aiCIELET
Octave détruit l'armée de Sextus, gagne celle de Lépide * , et se voit â la tête de quarante-cinq légions. Sextus se sauva en Orient; il avait sans doute des intelligences dans les provinces où son père avait autrefois établi les pirates vaincus. Il envoya aux Parthes, età Antoine, traitant à la fois avec lui et contre lui : celui-ci, auquel il eût pu être si utile sur mer, le fit ou le laissa tuer. C'était rendre un grand service à Octave : il n'avait plus d'autre rival qu'Antoine. La guerre ne tarda pas à éclater entre eux. Reprenons de plus haut les affaires d'Orient.
La domination d'Antoine n'y avait pas été sans gloire : ses lieutenants repoussèrent les Parthes , qui, sous la conduite du pompéien Labiénus, avaient envahi la Syrie , la Cilicie , et jusqu'à la Carie (42-38). Ventidius les battit deux fois en Syrie, tua Pacorus, fils de leur roi , vengea Crassus. Sosius prit Jérusalem , détrôna Antigone que les Barbares y avaient établi , et mit en possession de ce royaume Hérode , ami dévoué d'Antoine. La Judée, si forte dans ses montagnes, placée à l'angle oriental de l'Empire , entre la Syrie et l'Egypte, dont le commerce était détourné par l'entrepôt de Palmyre, eût été entre les mains des Parthes le plus formidable avant-poste des ennemis du nom romai n . Cependant un autre lieutenant d'Antoine, Canidius, pénétrait dans l'Arménie, battait les Ibcriens et les Albaniens , et s'emparait des défilés du Caucase, de ce grand chemin des anciennes migrations barbares, par lequel Mithridate avait si longtemps introduit les populations scythiques dans l'Asie Mineure. Ainsi, Antoine se trouvait maître des trois grandes routes du commerce du monde, celle du Caucase, celle de Palmyre, et celle d'Alexandrie ^.
Après la bataille de Philippes, Antoine avait parcouru la Grèce et l'Asie pour lever l'argent promis aux légions victorieuses. La pauvre Asie , si maltraitée par Cassios et Brutus, fut obligée de payer un second tribut dans la même année; encore tout cela profitait peu. Antoine , incapable d'ordre et de surveillance, laissait perdre cet argent levé avec tant de peine. Tous les siens l'imitaient. Ce n'étaient près de lui que jeux etque fêtes, et ces fêtes faisaient pleurer toute l'Asie. A son arrivée , les farceurs , les chanteurs , les bouffons de l'Italie qui jusque-là faisaient ses délices, furent éclipsés par ceux de l'Orient «.Les Ioniens, les Syriens, s'em^ parèrent d'Antoine ; ils amenèrent dans Kip\ièse le nouveau Bacchus au milieu des chœurs de bacchantes et de satyres. Celait dans leurs éha^nls
* Appian., B.Cf>., IV.
« ld.,t^'i/.
» Plut., Ant.y passif
» lil.,ff6iif.
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Raccbns l'aimable et le HenflUteur; si bienfaisant en effet, que, pour an plat qui lai avait semblé bon , il donnait au coisinier la maison d'un de ses hôtes. Quelquefois pourtant, il faut le dire, Antoine avait honte de tout cela , il s^aflligeait de ses injustices et de celles des siens, il les avouait, et, par cette bonne foi , il expiait une partie de ses torts.
Il partait pour cette guerre des Parlhes que Yentidius acheva avec tant de gloire , lorsqu'il voulut auparavant demander compte à la reine d'Egypte de la conduite équivoque qu'elle avait tenue dans la guerre civile, et en tirer quelque argent. Il lui manda de venir le trouver à Tarse en toute hâte. Gléopâtre ne se pressa pas. Elle connaissait bien sa puissance. Arrivée en Cilicie , elle remonta le Cydnus sur une galère parée avec le luxe voluptueux de rOrient. La poupe était dorée, les voiles de pourpre , et des rames argentées suivaient la cadence des flûtes et des lyres. Des amours et des néréides entouraient la déesse , couchée nonchalamment sous un pavillon égyptien. Sur les deux rives, l'air était enivré des parfums d'Arabie. Pour voir cette Vénus , cette Astarté qui venait visiter Bacchus , toute la ville courut au fleuve. Antoine resta seul sur son tribunal * .
11 invita la reine ; mais elle exigea qu'il vint le premier. Elle l'étonna d'une magique illumination ; les plafonds , les lambris de la salle du banquet étincelaient de mille figures symétriques ou bizarres, tracées comme d'une main de feu. Dès ce premier jour elle domina Antoine , le flatta , le railla 'hardiment , mania à son gré la simplicité du soldat d'Italie , l'enrôla à sa suite , et, revenant à Alexandrie , elle y ramena le lion en laisse.
Cette puissance de Gléopâtre n'était pas tant dans sa beauté '• La taille de celle qui entrait chez César enveloppée dans un paquet et sur les épaules d'Apollodore , ne pouvait être très-imposante. Mais cette petite merveille avait mille arts, mille grâces variées, et le don de toutes les langues. Elle se transformait tous les jours pour plaire à Antoine. Sans doute dans la eie inimitable dont parle le bon PIntarque, les huit sangliers toujours à la broche, prêts pour toute heure, et à différents points, n'entraient pas pour beaucoup. Mais Gléopâtre ne le quittait ni nuit ni jour. Pour enchaîner son soldat, elle s'était faite soldat elle-même; elle chassait, jouait, buvait, le suivait dans ses exercices. Le soir , Vimperator et la reine d'Egypte , s'habil-
< Sud., Aug,
^ Sur la prudence et la gravité d^Octavic.e. Plu t., .^nr
lant en esclaves, couraient les roes, s'arrêtaient aux portes, aox fenêtres des gens pour rire à leurs dépens, au risque d'attraper des injures ou des coups. Battu dans les rues d'Alexandrie , moqué par Géopâtre, Antoine était ravi '.
Cjtiit pie inimitable fut interrompue par la guerre de Pérouse , et l'aigre clameur de Fulvie, qui menaçait Antoine d'être bientôt dépouillé de l'Empire par son astucieux rival. Il résolut d'être homme , s'arracha de l'Egypte, et débarqua i Brindes. Nous avons vu comment Octave lui donna sa sœur pour épouse (40). C'était un moyen d'avoir toujours auprès d'Antoine un négociateur zélé , et un témoin de toutes ses démarches. Telle était la politique d'Octave. Son biographe prétend que lui -même il faisait l'amour à toutes les femmes de Rome pour savoir le secret des maris *. Lorsque Sextus Pompée allait être accablé, et qu'Antoine, reconnaissant le danger, passa de nouveau en Italie, Octave arrêta son rival par l'influence de sa sœur, qui désarma Antoine et le perdit , sans le savoir , en lui faisant manquer la dernière occasion qu'il eût de prévaloir sur Octave.
Dans l'entrevue de Brindes et aux fêtes de son mariage avec Oclavie , Antoine jouait souvent avec Octave, mais il perdait toujours. Un devin égyptien lui dit un jour : Ton génie redoute le sien ; il faiblit devant celui de César. Ce mot, dicté peut-être par Gléopâtre , n'en était pas moins d'un sens profond. Le chef de l'Orient devait rompre avec l'Occident. Lorsque Antoine, las d'Octavie , dont la sérieuse figure ^ lui représentait sans cesse son odieux rival, la laissa en Grèce et passa en Asie, la passion le conduisait sans doute , mais la politique pouvait le justifier. Alexandre le Grand , descendu d'Hercule , comme Antoine , n'avait-il pas uni les vainqueurs et les vaincus , en épousant les filles des Perses, en adoptant leur costume et leurs mœurs? Octave possédait Home , c'était sa capitale ; la seule Alexandrie pouvait être celle d'Antoine *. Cette ville était le centre du commerce de l'Asie, de l'Afrique et de l'Europe , le caravansérai où venait s'abritera son tour toute nation, toute religion, toute philosophie, l'hymen de la Grèce et de la Barbarie, le nœud du monde oriental. Ce monde apparaissait tout entier en la reine d'Alexandrie. Quelle reine ! vive et audacieuse comme César , son premier amant, Mithridate femelle, étonnant de sa sagacité tous les peuples barbares, et leur répon-
^ En cela , il ne faisait que suivre les plans de César qui avait songé à transporter le siège de TEmpire à Alexandrie ou à Troie. Suet., Ccvs., 79. f^oy, la belle ode d^Horace :
JuBtum ac tenaceWj etc.
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dant dans leurs langues ' ; génie varié, mulliple, comme la toute féconde Isis , sous les attributs de laquelle elle triomphait dans Alexandrie. Il paraît qu'elle était adorée de TÉgypte. Lorsque après sa mort, on renversa les statues d'Antoine, un Alexandrin donna cinq millions de notre monnaie , pour qu'on laissât debout celles de Gléopâtre ^.
Avant d'entreprendre la guerre des Parthes, Antoine réunit au royaume d'Egypte tout le bassin de la mer de Syrie ; c'est-à-dire toutes les contrées maritimes et commerçantes de la Méditerranée orientale , la Phénicie , la Célésyrie , l'Ile de Chypre , une grande partie de la Gilicie; de plus, le canton de la Judée qui porte le baume , et l'Arabie des Nabathéens , par où les caravanes se rendaient vers les ports de la mer des Indes '. Placer ces diverses contrées dans la main industrieuse des Alexandrins, c'était le seul moyen de leur rendre l'importance commerciale qu'elles avaient perdue depuis la ruine de Tyr et la chute de l'empire des Perses.
Antoine distribua les trônes de l'Asie occidentale avant d'envahir la haute Asie. Le moment semblait venu d'accomplir les projets de César. Les Parthes étaient divisés. Plusieurs d'entre eux, réfugiés près d'Antoine, lui contaient que leur nouveau roi Phraate avait tué son père et ses vingt-neuf frères. Le roi d'Arménie , ouvrant le passage par ses montagnes, dispensait les Romains de traverser les plaines si fatales i Crassus. La cavalerie légère d'Arménie venait se joindre aux irrésistibles escadrons des Gaulois et des Espagnols *y qu'emmenait Antoine ; mais il fallait se hâter. Les Parthes se dispersaient pendant l'hiver, et ne paraissaient point en campagne. On devait trouver Phraate désarmé en l'attaquant au commencement de cette saison ^. Antoine se souvenait d'ailleurs que la céléritéavaitété le principal moyen du grand César. Il laissa donc sous l'escorte de deux légions les machines de guerre qui le retardaient, pénétra rapidement dans le pays ennemi, et vint mettre le siège devant Praapsa (ou Phraata).
Le siège traînait en longueur, faute de machines ; elles avaient été interceptées par les Parthes avec les deux légions. Antoine avait beaucoup de peine à nourrir sa cavalerie ; le roi d'Arménie emmena la sienne , découragé ou gagné par les Parthes. Dès lors il n'y avait plus de succès à espérer. Phraate profita de ce moment et traita avec Antoine. Le roi
> Plat., ^fi«.
' Id.y ûnd., 8ob fin.
' Plut. — Appien (lib. lY) dit qu^Antoine attaqua Palinyre, la rivale du commerce (rAlexatiilrie. * Plnr.,/^«/.
barbare lui promit une retraite sûre, et pendant cette retraite de vingt-sept jours, il lui livra dix-huit combats. Plus habile que Crassus, Antoine prit le chemin des montagnes , et découragea les Parthes par les charges vigoureuses de sa cavalerie gauloise. Au milieu de ces attaques continuelles, et de tous les maux que pouvait endurer une armée dans un pays nu , sans vivres , sans chemin , coupé d'âpres rochers et de grands fleuves, le Romain s'écria plusieurs fois : O dix mille! La retraite d'Antoine ne fut guère moins glorieuse que celle de Xénophon. Il y fit admirer son humanité autant que son courage ^. Parvenus aux bords d'une rivière, au delà de laquelle ils ne voulaient plus le poursuivre , les Parthes, débandant leurs arcs, exhortèrent les Romains à passer paisiblement, et leur exprimèrent leur admiration '. Antoine avait perdu vingt-quatre mille hommes. Il en perdit encore huit mille par une marche forcée que rien ne motivait, sinon son impatience de revoir Cléopâtre.
Le seul roi d'Arménie était la cause du mauvais succès d'Antoine. Celui-ci trouva moyen de s'emparer en trahison de l'Arménien et de son royaume. Maître des fortes positions de l'Arménie, il menaçait de bien près les Parthes. Mais avant de les attaquer, il retourna encore en Egypte, où il voulait montrer son captif, et triompher dans sa Rome orientale.
Cette adoption solennelle des vaincus, qui révoltait les Macédoniens contre Alexandre, n'indisposa pas moins les Romains contre Antoine. Ce fut avec étonnement et une sorte d'horreur, qu'ils le virent siéger près de son Isis , sous les attributs d'Osiris. Il avait fait dresser sur un tribunal d'argent deux trônes d'or , un pour lai , l'autre pour Cléopâtre et Césarion qu'il déclara fils de César. «< Il donna en^ suite le. titre de rois des rois aux enfants qu'il avait eus de cette reine. Alexandre eut pour partage l'Arménie, la Médie et le royaume des Parthes, qu'Antoine espérait conquérir. Ptolémée, son second fils, eut la Phénicie, la Syrie et la Cilicie. Il les présenta tous les deux au peuple. L'atné était vêtu d'une robe.médique, et portait sur la tête la tiare et le bonnet pointu, qu'on appelle cidaris* ornements des rois mèdes et arméniens. Ptolémée avait un long manteau, des pantoufles et un bonnet entouré d'un diadème, costume des successeurs d'Alexandre. Depuis ce jour, Cléopâtre ne parut plus en public que vêtue de la robe consacrée à Isis, et donna ses audiences au peuple sous le nom de la nouvelle Isis».»
* Plut., Ant.
« Id.,f*iV/.
» Id., ihid, « îd., ifcrrf.
iW
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Ce fut poar Octa?e an beau et populaire sujet de guerre. Sa cause deyint celle de Rome. Toutefois, pour rendre Antoine plus odieux encore, il envoya Octavie en Grèce avec des présents d^armes, d'argent, de chevaux* Elle fit demander à son mari où il voulait qu'elle lui amenât tout cela ^ Antoine lui ordonna de rester en Grèce , et plus tard de quitter sa maison de Rome. On la vit avec compassion emmener avec ses enfants ceux qu'Antoine avait eus de Fulvie. Ainsi les vertus de la sœur servaient la politique du frère.
Octave accuse alors Antoine dans le sénat d'avoir démembré l'Empire et introduit Gésarion dans la famille de César. Il arrache aux vestales le testament qu'Antoine avaitdéposé entre leurs mains ^ , l'ouvre et le lit au sénat. En même temps , il faisait courir le bruit qu'Antoine voulait donner Rome à Cléopàtre, que les soldais romains portaient déjà le chiffre de la reine sur leurs boucliers '. Les principaux témoins contre Antoine étaient un Calvisius , un Plancus, homme consulaire, qui avait longtemps amusé Antoine de ses bouffonneries ; il s'était fait honneur dans les orgies d'Alexandrie, pour avoir joué avec beaucoup de naturel le dieu -poisson Glaucus, avec un costume vert de mer et une queue pendante^. Reprenant sa place au sénat, il y accusa son maître ; il le représenta suivant à pied la litière de Cléopâtre , avec ses eunuques ; s'interrompanl sur son tribunal , au milieu des rois et des tétrarqttes,pour lire les jolies tablettes d'amour en cristal et en cornaline, que lui envoyait la reine ; un autre jour , descendant de son tribunal , et laissant tout seul l'illustre Furnius qui plaidait devant lui, pour se joindre au cortège de la reine qui passait sur la place et soutenant sa litière comme un esclave. On soupçonnait Calvisius et Plancus d'avoir forgé une bonne partie de ces accusations ^.
Elles étaient soutenues par Octave , qui voulut dans cette affaire n'agir qu'au nom du sénat. Toutefois les motifs de guerre étaient bien faibles en réalité. Si la guerre se faisait pour l'intérêt de Rome, qu'importait le divorce d'Octavie, cl l'introduction de Gésarion dans la famille Julia? Si elle était entreprise pour venger les torts d'Antoine envers Octave , le don fait par le premier à la reine d'Egypte était aussi légitime que toute cession analogue faite par Octave d'une des provinces qui' composaient son partage. Les consuls en jugèrent ainsi, et passèrent tous deux du côté d'Antoine. Le sénat, dominé par Octave , 6ta à son rival la puissance
' Plot., /im.
^ Suet., jÉug,, c. 17.
» Dio., lib. L, 5.
< VelleiuePat., FI,c. 85.
trium virale, et déclara la guerre à la reine d'Egypte. « Ce n'est pas Antoine, disait Octave, que nous aurons à combattre ; les breuvages de Cléopâtre lui ont 6té la raison; nos adversaires seront l'eunuque Mardion , un Pothin , une Charmion , une Iras, coiffeuse de Cléopâtre ^. »
Octave n'était pourtant pas si rassuré qu'il le disait. Antoine avait deux cent mille hommes de pied , douze mille cavaliers , huit cents vaisseaux , dont deux cents étaient fournis par Cléopâtre. Le roi de Pont, ceux des Arabes, des Juifs, des Calâtes , des Mèdes , lui avaient envoyé des secours ; ceux de Cilicie , de Cappadoce, de Paphiagonie, de Gomagène , de Thrace , étaient venus en personne soutenir la cause commune du monde barbare. Une armée de Gètes était en marche. On a blâmé les délais d'Antoine , et son long séjour à Samos avec Cléopâtre. Mais je ne sais s'il fallait moins de temps pour réunir tant de troupes diverses do fond de l'Asie jusqu'à l'Adriatique. Octave, dont les forces étaient moins dispersées, fut prêt le premier, passa la mer avec deux cent cinquante vaisseaux, et débarqua près d'Actium une armée d'environ cent mille hommes.
Cléopâtre voulait qu'on lui dût la victoire ; elle insista pour que l'on combattit sur mer. On se souvenait d'aillé ors que Pompée , que Bru tus, avaient péri pour avoir remis leur fortune au hasard d'un combat de terre , au lieu de profiter de leur supériorité maritime. La flotte battue , les légions restaient, et rien n'était perdu; mais les légions une fois détruites, à quoi servait la flotte? Ces légions renfermaient sans doute encore quelques-uns des vétérans qui avaient échappé à la glorieuse et meurtrière retraite de ia haute Asie, mais elles n'avaient pu se recruter dans les pays belliqueux de l'Occident. Antoine avait prêté des vaisseaux à OcUve , selon leurs conventions, mais Octave n'avait point envoyé de troupes à Antoine ^«
Les vaisseaux d'Antoine étaient hauts et massifs ; ceux d'Octave légers et rapides. Cependant la supériorité des manœuvres n'était pas toujours un avantage décisif dans les batailles navales de l'antiquilé. Duillius avait battu les vaisseaux de Cartbage, César ceux des Vénètes , Agrippa ceux de Sextus , en les immobilisant avec des mains de fer. Antoine avait peu de rameurs pour une si grande flotte. Mais il comptait sur vingt mille vétérans qu'il fit monter sur ses navires , et qui d'en haut pouvaient combattre avec avantage. Ses vaisseaux ne crai-
& Vlut,, Jnioniivitd.
<» Id., ilnd, ^ Appian., IV.
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gnaieiit pas d*élre frappés , même aux flancs ^ ; les éperons des galères d'Octave se brisaient contre ces gros navires construits de fortes poutres cerclées de fer. Chacun d'eux était une citadellequ'il fallait assiéger.
Le combat était douteux (et il se prolongea plusieurs heures encore), lorsqu'on voit tout à coup soixante vaisseaux de Gléopâtre traverser à toutes voiles les lignes d'Antoine et cingler vers le Péloponése. La reine avait voulu monter un de ses vaisseaux ; mais elle ne put soutenir la vue de cette horrible mêlée. On peut soupçonner encore que celte femme perfide désespéra de la fortune d'Antoine, et se hâta, par une défection précipitée, de mériter la clémence, peut-être l'amour du vainqueur. Elle croyait que son destin était de régner sur le mattre du monde, quel qu'il fût, qu'il s'appelât César, Antoine ou Octave.
Antoine ne soutint pas ce coup. Il parut saisi d'un vertige , comme Pompée à Pbarsale. Il suivit Cléopâtre. Innocente, il voulait la défendre ; la flotte du vainqueur pouvait arriver aussitôt qu'elle dans Alexandrie : coupable, il voulait la punir, l'empêcher de se donner à Octave, et mourir avec elle. Peut-être encore Antoine la suivit par un instinct aveugle, et sans songer à rien de tout cela. Peutêtre pensait- il risquer peu par cette retraite, il croyait à la fidélité de son armée de terre. Il fut frappé d'élonnement , quand il sut qu'au bout de huit jours, elle s'était livrée à Octave, et elle ne l'eût pas fait, si elle eût su qu'Antoine avait laissé â Canidius l'ordre de la mener en Asie par la Macédoine *.
Antoine, il faut le dire, avait quelque sujet de prétendre à l'attachement et à la fidélité des siens. Tous ceux qui le quittèrent ne se plaignaient point de lui , mais de Gléopâtre. Au moment de la bataille , son vieil ami Domitius l'ayant abandonné , Antoine lui renvoya généreusement ses serviteurs, ses esclaves , tout ce qui était à lui '. Domitius en mourut de remords. Après Actium, les rois abandonnèrent Antoine; les gladiateurs lui restèrent fidèles. Ceux qu'il faisait mourir à Cyiique, entreprirent de traverser toute l'Asie Mineure, la Syrie, la Phéoicie , le désert, pour aller en Egypte se faire tuer pour leur maître *,
La grande affaire d'Octave n'était pas de poursuivre son rival , mais de licencier, de disperser, de contenir cette prodigieuse armée dont il se trouvait chef par la soumission des légions d'Antoine.
" Plot., Ani.
> lH.,fMtf.
s M.,t6fV/.
Il fallut , pour apaiser les vétérans , qu'il mit à l'encan ses propres biens et ceux de ses amis.
Cependant Antoine, abandonné de quatre légions qui lui restaient dans la Cyrénaique, se livra à un farouche désespoir. Ses amis, sa puissance, l'avaient abandonné ; l'amour même , cet amour fatal , lui manquait dans son dernier jour. Retiré près d'Alexandrie dans la Tour de Timon le mi' santkrope qu'il s'était construite , il y attendait la mort. Mais l'Égyptienne craignait le caprice d'un désespoir solitaire; elle trouva moyen de ressaisir son captif, et pendant qu'elle envoyait à César la couronne et le sceptre d'or ^, elle enivrait l'infortuné de voluptés funèbres , ou le berçait de vains songes. Ce n'était plus le temps de la vie inimiia^ ble; elle avait imaginé à la place une société des ineèparablee dans la mort. Les nuits se passaient en festins ; le jour , elle essayait des poisons divers sur des esclaves , assistait à leur agonie , pour savoir s'il n'existait pas une mort voluptueuse ^. Antoine s'endormait dans cette douce pensée que Gléopâtre voulait mourir avec lui. Quelquefois, elle relevait son espoir, et faisait des préparatifs pour passer en Espagne, et y renouveler la guerre; ou bien encore, elle ramassait son or, ses pierreries, ordonnait qu'on traînât ses vaisseaux par- dessus l'isthme , de la Méditerranée dans la mer Rouge ; elle voulait fuir avec son Antoine dans les fies heureuses de l'Océan , et vers les rivages embaumés des Indes.
Dès que César approcha de l'Egypte, la reine lui livra Péluse, la clef du pays. Elle avait reçu de lui des messages amoureux ^, elle croyait tenir encore celui-ci. Il ne s'agissait plus que de se débarrasser d'Antoine. Le malheureux s'obstinait à avoir confiance en elle. Le jour même où César parut devant la ville, il se battit en lion aux portes d'Alexandrie, et, rentrant dans la ville, il embrassa Gléopâtre tout armé , et lui présenta ses meilleurs soldats. Le lendemain, sa cavalerie le trahit; son infanterie fut écrasée; en même temps il aperçut la flotte égyptienne qui s'unissait à celle de César. Gléopâtre avait eu soin d'ôter à Antoine ce dernier asile.
Elle-même, craignant enfin sa vengeance, se cacha avec ses trésors dans un tombeau fortifié qu'elle s'était construit. Quand Antoine se retira dans Alexandrie , on lui dit que Gléopâtre s'était donné la mort : Je mourrai donc, dit-il; et il appela un esclave qu'il réservait depuis longtemps pour ce dernier moment. L'esclave leva l'épée,
Dio.,LI,0,p.637.
6 Dio., LÎ, 11. — Plut.,
7 Id., ibid.,8,p.658.
/#fif.,8ub6n.
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mais an lieu de frapper son mattre , il se perça luimôme; Antoine roagit, et Timita. On lui apprit alors que Gléopàtre vivait encore ; il ordonna qu*on le portât près d*elle, voulant du moins mourir dans ses bras. Mais elle craignait trop pour ouvrir la porte; avec l'aide de ses femmes, elle le guinda jusqu'à une fenêtre , d'où elles le redescendirent dans le mausolée. Il expira en la consolant.
Par la même fenêtre, entrèrent les soldats de César ; ils arrivèrent à point nommé pour arrêter le bras de la reine qui faisait mine de se percer d'un poignard qu'elle portait toujours à sa ceinture. Au fond , elle tenait à la vie ; elle comptait essayer sur le jeune Octave les grâces d'une belle douleur et la coquetterie du désespoir ; tout cela échoua contre la froide réserve du politique.
Alors, elle voulut sérieusement mourir : elle s'abstint d'aliments. Octave souhaitait la conduire vivante à Rome, et triompher en elle de tout rOrient; il l'intimida par la menace barbare de faire tuer ses enfants, si elle mourait. Toutefois l'horrible image du triomphe, la crainte d'être traînée la chaîne au col, sous les outrages de la populace de Rome, l'emportèrent enfin. Un jour on la trouva morte au milieu de ses femmes expirantes : elle était couchée sur un lit d'or, le diadème au front, et parée, comme pour une fêle, de ses vêtements royaux.
De quelle mort avait péri Cléopâtre? on ne l'a bien su jamais *. Le bruit courut qu'elle s'était fait apporter un aspic caché dans un panier de belles figues ; et lorsqu'elle vit le reptile libérateur sortir de la fraîche verdure sa petite tête hideuse , elle aurait dit : Te voilà donc!....
César adopta cette croyance populaire, et l'on vit à son triomphe une statue de Cléopâtre le bras entouré d'un aspic.
Le mythe oriental du serpent que nous trouvons déjà dans les plus vieilles traditions de l'Asie, repar ralt ainsi à son dernier âge , et la veille du jour où elle va se transformer par le christianisme '. Le serpent tentateur , qui , tout bas , siffle la pensée du mal au cœur d'Adam, qui nage et rampe et glisse et coule inaperçu, n'exprime que trop bien la puissance magnétique de la nature sur l'homme, cette invincible fascination qu'elle exerce sur lui dans l'Orient. Et cette dangereuse Eve par laquelle
1 PI i„tnj4fiLvùd,
2 Les considérations suivantes sont la préparation et le commencement de la seconde partie de mon Histoire. L^Histoire de TEmpire s*oavre par Père chrétienne,
' Dio., 1. 499, p. 607 : Tity7< Ivx4)y Tqv fuyivUv, hvili
il nous trouble , c'est encore le serpent. Pour F Arabe du désert, pour l'iiabilant de l'aride Judée , le fleuve fécondant de l'Egypte est un serpent dardé tous les ans des monts inconnus du Paradis. Moïse ne guérit Israël de son adultère idolâtrie, qu'en lui faisant boire la cendre du serpent d'airain. L'aspic qui tue et délivre Cléopâtre , ferme la longue domination du vieux dragon oriental. Ce monde sensuel, ce monde de la chair, meurt pour ressusciter plus pur dans le christianisme , dans le mahométisme , qui se partageront l'Europe et l'Asie. C'était une belle et mystérieuse figure que l'imperceptible serpent de Cléopâtre, suivant le triomphe d'Octave , le triomphe de l'Occident sur l'Orient.
L'Orient avait dit par la voix de Cléopâtre : Je dicterai mes lois dans le Capitole '; il fallait auparavant qu'il conquit l'Occident par la puissance des idées. Antoine et Cléopâtre représentèrent dans leur union le futur hymen de la barbarie de l'Occident et de la civilisation orientale. Mais le trône d'or d'Alexandrie n'était pas une place digne pour ce divin mystère. C'était dans la poudre sanglante du Colisée qu'il devait s'accomplir, entre la blanche robe du catéchumène chrétien et la chaste nudité du captif barbare.
La veille du jour où Antoine devait périr dans Alexandrie, on entendit dans le silence de la nuit une harmonie de mille instruments, mêlée de voix confuses, de danses de satyres et d'une clameur d'Évoë ; on eût dit une troupe de bacchantes qui , après avoir naené grand bruit dans la ville, passait au camp de César. Tout le monde pensa que c'était Bacchus , le dieu d'Antoine, le dieu d'Alexandre et d'Alexandrie, qui l'abandonnait sans retour, et se livrait lui-même au vainqueur. Et, en effet, les temps étaient finis. Le dieu effréné du naturalisme antique, l'aveugle Éleuthère ^, le furieux libérateur, le rédempteur sanguinaire de l'ancien, son Christ impur , avait mené son dernier chœur, consommé sa dernière orgie. L'humanité allait soulever sa tête de l'ivresse , et jeter en rougissant le thyrse et la couronne de fleurs. Le vieil Olympe avait vécu âge de dieux; il se mourait, selon la prophétie étrusque et la menace du Prométhée d'Eschyle.
Il fallut toutefois trois siècles pour que le dieu de la nature fût dompté par le dieu de l'âme; le tigre ne se laissa pas enchaîner sans se venger par
* Sur Pidentité de Bacchns, d^Osiris et de Sérapis, roy. la dissertation de M. Guignant {Sérapiê et êon origme, à la fin du t. Y du Tacite de M. Burnoaf)* — Plut., De laid, et Onr, : BcJl72ov H rbv Oeipv» cî$ tccv76 «uMtyc» râ AiovûvM, rfi t< Oelpiii rbv Seé^aircv. Le déyeloppenient de ces deux dernières pages se trouvera dans mon Histoire de TEmpire.
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HISTOIRE DE LA RÉPUBUQUE ROMAINE
de crueUes morsures ; des torrents de sang contèrent , et les âmes souffraient encore au dedans* Époque d'incertitude, de doute et d^angoisse mortelle !
Qui eût pensé qu*elle dût revenir un jour? Ce
second âge du monde , commencé avec TEmpire ,
> Ici la 6u ne peut être la mort , mais une simple transformation. Ceux qui ont lu mon Introduction à
il y a tantôt deux mille ans , on dirait qu'il s'en va finir. Ah ! s'il en est ainsi , vienne donc vite le troisième , et puisse Dieu nous tenir moins longtemps suspendus entre le monde qui finit ' et celui qui n'a pas commencé !
l'Histoire univortelle, monDitcour» surF'ieOyOu mon Hiêtoire de France, ne se méprendront pas sur ma pensée.
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