vos serments. Ceux qui ont fini leur temps seront payés Jusqu'au dernier sesterce, l\s le supplièrent alors de leur permettre de rester avec lui. 11 fut inflexible. H leur donna des terres, mais éloignées les unes des autres ^, leur paya une partie de l'argent qu'il leur avait promis , et s'engagea à acquitter le reste avec les intérêts. Il n'y en eut pas un qui ne s'obstinât à le suivre.

Les Pompéiens s'étaient réunis en Afrique sous Scipion , beau-père de Pompée. Les Scipions , disait-on, devaient toujours vaincre en Afrique. César voulut qu'un Scipion commandât aussi son armée. Il déclara céder le commandement à un Scipio Sallutio, pauvre homme qui se trouvait dans ses troupes, fort obscur et fort méprisé. L'autre Scipion, auquel Caton s'était obstiné à céder le commandement par un scrupule absurde, avait intéressé à sa cause le Mauritanien Juba , en lui promettant toute l'Afrique ^. Cette aUiance lui donna tous les Numides, et avec leur cavalerie les moyens d'affamer l'armée de César. Les afl^res de celui-ci allaient fort mal , lorsque Scipion le sauva en lui offrant la bataille. César , par une marche rapide, attaqua séparément les trois camps des Pompéiens , et détruisit cinquante, mille hommes sans perdre cinquante des siens.

Caton était resté à U tique , pour contenir cette ville ennemie des Pompéiens , et dont Scipion eût, sans lui , fait égorger tous les habitants. Les commerçants italiens d'U tique ne se soucièrent pas de risquer leurs esclaves qui faisaient leur richesse, en les armant pour défendre la ville. Caton , voyant qu'il n'y avait pas moyen de résister, fit échapper les sénateurs qui se trouvaient avec lui , et prit la résolution de se donner la mort. Après le bain et le souper, il conféra longuement avec ses Grecs qui ne le quittaient pas ; puis il se retira , lut dans son lit le dialogue de Platon sur l'immortalité de l'âme, et chercha son épée. Ne la trouvant pas sous son chevet, il appela un esclave et la lui demanda. L'esclave ne répondit rien , et Caton continua de lire , en ordonnant qu'on la cherchât. Quand il eut achevé, il appela tous ses esclaves l'un après l'autre; indigné de leur silence, il s'écria : Est-ce que vous voulez me livrer ? et il en frappa un au visage si violemment, qu'il se blessa lui-même la main. Alors son fils et ses amis , fondant en larmes , lui

s Dio., lib. XLII, p. 530.

4 Ici., ibid.

» Id.,lib.XLliI, p. 844.

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enToyèrent son épée par an enfant. /« êuia donc num maiirB, <}i(-il. Il relat deui (ois le Phédon , se rendortnît, et si bien que de la chambre voisine on l'entendait ronfler. Vers minuit, il enyoya à la mer pour s'assnrer dn départ de ses amis , et soupira profondément en apprenant que la mer était orageuse. Comme les oiêeaux commençaieni à chanter, dit Plutarque , il se rendormit de nouveau. Mais au bout de quelque temps , il se leva , et s'enfonça son épée dans le corps. Sa main étant enflée du coup qu'il avait donné à l'esclave, la force lui manqua '. Les siens accoururent au bruit de sa chute, et virent avec horreur ses entrailles hors de son corps. Il vivait pourtant et les regardait fixement. Son médecin banda la plaie , mais dès qu'il revint à lui-même , il arracha l'appareil , et expira sur-lechamp.

La vieille république sembla tuée avec Caton. Le retour de César dans Rome fut la véritable fondation de l'empire. Nous réunirons ici tous les traits de ce grand tableau, quoique, dans une chronologie rigoureuse, plusieurs de ces faits doivent se placer plus tôt ou plus tard.

La victoire de César eut tous les caractères d'une invasion de Barbares dans Rome et dans le sénat. Dès le commencement dé la guerre civile, il avait donné le droit de cité à tous les Gaulois , entre les Alpes et le Pô '. II mit au nombre des sénateurs une foule de centurions gaulois de son armée; il y mit des soldats , des affranchis. Les vainqueurs de Pharsale vinrent bégayer le latin à côté de Cicéron. On afficha dans Rome un mot piquant contre les nouveaux Pèreê conscrits : «Le public est prié de ne point indiquer aux sénateurs le chemin du sénat. » On chantaitaussi : « César conduit les Gaulois derrière son char, mais c'est pour les mener au sénat ; ils ont laissé l'habillement celtique pour prendre le laliclave '. »

Rien d'étonnant si ce sénat demi-barbare accumula sur César tous les pouvoirs et tous les titres : pouvoir de juger les Pompéiens^, droit de paix et de guerre , droit de distribuer les provinces entre les préteurs (sauf les provinces consulaires), tribunat et dictature à vie, c'est-à-dire la domination absolue et la protection du peuple. La multiplicité et l'avilissement des magistratures augmentent encore sa puissance; désormais seite préteurs , quarante questeurs. Il est proclamé père de la patrie ,

< Plot., mCalDiM.

3 Die, XLI , no 36.

* Soétonc.

* Dio., XLII, p. 517, no 90, etc.

» ld.,ibid.

comme si de tels hommes en avaient une autre que le monde; libéraieur, non pas de Rome, sans doute , mais plutôt du monde barbare , égyptien ou gaulois. Ses fils (il n'en avait pas et ne pouvait plus guère en avoir ) sont déclarés imperatores. Pour lui, dès Pharsale, on l'avait appelé demi -dieu; après sa victoire d'Afrique, il devint dieu tout k fait, et son image fut placée dans le temple de Mars, (^'on le fit dieu, à la bonne heure, personne n'en fut scandalisé ; la chose n'était pas inouïe. Mais on fut un peu surpris de le voir nommer préfet et réformateur des mœurs. Ce réformateur logeait dans sa maison , près de sa femme légitime Caipurnie , la jeune Cléopâlre et son époux, le petit roi d'Egypte, avec Césarion , l'enfant que peut-être César avait eu d'elle *.

Ce fut un spectacle merveilleux et terrible à la fois que le triomphe de César. Il triompha pour les Gaules, pour l'Egypte, pour le Pont et pour l'Afrique ; on ne parla pas de Pharsale. Derrière le char marchaient en même temps les déplorables représentants de l'Orient et de l'Occident; le vercingétorix gaulois, la sœur de Cléopâtre, Arsinoé, et le fils du roi Juba. Autour, selon l'usage, les soldats, hardis compagnons du triomphateur, lui chantaient de tout leur cœur des vers outrageants pour lui.

Fais bien, tu seras battu ; fais mal, tu seras roi ! . . .Maris de Rome, gare à vous i nous amenons le galant

[chauve *.

Sauf un couplet sanglant sur l'amitié de Nicomède ' , César ne haïssait pas ces grossières dérisions de la victoire. Elles rompaient l'ennuyeuse uniformité de l'adulation , et le délassaient de sa divinité.

D'abord , il distribua aux citoyens du blé et trois cents sesterces par tête ; vingt mille sesterces à chaque soldat. Ensuite il les traita tous , soldats et peuple, sur vingt -trois mille tables de trois lits chacune; on sait que chaque lit recevait plusieurs convives.

Et quand la multitude fut rassasiée de vin et de viande , on la soùla de spectacles et de combats. Combats de gladiateurs et de captifs, combats à pied et à cheval, combaU d'éléphants, combat naval dans le Champ -de -Mars transformé en lac. Cette

« Dio., XLUl, p. 554. Suet., 49, 51.

Urbani, servaie uxoret ; mœchuBi c«Wum addacimut...

Aunim ÎD Gallià effuluUli; hic ,uinp»isli «nutaum.

' César se fÀcha de celle accusation inCàmc , el oÇ,^^ de se justifier par serment. Les soldats wentbe%^^^ cl ren dispensèrent. Dio.,XUU, p. «*•

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fête de la gaerre fut sanglante comme une guerre. On dédommagea Rome de n'avoir pas tu les massacres de Thapsus et de Pharsale. Une joie frénétique saisit le peuple. Les chevaliers descendirent dans Tarène et combattirent en gladiateurs ; le fils d'un préleur se fit mirmillon. Un sénateur voulait combattre, si César le lui eût permis. Il fallaitlaisser quelque chose à faire aux temps de Domitien et de Commode.

Par-dessus les massacres de l'amphithéâtre flottait pour la première fois Pimmense velarium aux mille couleurs , vaste et ondoyant comme le peuple qu'il défendait du soleil. Ce velarium était de soie ', de ce précieux tissu dont une livre se donnait pour une livre pesant d'or.

Le soir, César traversa Rome entre quarante éléphants qui portaient des lustres élincelantsde cristal de roche '. Il assista aux fêles, aux farces du théâtre. Il força le vieux Labérius, chevalier romain, de se faire mime, et de jouer lui-même ses pièces : » Hélas ! s'écriait dans le prologue le pauvre vieillard obligé d'amuser le peuple ', où la nécessité m'a-

1 Dio., XLIII, p. 354.

3 Suet.

' Dec Laberii fr«g., in Macr,, s«t. I, 7.

Nécessitas (cujus cursus transYersi impetum Voluerunt multi effugere, pauci potueruni) Quo me detrusit pêne extremis sensibus?

Quem nulla ambitio, nulla unquam largitio, Nullus timor, vis nulla, nulla autboritas MoTere potuit in juventa de statu :

Ecce in senecta, ut facile labefecit loco Yiri excellentis mente clémente édita , Snbmissa placide blandiloquens oratio.

Etenim ipsi dii denegare cui nibil potueruot, Hominem me denegare quis possetpati?

Ego bis tricenis annis actis sine nota , Eques romanus ex lare egressus meo, Domum revertar mtmus : nimirum hoc die Uno plus vixi, mihi quam vivendum fuit. Fortuna imrooderata in bono «que atque in malo, Si tibi erat libitum literarum laudibus Floris cacumen nostrae fam« frangere :

Cur quum Yigebam membris prcviridantibus, Satisfacere populo et tali quum poteram viro, Non flexibilem me concurvasti, ut carperes? Nunc me quo dejicis? quid ad scenam affero? Decorem formse, an dignitatem corporis?

Animï virtutem, an vocis jucundse sonum? Ut hedera serpens YÎres arborts necat, Ita me vetustas amplexu annorum necat.

Sepulchri similis, ni! nisi nomen retineo.

Jn ipêa aeUone. Ex Maerobio, Ihid.

Porro, Quirites, libertatem perdidimus.

Idem, ibidem.

Necesse est multos timeat quem multi timent.

Idem, iMem.

Non poasunt primi esse omnes omni in tempore.

t-elle poussé , presque à mon dernier jour ? après soixante ans d'une vie honorable, sorti chevalier de ma maison, j'y rentrerai mime. Oh ! j'ai vécu trop d'un jour!... » César n'avait voulu que l'avilir; il lui refusa le prix ; Labérius ne fut pas même le premier des mimes ^.

Il était bien hardi , en effet , de réclamer seul au milieu de ces grandes saturnales, de ce nivellement universel qui commence avec l'Empire; il s'agit bien de l'honneur d'un chevalier dans ce bouleversement du monde!

Aspice nuUntem convexo pondère muDdam, Terrasque tractusque maris coelumque profundam; Aspice venturo laetentur ut omnia saeclo!

Tout n'est-il pas transformé? Les siècles antiques ne sont-ils pas finis? Le temps, le ciel n'a-t-il pas changé par édit de César ? L'immuable porncBrium de Rome a reculé ^ ; les climats sont vaincus , la nature asservie ; la girafe africaine se promène dans Rome , sous une forêt mobile , avec l'éléphant indien ; les vaisseaux combattent sur terre. Qui osera

Summum ad gradum quum clarilatis veneris. Consistes legre, et citius quam ascendas, décides : Cecidi ego, cadet qui sequitur : laus est public*.

Pubtii SyrU fragm. , ad Laberium.

Quicum contendisti scriptor, hune spectator sublera. Favente tibi me, victus es, Laberi, à Sjfro.

(Ces derniers mots doivent être de Syras, et non de César, comme on Ta cru.)

4 Et peut-être ce jugement était-il équitable. On connaît le goût exquis de César. Voici deux fragments de ses poésies. Le second parait un impromptu fait dans un de ses rapides voyages :

(Suetonius, in ri ta Terentii : )

Tu quoque, tu snmmis, b dimidiate Menander, Poneris, etmerito, puri sermonis amator; Lcnibus atque utinam verbis oonjuncta foret vis Comica, ut aequato yirtus polleret honore Cum graecis, neque in hac despectus parte jaceres. Unum hoc maceror, et doleo tibi déesse, Terenti.

(Scriverius, ex roembranis: )

Feltria, perpetuo nivium damnata rigori.

Forte mihi post hac non adeunda, vale.

L*ouvrage de César, deAnalogidj était divisé en deux livres, et adressé à Cicéron. Les anciens en ont soarent parlé; Cicéron, Bruiuê, c. 72; Suétone, iis Cœ*., c. 56; Aalu - Gelle , Hv. I , c. 10, 7 ; c. 9 ; Charis., liv. I. Il y traitait des verbes , des déclinaisons , des lettres même de Talphabet; il aurait voulu qu^on dit : Mordeo, memardi, non momordi ; pungo, pepugi; spondeOf êpepondi; tuvhOf turboniê, non turbinis; en6n que le f^se fit comme un F renversé^, parce qu*il avait la force du digamma éolique; il recommandait dans cet ouvrage d^êyiter tout mot nouveau comme un écueil.,. Macrob., liv. II.

» Dio., XLIII, no 50, p. 377.

contredire celui â qui la nature etPhumanité n*ont refîisé rien, celui qui n'a jamais lui-même rien refusé â personne , ni sa puissante amitié , ni son argent, pas même son honneur? Sans le large front chauye et VcbU de faucon ^ , reconnaltriez-vous le yainqueur des Gaules dans cette vieille courtisane, qui triomphe en pantoufles ' et couronnée de toutes sortes de fleurs? Venez donc tous de bonne grâce chanter, déclamer , combattre, mourir, dans cette bacchanale du genre humain qui tourbillonne autour de la tète fardée du fondateur de TEmpire. La vie, la mort, c'est tout un : le gladiateur a de quoi se consoler en regardant les spectateurs. Déjà le vercingélorix des Gaules a été étranglé ce soir après le triomphe : combien d'autres vont tantôt mourir parmi ceux qui sont ici ! Ne voyez-yous pas près de César la gracieuse vipère du Nil , traînant dédaigneusement après elle son époux de dix ans, qu'elle doit aussi faire périr? C'est son vercingétorix , à elle. De l'autre côté du dictateur , apercevezvous la figure hâve de Cassius ', le crâne étroit de Brutus ; tous deux si pâles dans leurs robes blanches bordées d'un rouge de sang?

Au milieu du triomphe, César n'ignorait pas que la guerre n'était pas finie. L'Espagne était pompéienne. Pompée avait essayé pour elle ce que César accomplit pour la Gaule. Il avait fait donner le droit de cité à une foule d'Espagnols *. Mais le génie moins disciplinable de l'Espagne faisait de ce peuple si belliqueux un instrument de guerre incertain et peu sûr. Toutefois, les fils de Pompée y trouvèrent faveur. Les Espagnols étaient vraisemblablement jaloux des Gaulois , qui, sous César, avaient gagné tant de gloire et d'argent dans la guerre civile. Peutêtre aussi de vieilles haines de tribus et de villes les animaient contre les Espagnols qu'ils voyaient dans les rangs de César , contre ceux qui composaient sa garde , contre ce Cornélius Balbus , Espagnol-Africain de Cadix , qui avait reçu de Pompée le droit de cité, et qui était devenu le principal conseiller de son rival ^.

César alla en vingt-sept jours de Rome en Espagne (45). 11 y trouva tout le pays contre lui. Comme en Grèce , comme en Afrique, il lui fallait une bataille , oit il mourait de faim. Les Espagnols n'é-

^ Shaksp«are et Dante avaient certainement vu César. Cé§ar au large front,. • Shak., Jul, Obb,

Cetare armato coo gli occhi grifagni. ^Infemo, lY.—

C'est une traduction admirable du tegeiiê oeuiiê de Soétone.

> Die, XLII, p. 356.

> Plut., Cœs, a Ceux que je crains , disait César , ce

talent pas moins impatients de battre ce Césai . cet ami des Gaulois, qui croyait avoir déjà soumfs l'Espagne en un hiver. Les armées se rencontrèrent â Munda (près de Cordoue). Mais celle fois, César ne reconnut plus ses vétérans. Les uns étaient de vieux soldats qui depuis quinze ans le suivaient dans la meurtrière célérité de ses marches, des Alpes à la Grande-Bretagne, du Rhin à TÈbre, puis de Pharsale au Pont , puis de Rome en Afrique , tout cela pour vingt mille sesterces ^ ; l'ascendant de cet homme invincible les avait pourtant décidés encore à porter leurs os aux derniers rivages de l'Occident. Les autres , qui, jadis, sous le signe de l'alouette, avaient gaiement passé les Alpes, avides des belles guerres du Midi , et comptant tôt ou tard piller Rome , ceux-là aussi , quoique plus jeunes , commençaient à en avoir assez. Et voilà qu'on les ramenait devant ces tigres d'Afrique , si altérés de sang gaulois... Les ordres et les prières de César échouaient contre tout cela ; ils restaient mornes et immobiles ; il avait beau lever les mains au ciel. Il eut un moment l'idée de se poignarder sous leurs yeux ; mais enfin , saisissant un bouclier, il dit aux tribuns des légions : Je veux mourir ici, et il court jusqu'à dix pas des rangs espagnols '. Deux cents flèches tombent sur lui. Alors il n'y eut plus moyen de différer le combat. Tribuns et soldats le suivirent. Mais la bataille dura tout le jour. Ce ne fut qu'au soir que les Espagnols se lassèrent. On apporta à César la tête de Labiénus , et celle d'un des fils de Pompée. Les vainqueurs épuisés campèrent derrière un retranchement de cadavres ^.

Le retour à Rome fut triste et sombre. Les vaincus voyaient commencer une servitude sans espoir. Les vainqueurs eux-mêmes étaient désenchantés de la guerre civile. César se sentait haï, et se roidissait d'autant plus. Pour la première fois , il ne craignit pas de triompher sur des citoyens , sur les fils de Pompée. 11 méprisait Rome, et voulait briser son orgueil. Il n'hésita point d'accepter les honneurs odieux qu*entassait sur lui la lâche et perfide politique du sénat , le siège d'or, la couronne d'or , une statue à côté de celles des rois , entre Tarquiii le Superbe et l'ancien Brutus, le droit sinistre d'être enterré dans l'enceinte sacrée du pomœrium,

sont ces visages p&les. » Pour la figure de Brutus , voyejt les médailles.

* Plut., tfi Pomp. — Cic, pro Corn, Balbo.

» Sur ce personnage imporUnt , voy* l« discours pro Balbo de Gicéron, elEpiti. ad ÂtHe., IX,7, surtout £jM«e./à«fia.,VI,8.

s Snétone.

» Appian., fi. Civ. — Florus, IV, 2.

• Floru8,lV,î.

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où FoD ne plaçait aucun tombeau '. Un tel homme ne pouvait se méprendre sur Tinlention meurtrière de ces décrets. Mais que lui importait, après tout? Malheur aux meurtriers ! La paix du monde tenait à la vie de €ésar ^. El qui aurait le cœur de tuer celui qui a tant pardonné? 11 renvoya sa garde; sa garde était la clémence à laquelle on venait d'élever un temple ; et sans armes , sans cuirasse , il se promenait dans Rome, au milieu de ses ennemis mortels.

Cette âme immense roulait bien d'autres pensées que celle du soin de sa vie. Il voulait consommer le grand ouvrage de Rome , unir ses lois dans un code , et les imposer à toutes les nations '. II projetait au milieu du Champ-de-Mars un temple , au pied de la roche Tarpéienne un amphithéâtre , à Ostie un port , monuments gigantesques , capable^ de recevoir les états généraux du monde. Une bibliothèque immense devait concentrer tous les fruits de la pensée humaine. La vieille injustice de Rome était expiée : Gapoue, Corinthe et Garthage furent relevées par ordre de César. Il voulait percer l'isthme de Corinthe et joindre les deux mers. Dès la guerre d'Afrique, il avait vu en songe une grande armée qui pleurait et criait à lui , et à son réveil, il avait écrit sur ses tablettes : Corinthe et Garthage *.

Mais l'Occident était trop étroit. Notre César à nous disait naguère : On ne peut travailler en grand que dan$ l'Orient. César voulait pénétrer dans ce muet et mystérieux monde de la haute Asie , dompter les Parthes , et renouveler la conquête d'Alexandre. Puis , recommençant les vieilles migrations du genre humain , il serait revenu par le Caucase, les Scythes, les Daces et les Germains, qu'il aurait domptés sur sa route ^. Ainsi l'empire romain, fermé par l'Océan , embrassant dans son sein toute nation policée ou barbare, n'eût rien craint du dehors , et n'eût plus été appelé vainement l'empire universel, éternel.

C'est au milieu de ces pensées qu'il fut arrêté par la mort. L'occasion de la conjuration fut petite. L'audacieux et sanguinaire Cassius en voulait a César pour lui avoir refusé une charge , et pour lui

» Die, XLIV,no7;XLin.— Suét.,52etDio.,XLIV, 5S6, prétendent que le sénat lui accorda , ou allait lui accorder , la ridicule autorisation de posséder toutes les femmes. G^était sans doute un des bruits absurdes que faisaient courir ceux qui voulaient perdre César.

3 Id., ibid., 386. ~ Snét., 80. « Quelques - uns ont soupçonné que César ne se souciait pas de vivre plus longtemps; ce qui explique son indifférence sur sa mauvaise santé et sur les pressentiments de ses amis... Il avait renvoyé sa garde espagnole... Il aurait dit quHl aimait mieux mourir que de craindre toujours...

avoir pris des lions qu'il nourrissait *. Ces lions d'amphithéâtre étaient les jouets chéris des grands de Rome ; les Grecs , sophistes , poètes , rhéteurs et parasites, venaient après dans la faveur du maître. Bêlas! s'écrie l'envieux Juvénal , un poète mange moine pourtant! César pardonna â tout le monde dans la guerre civile , excepté à celui qui avait indignement tué ses lions '•

Cassius avait besoin d'un honnête homme dans son parti. 11 alla voir Brutus, neveu et gendre de Caton. Brutus ne semble pas avoir été un esprit étendu ; c'était une âme ardente , tendue de stoïcisme , mais le ressort était forcé. De là , quelque chose de dur, de bizarre et d'excentrique; une avidité farouche d'efforts, de sacrifices douloureux. Pompée avait tué le père de Brutus ; et jamais celui-ci n'avait voulu lui parler *. Ce fut pour lai an motif d'aller combattre sous Pompée à Pharsale. César aimait Brutus , et peut-être s'en croyaii^l le père; après la bataille, il l'avait ùit chercher avec inquiétude ; il lui avait confié la province la plus importante de l'empire , la Gaule cisalpine. Cassius disputant une charge à Brutus , ils exposèrent tous deux leurs titres, et César dit : Cassius a raison, mais il faut que Brutus l'emporte. Tous ces motifs, qui pouvaient attacher Brutus à César, inquiétaient, torturaient cette âme faussée d'une vertu atroce; il craignait de préférer malgré lui un homme à la république. A chaque bienfait de César , il avait peur de l'aimer , et s'armait d'ingratitude.

Ceux qui voulaient précipiter Brutus dans un parti violent, ne négligeaient aucun moyen de tourmenter cette âme malade de scrupule et d'indécision. Il trouvait partout des billets anonymes, sur le tribunal où il jugeait comme préteur, sur la statue du Brutus qui avait chassé les rois. On y lisait : Tu dors , Brutus; non, tu n'es pas Brutus. Il n'y avait pas jusqu'au prudent ami du prudent Cicéron , Tégoiste et froid Atticus , qui ne fabriquât une généalogie on il le faisait descendre par son père de l'ancien Brutus , par sa mère Senrilie de Serviiius Ahala, qui avait tué Spurius Mélius, soupçonné d'aspirer à la tyrannie '.

Ce qui décida Brutus, c'est que le bruit courait

et encore : que Rome était plus intéressée à sa vie que lui-même. «

3 Appian., Pun,, 6. — Dio., XLIII, no 50. — Soet.

« Id., ihid.

5 Id., ibid.

s Plut., ffi» Bruto et Cm$are. Il ne lui refusa point la préture, mais il ne lui donna point celle qui était la plus honorable.

"^ Voy. plus haut la note de la page 430.

« Plut., in Bruto.

» Fey. livre I.

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que César voulait prendre le nom de roi. Sans le témoignage ananime des historiens , je douterais que le mattre de Rome eût souhaité ce titre de rex, si prodigué et si méprisé, ce nom que tout client donnait au patron , tout conyiye à l'amphitryon. En lui décernant la puissance absolue, et même une puissance héréditaire , le sénat lui avait donné la seule royauté qu^un homme de bon sens pût vouloir â Rome. Je croirais volontiers que ce bruit odieux fut semé â dessein par les ennemis de César, que ses amis, ne s'en'défiantpas, accueillirent cette idée avec enthousiasme, ne sachant plus d'ailleurs quel autre litre lui donner; et que les uns et les autres le persécutèrent à l'envi de ce périlleux honneur, couronnant la nuit ses statues, et lui offrant à lui-même le nom de roi et le bandeau royal.

Un jour qu'il rentrait dans Rome , quelques citoyens l'appellent roi: Je ne m'appelle pas roi, ditil, je m'appelle César ^ Un autre jour, c'était la fête des Lupercales , tous les jeunes gens , et à leur tète Antoine, alors consul désigné, couraient tout nus par la ville, frappant les femmes à droite et à gaudie. César , assis dans la tribune , regardait les courses sacrées , revêtu de sa robe de triomphateur. Antoine approche, se fait soulever par ses compagnons à la hauteur de la tribune ', et lui présente un diadème; il le repoussa par deux fois, mais, dit-on , un peu mollement. Toute la place retentit d'acclamations. Au matin , les statues du dictateur s'étaient trouvées couronnées de diadèmes. Les tribuns allèrent solennellement les enlever. Ils faisaient poursuivre ceux qui avaient appelé César du nom de roi, tant sa douceur avait enhardi les vaincus. 11 s'agissait de savoir si Pharsale avait été un vain jeu , si le vainqueur serait dupe, si l'ancienne anarchie allait recommencer; pour la république, elle n'existait plus que dans Thistoire. César cassa les tribuns; c'était commencer la monarchie.

Les sénateurs se seraient peut-être résignés; mais une injure personnelle les poussait à se venger de César. Lorsque le sénat vint lui apporter le décret qui le mettait au-dessus de l'humanité pour préparer sa ruine , il ne se leva point de son siège, et dit qu'il eût mieux valu diminuer ses honneurs que les augmenter. Les uns racontent qu'à l'arrivée du sénat, l'Espagnol Balbus lui conseilla de rester assis ; les autres , que le dieu avait ce jour-là un flux de ventre, et qu'il n'osa se lever '.

1 Dio., XLIY. Plat., m Cϐ.

3 V\ul,^ in Antonio.

s Dio., XLIY, p. 596. — Plat., m» Cmê. — Soet., 78.

* Soet., 81.

^ Plut., in Cœs, — César eut cela de comman avec

Quoi quMl en soit, les sénateurs, poussés à bout, tramèrent sa mort en grand nombre. Un nom aussi pur que celui de Brutus autorisait la conjuration. Tous ceux même à qui César venait de donner des provinces, Brutus et Décimus Brutus, Cassius, Casca, Cimber, Trébonius, n'hésitèrent point d'y entrer. Ligarius , à qui César venait de pardonner, à la prière de Cicéron , quitta le lit où une maladie le retenait. Porcia, femme de Brutus et fille de Caton , avait deviné le projet de Brutus à son air inquiet et agité. Hais avant de lui demander son secret , elle se fit à elle-même une profonde blessure à la cuisse , voulant s'assurer de son courage, et se tenir prête à mourir si son époux périssait.

Cependant les prodiges et les avertissements n'avaient pas manqué à César, s'il eût voulu y prendre garde. On parlait de feux célestes et de bruits nocturnes, de l'apparition d'oiseaux funèbres au milieu du Forum. Une nuit qu'il dormait près de sa femme, les portes et les fenêtres s'ouvrirent d'ellesmêmes , et en même temps Calpurnie rêvait qu'elle le tenait égorgé dans ses bras. On lui rapportait aussi que les chevaux qu'il av'ait autrefois lâchés au passage du Rubicon , et qu'il faisait entretenir dans les pâturages, ne voulaient plus manger, et versaient des pleurs *. Un devin l'avait averti de prendre garde aux ides de mars.

César aima mieux ne rien croire. On lui disait de se défier de Brutus. Il se toucha et dit : Brutus attendra bien la fin de ce corps chétif^. Le jour des ides', sa femme le pria tant, qu'il se décida à remettre l'assemblée du sénat. Il y envoyait Antoine, lorsque Décimus Brutus lui fit honte de céder à une femme, et l'entraîna par la main.

u A peine était-il sorti qu'un esclave étranger vient se remettre entre les mains de Calpurnie, la priant de le garder jusqu'au retour de César , à qui il doit faire une révélation importante. Artémidore de Cnide, qui enseignait les lettres grecques à Rome , remet à César plusieurs billets sur la conjuration; toujours inutilement. César donna les uns aux siens, garda les autres sans trouver le temps de les lire. Les conjurés eurent encore d'autres motifs d'inquiétude. Un homme s'approche de Casca, elle prenant par la main : Casca, lui dit-il, vous m'en avez fait mystère ; mais Brutus m'a tout dit. Casca fut fortétonné ; maiscet homme reprenant la parole en riant: Et comment, lui dit-il, seriez-vous devenu en si peu de temps assez riche pour briguer

Alexandre, d'être pleuré de tootet les nations. U le fut particalièrement des Juifs. Suét., 84 : In summo publico iuctu , ezterarnm gentium multitado cirealatim suo qusqae more lamentata est , praecipuèque Judaeî , qui etiam noetibus continais bostum firequentârunt.

HISTOIRE D£ LA RÉPUBLIQUE ROMAINE

rédîlité? Sans ces dernières paroles, Casca allait tout lai révéler. Un sénateur , nommé Popilius Lénas, ayant salué Brutus et Cassius d'un air empressé , leur dit à Foreille : Je prie les dieux qu'ils vous donnent un heureux succès ; mais ne perdez pas un moment, l'affaire n'est plus secrète. Dans ce moment, un esclave de Brutus accourt et lui annonce que sa femme se meurt. Porcia n'avait pu supporter cette angoisse d'inquiétude ^ elle s'était évanouie...

» Cependant l'on annonce l'arrivée de César. Il était k peine descendu de litière , que Popilius Lénas eut avec lui un long entretien, auquel César paraissait donner la plus grande attention. Les conjurés, ne pouvant entendre ce qu'il disait, conjecturèrent qu'un entrelien si long ne pouvait être qu'une dénonciation circonstanciée. Accablés de cette pensée, ils se regardent les uns les autres, comme pour s'avertir de ne pas attendre qu'on vienne les saisir , et de prévenir le supplice par une mort volontaire. Déjà Cassius et quelques autres mettaient la main sous leurs robes, pour en tirer les poignards , lorsque Brutus reconnut aux gestes de Lénas qu'il s'agissait d'une prière très-vive plutôt que d'une accusation. Il ne dit rien aux conjurés , parce qu'il y avait au milieu d'eux beaucoup de sénateurs qui n'élaient pas du secret ; mais par la gaieté qu'il montra , il rassura Cassius ; et bientôt après, Lénas ayant baisé la main de César, se retira, ce qui fit voir que sa conversation n'avait eu pour objet que ses affaires personnelles.

» Quand le sénat fut entré dans la salle, les conjurés environnèrent le siège de César, feignant d'avoir à lui parler de quelque affaire ; et Cassius portant , dit-on , ses regards sur la statue de Pompée , l'invoqua , comme si elle eût été capable de l'entendre. Trébonius tira Antoine vers la porte, et en lui parlant, il le retint hors de la salle. Quand César entra, tous les sénateurs se levèrent pour lui faire honneur; et dès qu'il fut assis , les conjurés , se pressant autour de lui , firent avancer Tullius Cimber , pour qu'il demandât le rappel de son frère. Ils joignirent leurs prières aux siennes ; et prenant les mains de César, ils lui baisaient la poitrine et la tète. Il rejeta d'abord des prières si pressantes ; et comme ils insistaient , il se leva pour

' Voici le jugement de Napoléon sur César ( Mém. de Sainte-Hélène y 14 décembre 1816): « Passant ensuite à César, il disait, qu'an rebours d*Alexandre, il avait commencé sa carrière fort tard , et qu^ayant débuté par une jeunesse oisive et des plus vicieuses , il avait fini montrant Tàme la plus active, la plus éleirée, la plus belle; il le pensait un des caractères les plus aimables de rhistoire. Céaar, observait-il, conquiert les

les repousser de force. Alors Cimber, lui prenant la robe des deux mains , lui découvre les épaules; et Casca, qui était derrière le dictateur, tire son poignard et lui porte le premier coup le long de l'épaule; la blessure ne fut pas profonde. César saisissant la poignée de l'arme dont il venait d'être frappé, s'écrie en latin : Scélérat, que fais-tu? Casca appelle son frère à son secours en langue grecque. César, atteint de plusieurs coups à la fois, porte ses regards autour de lui pour repousser les meurtriers ; mais dès qu'il voit Brutus lever le poignard sur lui, il quitte la main de Casca qu'il tenait encore ; et se couvrant la tète de sa robe , il livre son corps au fer des conjurés. Comme ils le frappaient tous à la fois sans aucune précaution, et qu'ils étaient serrés autour de lui , ils se blessèrent les uns les autres. Brutus, qui voulut avoir part au meurtre , reçut une blessure à la main , et tons les autres furent couverts de sang. » (44 ans avant J. C.) Plut, in Brut.

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