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qu'ils ont perdu de leur aptitude pour les usages de la vie pratique. Pour être de quelque utilité, et n'offrir aucun de ces inconvénients , l'algèbre devrait servir de complément aux mathématiques , et n'être mise en usage qu'avec la sobriété des Romains, qui, dans les nombres, n'avaient recours au point que pour l'expression des sommes immenses. Alors si, dans la recherche d'une quantité demandée, l'esprit fatigué désespérait d'arriver par la synthèse , on pourrait recourir aux oracles de l'analyse. En effet, quelle que puisse être la justesse de ses procédés, mieux vaut s'habituer à l'analyse métaphysique , et dans chaque question remonter aux sources du vrai absolu. Descendant ensuite graduellement d'un genre à l'autre , ayant soin de rejeter tout ce qui , dans chaque espèce , n'offre point la chose elle-même, on arrive enfin à une dernière différence qui offre essentiellement ce que l'on désirait connaître. Mais revenons à notre sujet.
Vico vit bientôt que tout le secret de la méthode géométrique consiste à bien définir d'abord tous les termes dont on doit se servir dans la démonstration, à établir ensuite quelques axiomes que soit obligé d'admettre celui avec qui l'on raisonne, à obtenir de lui , s'il est besoin , mais toujours avec discrétion, quelques concessions naturelles pour en déduire des conséquences auxquelles on ne pourrait autrement arriver, et à l'aide de ces données, procéder successivement des vérités les plus simples et les mieux prouvées aux vérités plus composées, en ayant soin de n'aflBrmer aucune de ces dernières avant de lui avoir fait subir une complète analyse. Il crut que cette connaissance des procédés géométriques lui servirait simplement à savoir les employer s'il avait jamais besoin de recourir à ce mode de démonstration, et c'est ce qu'il fit en effet d'une manière rigoureuse dans son ouvrage De umiversi juris uno principio, ouvrage qui parut au signer Jean Leclerc composé avec Fenchalnement sévère de la méthode mathématique, comme on le dira en son lieu.
Pour constater avec ordre les progrès de Vico dans la philosophie, il est besoin de se reporter en arrière. Lorsqu'il partit de Naples, on commençait à étudier Épicure dans le système de Gassendi ; et deux ans après il apprit que la jeunesse embrassait celte doctrine avec enthousiasme. 11 voulut donc l'étudier dans le poème de Lucrèce, et cette lecture lui apprit qu'Épicure, niant que l'esprit soit d'une autre substance que le corps, et bornant ainsi ses idées par ce défaut de bonne métaphysique, avait dû admettre comme principe de sa philosophie le corps organisé et divisé en parties multiformes, qui se composaient ^Ues- mêmes d'autres parties entre lesquelles il n'existait point de vide ; et que,
A lE DE VICO.
pour cette raison, il supposait indivisibles (atomes) : philosophie tout au plus bonne pour Les enfants et les femmelettes. Tout ignorant qu'il est en géométrie, Ëpicure arrive, par une assez bonne méthode, à bâtir sur cette physique mécanique une métaphysique toute sensuelle, telle précisément que pourrait être celle de Locke , et une morale fondée sur le plaisir, propre uniquement à des hommes qui vivraient dans la solitude , comme il le recommande en effet à ses sectateurs. Enfin, pour rendre justice entière à Ëpicure, Vico, en suivant ses principes, voyait avec quelque plaisir le développement des formes dans le monde du corps, mais il ne pouvait se défendre d*un sentiment de pitié, en voyant la dure nécessité que s'était imposée ce philosophe de tomber dans les absurdités les plus grossières, pour expliquer la marche et les actes de Tentendement humain. Ce lui fut un puissant motif de se rattacher encore plus à la doctrine de Platon qui , de la forme même de notre esprit, et sans hypothèse aucune, s'élève à Tidée éternelle et rétablit comme principe des choses, s'appuyant sur la conscience que nous avons de certaines vérités immuables qui, déposées dans notre intelligence, ne peuvent être méconnues ou niées, et conséquemment ne viennent point de nous. Du reste, nous sentons en nous la liberté d*agir, nous déterminons par la pensée tout acte du corps , et par suite nous agissons dans le temps , c'est-à-dire quand nous voulons, nous agissons avec connaissance de cause, et nous avons en nous les motifs de nos actions. Ainsi, Tesprit contient les images, la mémoire garde les souvenirs, et le cœur enfante les désirs , cette source de passions et de sensations : odeurs, saveurs, couleurs, sons , toucher, toutes choses contenues en nous ; mais pour les vérités éternelles , qui ne viennent point de nous et ne sont point dans la dépendance du corps, nous devons les rapporter au même principe qui a tout produit, à l'idée éternelle, incorporelle, qui connaît, veut et crée tout dans le temps, et qui contient en elle et soutient tout ce qu'elle crée. Sur ce principe de philosophie, Platon établit en métaphysique que les substances abstraites ont plus de réalité que les substances corporelles, et il en déduit une morale favorable aux progrès de la civilisation. L'école de Socrate, d'où sortirent les plus grandes lumières de la Grèce dans les arts de la guerre et de la paix, applaudit à la physique de Timée qui , à l'exemple de Pythagorc, compose le monde de nombres , abstraction plus élevée que les points dont Zenon se servit pour expliquer la formation de l'univers. C'est ce que Vico a prouvé dans sa métaphysique , ainsi qu'on pourra le voir. I! apprit bientôt après que la physique expérimentale était à la mode , et que partout on parlait
de Robert Boyie. Elle lui parut devoir être utile à la médecine , mais il se garda bien de s'occuper d'une science qui ne servait de rien à la philosophie de l'homme, et dont la langue était barbare. Il se livra de préférence à l'étude de la jurisprudence romaine qui se fonde sur la philosophie des mœurs et sur la connaissance de la langue et du gouvernement de Rome , dont les auteurs latins peuvent seuls donner l'intelligence.
Vers la fin du temps qu'il passa dans la solitude, et qui dura bien neuf années , il sut que la physique de Descartes avait fait oublier tout autre système. Il brûlait du désir de la connaître : déjà , il en avait pris une idée dans la Philosophie naturelle de Regius, que, parmi d'autres livres , il avait emporté avec lui de la librairie de son père. Sous ce faux titre. Descartes avait commencé à publier son système à Ulrecht. Vico étudia cet ouvrage après son Lucrèce. Regius était médecin , philosophe et sans autre connaissance que celle des mathématiques , et Vico le supposa en métaphysique aussi ignorant qu'Épicure, qui n'avait jamais voulu apprendre les mathématiques. Regius, en effet, part d'un faux principe en admettant des corps tout formés, et il ne diffère en ce point du philosophe grec , que par la divisibilité dont les bornes sont dans les atomes chez ce dernier, tandis que Descartes fait ses trois éléments divisibles à Tinfini. Ëpicure met le mouvement dans le vide , et Descartes dans le plein. Le premier commence la formation de ses mondes infinis en supposant que les atomes ont décliné accidentellement du mouvement de haut en bas, que leur imprimait leur poids et gravité. Le second commence à former ses innombrables tourbillons par l'impulsion communiquée à une masse de matière inerte qui n'est point encore divisée , mais que cette impulsion divise en une infinité de cubes et force à se mouvoir en ligne droite , tandis que sa masse la sollicite au repos ; elle ne peut cependant se mouvoir dans son entier, mais bien dans ses cubes qui tournent chacun sur eux-mêmes. De même que la déclinaison accidentelle des atomes d'Épicure livre le monde au hasard , il semblait aussi à Vico que la nécessité où sont les molécules primitives de Descartes, de se mouvoir en ligne droite, offrait un système favorable aux fatalistes. Il se félicita de son sentiment, lorsque, rendu à Naples, il apprit que la physique de Regius était de Descartes, et que l'on avait commencé à étudier les Méditations métaphysiques âe^ ce dernier. Descartes, en effet, était très -avide de gloire. D'abord, bâtissant une physique sur un plan semblable à celui d'Épicure, il en fit professer les principes dans une des plus célèbres universités, celle d'Utrechl, et cela par un médecin, de manière
VIE DE VICO
à se faire une réputation parmi les professeurs de médecine. Ensuite il traça les quelques premières lignes d*unc métaphysique platonicienne, où il s'efforce d'établir deux genres de substances, Tune étendue, l'autre intelligente, soumettant ainsi la matière à un agent supérieur qui ne soit point matériel, tel que le dieu de Platon. Son intention était d'établir un jour son empire dans les cloîtres, ou, depuis le onzième siècle, on avait introduit la métaphysique d'Aristote, bien qu'elle<eùt servi aux impies sectateurs d'Averroès; mais comme elle dérivait de celle de Platon , le christianisme la plia facilement aux sens religieux de ce dernier, et dirigea les esprits par ses principes, comme il les avait dirigés, jusqu'au onzième siècle, par ceux de Platon.
Vico revint à Naples au moment où la physique de Descartes était prônée avec le plus de chaleur, particulièrement par le signer Gregorio Galo Preso, ardent cartésien, qui aimait beaucoup Vico. Cependant la philosophie de Descartes ne présente pas , dans ses diverses parties, l'unité d'un système. Sa physique demanderait une métaphysique qui n'admit qu'un seul genre de substance, substance corporelle , agissant par jiécessilé , comme celle d'Épicure agit par hasard. Aussi bien Descartes s'accorde à dire avec Épicure que les formes innombrables et variées des corps n'ont aucune réalité substantielle , mais ne sont que des modifications de la substance. Sa métaphysique n'a produitaucune morale favorable à la religion chrétienne ; le peu qu'il a écrit à ce sujet ne pouvant en constituer une. Son traité des passions se rattache moins à la morale qu'à la médecine. Le père Mallebranche lui-même n'a pu déduire des principes de Descartes un système de morale chrétienne, et les pensées de Pascal ne sont que des lumières éparses. Sa métaphysique n'a pas non plus fondé de logique particulière, celle d'Arnaud étant disposée sur le plan d'Aristote.Enfin, elle n'a servi de rien à la médecine, car l'anatomie n'a point trouvé dans la nature l'homme de Descartes. Ainsi, comparativement, la philosophie d'Épicure, lequel ne savait rien en mathématiques, est plus propre que celle de Descartes à être systématisée. D'après ces observations, Vico sentait avec plaisir que si la lecture de Lucrèce avait déterminé son goût pour la métaphysique de Platon , celle de Regius la fortifiait.
Ces diverses physiques servaient en quelque sorte de distraction à Vico, lorsqu'il avait sérieusement médité la métaphysique platonicienne. Elles fournissaient carrière à son imagination poétique , qu'il exerçaitsouvent aussi à composer des canzoni. Fidèle à sa première habitude d'écrire en italien , il cherchait de plus à emprunter aux Latins leurs traits les
plus brillants , avec l'art des meilleurs poètes de la Toscane. C'est ainsi qu'à l'imitation du panégyrique du grand Pompée, placé par Cicéron dans son discours Pro lege Maniliâ, le plus noble de tous les discours latins de ce genre, il composa, dans le genre de Pétrarque, un panégyrique en trois canzoni à la louange de l'électeur Maximilien de Bavière ; ces eanzoni ont été recueillies dans la Scelta dipoeti iialiant del êignor Lippi , imprimée à Lucques en 1709. Dans^elui du signer Acampora De poeUnapoUtani, imprimé à Naples , en 1701 , se trouve une autre canzone sur le mariage de la signera D. Ippolita Cantelmi de Duchi di Popoli,avec D. Vinnezo Carafa duc de Bruzzano, et maintenant prince de Rocella; il l'avait composée sur le modèle de la charmante élégie de Catulle :
Yesper adest, etc.
Il lut ensuite que Torquato Tasso avait aussi imité cette pièce, dans une canzone sur le même sujet, et il se félicita de ne l'avoir pas su plus tôt , car, dans sa vénération pour un si grand poète , il n'aurait jamais osé se livrer à cette composition et n'y aurait pris aucun plaisir. De plus , sur l'idée de la grande . année de Platon , d'où Virgile avait tiré sa brillante églogue :
Sicelides mas», etc.,
Vico composa une autre canzone sur le mariage du duc de Bavière avec la princesse Thérèse de Pologne : elle est insérée dans le premier volume de la Scelta de poéii napolitani, du signer Albano, imprimée à Naples en 1723.
Avec cette direction d'idées et ces connaissances, Vico revint à Naples , comme étranger dans sa propre patrie, au moment où les hommes de lettres les plus distingués prônaient avec chaleur la physique de Descaries. Celle d'Aristote , par suite de ses défauts et des altérations excessives que lui avaient fait subir les scolastiques , n'était plus qu'une sorte de roman. La métaphysique qui, dans le seizième siècle, avait élevé si haut les Ficin, Pic de la Mirandole, les deux Auguslins Nifo et Sleuco, les Giacopi Mazzoni, les Alcxandri Piccolomini , les Mattée Acquavive, les Franceschi Patrizi, et qui avait secondé la poésie , l'histoire et l'éloquence , au point que la Grèce, avec toute sa science et sa faconde , paraissait renaître en Italie , cette mcUphysique ne semblait plus bonne qu'à se renfermer dans les cloUres. On empruntait simplement à Platon quelques traits, pour les adapter à la poésie ou pour faire preuve d'une mémoire érudite. L'on condamnait la scolastique, et l'on se plaisait à lui substituer les éléments.
VIE DE VICO
d'Eiiclide ; les fréquentes variations des systèmes de physique avaient réduit la médecine au scepti* cisme. Les médecins commençaient à avouer l'acatalepsie ou l'impossibilité absolue de saisir la véritable nature des maladies; ils s'en tenaient à la médecine ezpectante, sans déterminer les caractères, ni appliquer les remèdes efficaces. La doctrine de Gallien , qui , étudiée conjointement avec la langue et la philosophie grecques , avait produit tant de médecins incomparables, était alors tombée dans un souverain mépris, par Fignorance de ses partisans. Les anciens interprètes du droit civil étaient déchus, dans nos académies, de leur haute réputation, dont semblaient avoir hérité les critiques modernes, et cela ne tournait qu'au détriment du barreau ; car, si ceux-ci sont nécessaires pour la critique des lois romaines , les premiers le sont aussi pour U topique légale dans les causes douteuses. Le trèssavant signor D. Carlo Buragna avait bien remis en honneur la bonne poésie, mais il l'avait resserrée dans des limites trop étroites, se bornant à imiter Giovanni délia Casa , sans puiser la délicatesse ou la forj;e aux sources grecques ou latines , aux limpides ruisseaux de Pétrarque ou an torrent profond de Dante. Le très-érudit signor Lionardo de Capone avait restauré la belle langue toscane dans sa grâce et son élégance ; mais malgré ces deux qualités , on n'avait point de discours animé par l'art des Grecs , par leur habileté à caractériser les mœurs, ou empreint de la grandeur et du pathétique romains. Enfin , le signor Tommaso Corneiio , savant latiniste, avait, par la pureté de ses progymnases, frappé d'étonnement l'esprit de la jeunesse , plutôt qu'il n'avait ranimé son zèle pour l'étude de la langue latine. Aussi Yico bénit le ciel de n'avoir point encore eu à jurer sur la parole du maître , et rendit grâce à ses forêts oA , guidé par âon bon génie, il avait , sans préférence d'école , presque achevé le cours de ses études , loin des villes où le goût littéraire change comme les modes , tous les deux ou trois ans. Chacun négligeait alors l'étude de la bonne prose latine. Vico résolut de s'y livrer avec d'autant plus d'ardeur. Apprenant que Corneiio n'était pas fort en grec , qu'il n'avait pas travaillé la langue toscane , et qu'il n'aimait que peu ou point la critique ; ayant en outre observé que tes polyglottes , par cela même qu'ils savent plusieurs langues, n'en parlent aucune avec pureté ; que les critiques ne peuvent jamais connaître les beautés, habitués qu'ils sont à noter plutôt les défauts , il se détermina à abandonner le grec et la langue toscane , il ne voulut jamais apprendre le français, et il se concentra uniquement dans le latin. Comme il avait déjà remarqué que la publication des lexiques et des commentaires avait contribué à la décadence de la lan-
gue latine , il évita de se servir jamais de ces livres, ne se permettant que le nomenclateur de Junius , pour l'intelligence des mots techniques, et il lut les auteurs latins sans le secours des notes, cherchant à eti pénétrer le sens avec une critique philosophique, à l'exemple des auteurs latins du seiiième siècle, parmi lesquels il admirait Paul Jove pour son éloquence , Navagero pour la délicatesse qui caractérise le peu qui nous reste de lui , et pour le goût et l'élégance exquise qui nous fait tant regretter la perte de son histoire.
Ainsi Vico vivait non-seulement étranger, mais inconnu dans sa patrie. Ces idées, ces habitudes d'un solitaire , ne l'empêchaient pas de révérer de loin comme les dieux de la sagesse les vétérans illustres de la littérature , et de porter une noble et généreuse envie aux jeunes gens assez heureux pour pouvoir s'entretenir avec eux. Il 6t connaissance de deux hommes de marque. Le premier fut le frère des signori Francesco et Gennajo, hommes immortels, D. Gaetano di Andréa, théatin, depuis évéque et mort en odeur de sainteté. A la suite d'un entretien que , dans une bibliothèque , Vico eut avec lai sur l'histoire de la collection des canons , le père lui demanda s'il était marié.. Vico lui dit qu'il ne l'était pas ; Gaetano lui demanda encore s'il voulait se faire théatin , et Vico répondit qu'il n'était point de noble origine. Qu'importe? dit le père, on obtiendra la dispense de Rome. Alors Vico, craignant de se lier, se tira d'embarras en avouant que ses parents étaient vieux et pauvres, qu'il était leur unique espoir ; mais le père ayant objecté que les hommes de lettres étaient plutôt à charge qu'utiles à leurs familles , Vico finit par dire qu'il en serait tout autrement de lui; d'où le père conclut que ce n'était point la vocation de Vico.
L'autre personne fut le signor D. Giuseppe Lucina , homme d'une immense érudition grecque , latine, toscane, et très-versé dans toutes les sciences humaines et divines. Ayant apprécié le mérite du jeune Vico, il s'affligeait gracieusement de ce que la ville ne savait point le mettre à profit, lorsqu^il s'offrit à lui une occasion de le pousser. Le signer D. Nicole Caravita, qui, par la pénétration de son esprit , la sévérité de son jugement et la pureté de son style, était le premier avocat du barreau et se montrait un zélé protecteur des lettres, voulut publier un recueil de pièces à la louange du seigneur comte de S. Stefano, vice-roi de Naples, et à l'occasion de son départ ; ce recueil , le premier de ce genre qui, de nos jours, ait paru à Naples , devait être imprimé en peu de jours. Lucina, qui était en haute réputation , lui proposa Vico pour le discours qui devait être mis en tète de cet ouvrage. La proposition acceptée, il vint trouver Vico et lui
VIE DE VICO
fit sentir tout ravantage qu'il y aurait pour lui à avoir un titre auprès de ce protecteur des lettrés , qui bientôt en effet en fut un très-zélé pour Yico. Celui-ci ne demandait pas mieux, et comme il avait renoncé à la langue toscane , il composa pour ce recueil un discours latin dont l'impression fut confiée aux soins de Giuseppe Roselli , en 1696. Il commença ainsi à se créer une réputation littéraire. Le signer GregorioGalapreso, dont nous avons déjà foît une mention honorable, avait coutume de l'appeler comme on nommait autrefois Épicnre, «uro- ^tâàmim^9 le maître de soi-même. Plus tard, à roceasion de la pompe funèbre de D. Caterina d*Âragon , mère du signer duc de Medina-Celi , viceroi de Naples , trois oraisons funèbres devant être prononcées , le très-érudit signer Carlo Rossi composa la première en grec ; D. Emmanuel Cicatelli, célèbre orateur sacré, la seconde en italien, et Vico composa en latin la troisième, imprimée avec les autres pièces, dans un volume in-folio, en 1607.
Peu de temps après, la mort du professeur rendit vacante la chaire de rhétorique. Elle rapportait annuellement cent scudi; de pim un petit casuel, produit des droits que percevait le professeur sur les certificats attestant l'aptitude des élèves à Tétude du droit. Le signer Caravita l'engagea à concourir, et Vico s'y refusant, parce qu'il avait échoué quelque9 mois auparavant dans une demande de secrétaire de la ville , Caravita lui reprocha avec bienveillance son peu d'esprit (il en manquait en effet pour tout ce qui touchait aux intérêts de la vie) , et lui dit de se préparer à l'examen , que pour lui il se chargerait de la demande. Vico se présenta au concours et choisit pour son texte les premières lignes de Quintilien sur le chapitre si étendu De siaiibuê eausêorum, et se renfermant dans l'étymoiogie et la distinction de la nature des causes , il fit preuve de critique et d'une grande érudition grecque et latine, et remporta ainsi la m^'orité des suffrages.
Cependant le seigneur duc de Medina-Celi, viceroi de Naples, avait rendu aux lettres l'éclat qu'elles avaient perdu depuis le règne d'Alfonse d'Aragon ; il avait réussi à fonder une académie , où se trouvait réunie la fleur des hommes de lettres; on y était admis sur la proposition de D. Federico Fappacoda , chevalier napolitain , littérateur d'un goût exquis et excellent appréciateur des gens de lettres, et sur celle de D. Nicole Caravita. Ainsi la belle littérature commençait à être en honneur parmi la noblesse. Jaloux d'être compté au nombre de ces académiciens , Vico s'adonna entièrement à la culture des lettres.
On dit que la fortune est Famie de la jeunesse.
En effet les Jeunes gens choisissent, à leur gré, les arts et les professions qui fleurissent lorsqu'ils entrent dans le monde. Mais le monde de sa nature aime à varier ses goûts d'année en année, et les jeunes gens vieillissent riches d'un savoir qui n'est plus de mode ni d'usage. Aussi, tout à coup, s'opéra-t-il dans Naples un changement complet dans les lettres; et lorsque l'on croyait voir rétablie pour longtemps la bonne littérature du seizième siècle , le départ du vice-roi amena un nouvel ordre de choses qui, contre toute attente, ruina cette littérature. Les écrivains les plus distingués qui, deux ou trois ans auparavant , soutenaient que la métaphysique devait être confinée dans les cloîtres, se prirent de passion pour elle , l'étudiant , non plus dans Platon , avec le secours des Ficin , auteurs dont le seizième siècle avait tiré tant de fruits , mais dans les Méditations de Descartes , d'où est sorti son livre de la Méthode. Dans ce livre il blâme l'étude des langues , celle des orateurs , des historiens et des poètes , il leur préfère sa métaphysique, sa physique et ses mathématiques, et réduit ainsi la littérature aux connaissances des Arabes. Quelque savants, quelque profonds que pussent être ceux qui s'étaient longtemps occupés de physique atomistique, d'expériences et de machines, les Méditations de Descartes durent leur sembler trop obscures pour que leur esprit, peu dégagé des sens, pût approfondir cet ouvrage. Aussi était-ce un éloge que de dire d'un philosophe : Il entend les Méditations de Descartes. A cette époque Vico voyait souvent le signer D. Paolo Doria, chez le signer Caravita , dont la maison était le rendez-vous des gens de lettres. Ce Doria, aussi distingué comme homme du monde que comme philosophe , était le seul avec lequel Vico pût parler métaphysique ; et ce que Doria admirait dans Descartes de sublime, de grand, de nouveau, paraissait à Vico vieux et commun chez les platoniciens. Mais dans les raisonnements de Doria il apercevait un esprit qui brillait souvent de l'éclat divin de Platon ; et dès ce moment ils furent unis par les liens d'une confiante et noble amitié.
Jusqu'alors Vico avait admiré sur tous les autres auteurs Platon et Tacite. Le second , doué d'une singulière pénétration métaphysique, contemple l'homme tel qu'il est ; le premjer, tel qu'il doit être. Platon, avec son universalité scientifique embrasse toutes les formes de la vertu qui composent l'idéal de la sagesse humaine. Tacite descend au détail de toutes les règles de l'utilité pratique, de sorte que l'homme honnête se puisse toujours diriger vers le bien , à travers toutes les chances du hasard et de la perversité humaine. Cette admiration, cette manière d'enrisager ces deux grands auteurs, était,
VIE DE VICO
dans Fesprit de Vico, comme Fidée première da plan sur lequel il devait composer une histoire idéale et éternelle , dont les phases servissent de types aux révolutions de l'histoire universelle de tous les temps. Se réglant sur certains caractères éternels que présente le mouvement social dans la naissance , rétablissement et la décadence des peuples, il se créait le sage de Platon et celui de Tacite, dont Tun aurait la sagesse spéculative et Tautre la sagesse pratique.
Alors seulement il vint à connaître les ouvrages de Bacon, homme vraiment incomparable, qui réunissait les deux sagesses, la théorique et la pratique , comme profond philosophe et grand ministre d*État. £t pour ne point parler des ouvrages dans lesquels il a été égalé ou surpassé , son livre De argutnentis scieniiarum nous le montre si grand, que, s*il est vrai de dire que Platon est le prince des philosophes grecs, et que les Grecs n*ont pas de Tacite , on peut ajouter qu'il manquait aux Grecs et aux Latins un Bacon, un homme qui pût voir ce qui reste à faire, qui indiquât les défauts de ce qui est fait , qui enfin rendit justice à toutes les sciences, leur conseillant de déposer chacune leur tribut dans le trésor commun de la république des lettres. Or, Vico ayant résolu d'avoir toujours devant les yeux ces trois auteurs , soit qu'il méditât ou qu'il écrivit, arriva peu à peu à dégager les idées qui se produisirent dans le livre De universi Juris uno princtpio , etc.
De là vint que , dans ses discours d'ouverture à l'université royale , il traita habituellement des sujets généraux empruntés à la métaphysique et appliqués aux usages de la vie civile. Dans les six premiers , il parlait du but des études ; dans le sixième et dans le septième , de la méthode qu'on doit y suivre. Les trois premiers traitaient des fins de l'homme, les deux autres surtout des fins du citoyen , et le sixième des fins du chrétien.
Le premier discours, prononcé le 18 octobre 1609 , est une exhortation à développer, à exercer toutes les facultés de l'intelligence divine, qui est en nous, en méditant cette maxime : Suam ipsius cogntiianem ad omnem doctrinarum orbetn brevi abêolveudum maximo cuique esse incitatnenio. Il prouve que l'intelligence est proportionnellement le dieu de l'homme , comme Dieu est l'intelligence du monde ; il fait voir les merveilles de nos facultés, sensations, imagination, mémoire, esprit de constitution. Il montre comment, à l'aide de forces divines, promptitude, facilité, efficacité, elles accomplissent au même moment des choses très-diverses et très-nombreuses. Il observe aussi que les enfants bien organisés et sans vices , ont déjà , à trois ou quatre ans , tout en balbutiant , appris le
vocabulaire complet de leur langue maternelle. Que Socratc fit moins descendre la morale du ciel, qu'il ne nous y éleva. Que le génie de tant d'inventeurs mis au rang des dieux , n'est autre que celui de chacun de nous. Qu'on doit s'étonner qu'il y ait tant d'ignorants , car la fumée n'est pas plus contraire aux yeux , que l'ignorance et l'erreur à l'esprit. Que l'on doit surtout blâmer la négligence; car chacun pouvant s'instruire de tout , sa volonté seule l'en empêche, puisqu'il est vrai que, dans l'élan d'une volonté forte , nous faisons des choses que nous admirons ensuite, non comme notre ouvrage , mais comme celui d'un Dieu : d'où il conclut que, si en peu d'années, un jeune homme n*a point parcouru tout le cercle des sciences, c'est, ou qu'il n'a point voulu, ou qu'il a échoué, faute de maître ou de bonne méthode, ou qu'enfin il ne s'est point proposé pour but de ses études de cultiver son âme comme une espèce de divinité.
Le second discours, prononcé en 1700, porte que nous devons former notre âme à la vertu, selon les vérités contenues dans l'intelligence. Le texte est le suivant : Hostem hosti infensiorem infèâiioremque, quatn stultum sibi, esse neminem. Il nous montre l'univers comme une grande cité, où Dieu condamne les insensés à se déclarer eux-mêmes la guerre, en vertu d'une loi ainsi conçue : « Cette loi contient autant de titres tracés par le doigt de Dieu qu'il y à de classes d'êtres. Lisons le titre qui concerne l'homme : Le corps de l'homme sera mortel; son âme sera immortelle. L'homme naîtra pour la vérité et la vertu, c'est-à-dire pour moi. L'esprit discernera le vrai d'avec le faux; les sens ne le séduiront pas; la raison protégera, dirigera, commandera ; les passions obéiront ; l'homme ne devra l'estime qu'à ses bonnes qualités, et le bonheur qu'à sa vertu et à sa constance. Si quelque insensé, par corruption, par négligence ou par légèreté, enfreint cette loi , coupable au premier chef, qu'il se fasse à lui-même une guerre cruelle. » Puis vient la description pathétique de cette guerre intérieure. On voit par là qu'il méditait depuis longtemps la thèse qu'il devait soutenir plus tard sur le droit universel.
Le troisième discours, prononcé en 1701, sert comme d'appendice aux deux premiers, et a pour texte : « Tout artifice, toute intrigue, doivent être bannis de la république des lettres , si l'on veut acquérir des connaissances véritables et non factices, solides et non pas vaines. »
Le quatrième discours, prononcé en 1704, a pour texte : « Quiconque veut trouver dans l'étude le profit et l'honneur, doit travailler pour la gloire, c'est-à-dire pour le bien général. » Il attaque les faux savants, qui ne cherchent queTintérèt, veulent paraître ce qu'ils ne sont pas, et, une fois satisfaits
VIE DE VICO
dans lear égofsme , se relâchent , et mettent tout en œuvre pour conserver la réputation de savants. VÎGO avait déjà prononcé la moitié de son discours, lorsque arriva le signor D. Felice Lamina Ulloa, président du sacré conseil, et le Gaton des ministres espagnols. Yico, pour lui faire honneur, donna un tour nouveau à son discours, et il sut , en le résumant, le rattacher à ce qui lui restait à dire, avec la même vicacité d'esprit, dont fit preuve Clément XI, lorsque, n'étant que simple abbé, et parlant en italien dans Tacadémie degli Umoritii, il changea de texte pour rendre hommage au cardinal d'Étrées son protecteur , et commença prés d^Innocent XII cette hante fortune qui devait l'élever au pontificat.
Dans le cinquième discours, prononcé en 1705, il établit que les époques de gloire et de puissance pour les. sociétés ont été celles où fleurirent les lettres. Il le prouve ensuite par de fortes raisons , et le confirme par une suite d'exemples. Dans l'Assyrie, les Chaldéens furent les premiers savants du monde , et ce fut là que s'éleva la première mon«rcbie puissante. Lorsque les lettres étaient plus iiorissantes que jamais dans la Grèce, la monarchie des Perses s'écroula sous Alexandre. Rome affermit l'empire du monde par la ruine de Carthage sous les auspices de Sdpion , dont les profondes études en philosophie, en éloquence et en poésie, sont prouvées par les inimitables comédies qu'il composa de concert avec son ami Lélius, et qu'il fit publier sous le nom de Térence qui, sans doute, y avait mis quelque peu du sien. Sous Auguste s'établit la monarchie romaine, lorsque la langue latine prétait la dignité de ses formes à la littérature grecque. L'époque la plus brillante pour les Goths, en Italie, fut le règne de Théodoric, dirigé par son ministre, le savant Cassiodore. Sous Charlemagne se releva l'empire romain en Allemagne , lorsque les lettres , entièrement éteintes dans les cours de l'CN^^ident, se ranimèrent avec les Alcnib. Homère fit Alexandre qui brûlait d'égaler la valeur d'Achille; et Jules -César s'enhardit aux grandes entreprises, animé par l'exemple d'Alexandre. Ainsi ces deux grands capitaines , qui ont laissé entre eux la supériorité indécise, sont deux élèves d'un héros dHomère. Deux cardinaux, à la fois grands philosophes et théologiens, et dont l'un fut en outre grand orateur sacré, Ximénès et Richelieu, affermirent le premier la monarchie d'Espagne , l'autre celle de France. Le Turc a établi sa puissance sur les barbares , en écoutant un savant moine, l'impie Sergius, qui dicta au stupide Mahomet la loi de cet empire. Tandis que les Grecs se répandaient dans l'Asie etdans toutes les contrées barbares, les Arabes cultivaient la métaphysique , les mathématiques ,
l'astronomie , la médecine , et avec tout ce savoir, qui n'était cependant pas le produit de la civilisation la plus raffinée , ils élevèrent à la gloire des conquêtes les fiers et sauvages Almanzor. Les Turcs étendirent bientôt sur les Arabes un empire d'où les lettres étaient bannies, et qui se serait ainsi écroulé de lui-même, si les perfides chrétiens de la Grèce, et plus tard ceux de l'Italie, ne les eussent instruits de temps àautredans la lactique et la discipline militaire.
Dans le sixième discours, prononcé en 1707, Vico traite à la fois et du but et de l'ordre des éludes. La connaissance de notre nature déchue doit nous exciter à embrasser dans nos éludes, dit-il , l'universalité des arts et des sciences, et nous indiquer l'ordre naturel dans lequel nous les devons apprendre. Il fait rentrer son auditeur en lui-même, observant que l'homme, en punition du péché, est divisé avec lui-même de langue, d'esprit et de cœur. En efiet, la langue ne' seconde pas toujours, et trahit souvent les idées , au moyen desquelles l'homme veut et ne peut communiquer avec ses semblables ; l'esprit enfante mille opinions différentes, nées de la diversité des goûts et des sentiments qui empêchent les hommes de s'accorder ; et enfin, par suite de la corruption du cœur, l'uniformité des vices est loin de pouvoir concilier les hommes. Il prouve donc que l'on doit guérir cette corruption par la vertu, la science et l'éloquence, trois choses qui établissent l'identité de sentiment parmi les hommes. — H examine ensuite l'ordre que l'on doit suivre dans les études, et prouve que si les langues ont contribué le plus puissamment à former la société, nos études doivent commencer par elles ; car elles sont du ressort de la mémoire, faculté spéciale de l'enfance. Que les enfants , inhabiles à se diriger par le raisonnement, doivent se régler sur des exemples qui les excitent, et dont puisse s'empreindre leur vive imagination, autre faculté prodigieuse à leur âge. Il faut ensuite leur faire étudier l'histoire fabuleuse et la véritable^ car les enfants, sans être privés du raisonnement, manquent de matières pour l'exercer : qu'ils l'exercent donc en l'appliquant à la science des mesures ; elles exigent de la mémoire et de l'imagination , et épuisent la trop grande activité de celte dernière faculté, dont l'excès est la première source de nos erreurs et de nos misères. Dans la première jeunesse les sens dominent, ils entraînent la raison; il faut donc les appliquer aux sciences physiques qui portent à la contemplation de l'univers, et doivent s'aider des mathématiques pour l'explication du système du monde. Ainsi les vastes idées des corps physiques et les idées plus délicates des lignes et des nombres, les disposent par les notions
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de Télre et de Fuoité à comprendre Tinfini absUait de la métaphysique ; et par l'étade des facultés de leur intelligence, ils se préparent à la connaissance de rame. Éclairés par les vérités éternelles , ils en aperçoivent la corruption, et cherchent à la guérir dans un âge où ils ont déjà reconnu les excès de leurs jeunes passions. Lorsqu'ils sentent que la morale païenne est naturellement insuffisante, bien qu'elle affaiblisse et dompte Tamour- propre {ftXecvrla)^ lorsque la métaphysique leur a appris en outre que Tin fini est plus certain que le fini , l'esprit que le corps, Dieu que l'homme, car l'homme ignore comment il se meut , comment il sent et connaît , ils doivent alors se disposer à recevoir avec humilité les révélations de la théologie, d'où dérive toute la morale ; purifiés par elle, ils peuvent se livrer enfin à l'étude de la jurisprudence chrétienne.
On voit par le premier discours de Yico, par ceux qui suivirent, et surtout par le dernier, qu'il méditait un grand et nouveau système propre à unir dans un seul principe toutes les sciences humaines cl divines. Or, les sujets qu'il avait traités s'éloignaient trop de ce but. 11 se félicita donc de n'avoir pas fait paraître ses discours, persuadé qu'il ne fallait pas surcharger de- nouveaux livres la république des lettres déjà accablée., et que l'on ne devait publier que les ouvrages remplis d'importantes découvertes et d'utiles inventions. Mais, en 1708, l'université royale ayant résolu de célébrer publiquement, et d'une manière solennelle, l'ouverture des études , et d'en faire hommage au roi par un discours qui fût prononcé en présence du cardinal Grimani, vice -roi de Naples, Yico eut l'heureuse idée d'exprimer à cette occasion un vœu digne de figurer parmi tous ceux qu'a émis Bacon dans son iVotTMm organum. Il traita des avantages et des inconvénients de notre manière d'étudier, en la comparant à celle des anciens dans.toutes les parties de la science : il dit par quels moyens on pourrait parer aux inconvénients de là nôtre , ou , lorsqu'il serait impossible de le faire , comment on pourrait les compenser par les avantages que présenterait la méthode des anciens , si bien qu'une université de nos jours fût , comme un seul Platon , riche de toutes les connaissances que nous avons de plus que les anciens. Ainsi , toutes les sciences humaines et divines , identiques dans leur esprit et dans leurs rapports, présenteraient un ensemble systématique, et se donneraient la main sans que l'une fit tort à l'autre. Cette dissertation sortit, in-lâ, la même années, des presses deFeliceMosca. Le sujet est une esquisse de l'ouvrage qu'il composa plus tard De univeraijuriê unoprincipio; le livre De constaniiâ jurisprudeniia en est un appendice.
Vico ayant pour but de se créer un titre auprès de l'université dans l'enseignement de la jurisprudence, ne se contentait pas d'en- donner des leçons aux jeunes gens; il cherchait aussi à dévoiler le secret des anciens jurisconsultes romains, et il donna l'essai d'un système de jurisprudence pour interpréter les lois civiles , selon l'esprit du gouvernement romain. A ce sujet, monseigneur Vincenzo Yidania, préfet .royal des études , homme très-versé dans les antiquités romaines, surtout en ce qui concerne les lois, lequel était alors àBarcelone^ combattit, dans une dissertation très-honorable pour Yico , l'assertion de ce dernier, que les jurisconsultes romains avaient tous été patriciens. Yico lui répondit d'abord personnellement et le fit de nouveau par-devant le public, dans son ouvrage Z76 universijurU, etc., à la fin duquel se trouve la dissertation du trèsillustre Yidania et la réponse de Yico. Mais Henri Brenckman , savant jurisconsulte hollandais, lut avec plaisir les considérations de Yico sur la jurisprudence ; et pendant le séjour qu'il fit à Florence pour y prendre connaissance du manuscrit desPandectes, il en parla d'une manière honorable ausigoor Antonio di Rinaido de Naples, venu à Florence pour y plaider la cause d'un grand seigneur -napolitain. Cette dissertation de Yico, publiée et augmentée de tout ce qu'il n'avait pu dire en présence du cardinal , afin de ne pas abuser d'un temps si précieux pour les princes , lui valut une invitation du signor Domenico d'Aulisio , premier lecteur en droii à la classe du soir , homme universel dans les langues et les sciences. 11 avait toujours vu Yico de mauvais œil , non qu'il l'eût mérité , mais parce qu'il n'aimait pas les hommes de lettres qui avaient pris contre lui le parti de Capoa , dans une grande dispute littéraire élevée à Naples longtemps auparavant, el qu'il est inutile ëe rapporter ici^. A un concours des aspirants aux chaires de droit, il appela Yico, le fit asseoir auprès de lui , et lui dit qu'il avait lu sa petite brochure ( une dispute de préséance avec le premier lecteur en droit canon l'empêchait d'assister aux ouvertures ) , «joutant qu'il le croyait homme dont chaque page donnerait matière à de gros volumes. Cette politesse et cette bienveiHance d'un homme d'ailleurs si rude dans ses manières et si sobre de louanges , firent comprendre à Yico toute la magnanimité d'Aulisio à son égard , et il se lia dès lors avec ce savant distingué, d'une étroite amitié , qui dura toute leur vie.
Cependant la lecture du livre de Bacon, De aapientiâ veierum, traité plus ingénieux et savant que vrai , le porta à rechercher les principes de la science dans les étymologies plutôt que dans les fables des poètes; il avait en outre l'autorité de Platon qui, dans* son Cratyle, a recherché les mêmes
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principes dans les origines de la langue grecque. Mécontent des étymologies des grammairiens , il s^appliqua à Urer les siennes des origines des mots latins. En effet, la science italique fleurit de bonne heure dans l'école de Pythagore, plus profonde que eeHes qui s'établirent plus tard dans la Grèce même. [Voyez ci-dessous la traduction du Wyre De Itaiorum 9ttpieniiâ, etc. , etc. , etc. ]
Un jour que, dans la maison du signor D. Lueio di Sangro, Vico pariait de ses principes physiques avec le signor Doria , il fit remarquer que les physiciens, en admirant les singulières propriétés de l'aimant, ne réfléchissaient point que nous les retrouvons ordinairement dans le feu : en effet , les trois propriétés les plus surprenantes de l'aimant sont : d'attirer le fer , de lui communiquer sa vertu magnétique, et de se diriger vers le pôle. Or, rien n'est plus commun que de voir les matières inflammables prendre feu à distance , le feu en tournoyant produire la flamme qui nous donne la lumière , et la flamme se diriger vers son lénith ; de sorte que si l'aimant était aussi rare que la flamme, et la flamme aussi dense que l'aimant, l'aimant ne se dirigerait pas vers le p61e , mais vers son zénith , et la flamme non plus vers son zénith, mais vers le pôle : que serait-ce si l'aimant ne se dirigeait vers le pôle, que parce qu'il est la partie la plus élevée du ciel vers laquelle il puisse tendre? On peut même l'observer dans les pointes magnétiques placées au bout de quelques aiguilles un peu longues, tandis qu'elles se dirigent vers le pôle; on les voit s'efforcer vers leur zénith, si bien que sous ce rapport déterminé par les voyageurs en différents lieux où cette élévation serait plus forte, l'aimant pourrait donner une juste appréciation des latitudes , recherche si précieuse pour porter la géographie à sa perfection.
Cette idée plut beaucoup au signor Doria, et Vico la poussa plus loin pour l'appliquer à la médecine. Ces mêmes Égyptiens qui désignaient la nature par la pyramide, adoptèrent la théorie médico- mécanique du rare et du dense, théorie que le savant Prosper Alpino a enrichie des trésors de son érudition. D'autre part Vico s'apercevait que personne n'avait fait usage de la théorie du chaud et du froid , tels que les définit Descartes , le froid comme un mouvement du dehors en dedans, et le chaud de dedans en dehors. Pour établir un système de médecine d'après ce système, il croyait que les fièvres ardentes pouvaient être produites par le mouvement de l'air dans les veines , du centre du cœur à la périphérie , mouvement qui s'opposait à la juste dilatation des vaisseaux sanguins, couverts du côté opposé au dehors ; tandis que les fièvres malignes seraient
occasionnées par le mouvement de l'air dans les vaisseaux sanguins du dehors en dedans, mouvement qui dilaterait d'une manière disproportionnée ces vaisseaux couverts du eôté opposé au dedans : de sorte que le cœur , centre du corps dans l'animal , venant k manquer de l'air si nécessaire au mouvement et à la santé de ce corps, concentrerait le sang, cause première des fièvres malignes. C'est là le quid divini qu'Hippocrate disait occasionner ces sortes de fièvres. Toute la nature fournit à l'appui la matière de conjectures raisonnables : en effet, le froid et le chaud concourent également à la génération des choses ; le froid fait germer le blé ensemencé, fait naître les vers dans les cadavres, et d'autres petits insectes dans les lieux humides et obscurs ; enfin, un froid ou une chaleur excessive produisent également des gangrènes, mal que l'on guérit en Suède avec de la glace. On a aussi remarqué , dans les fièvres malignes, que le corps était froid au toucher et que des sueurs colliquatives donnaient une trop grande dilatation aux vaisseaux excrétoires. Dans les fièvres ardentes , le corps est au contraire brûlant et Apre au toucher, preuve que les vaisseaux sont extérieurement contractés. Ne serait-ce pas pour cette raison que les Latins auraient réduit toutes leurs maladies 4 ce dernier terme ruptumt^i qu'il y aurait eu en Italie un ancien système médical attribuant tous les maux à un vice des solides qui aurait enfin abouti 4 ce qu'ils appellent eux-mêmes ewruptum?
S'appuyant ensuite sur les raisons exposées dans cette brochure , qu'il ne publia pas , Vico chercha à établir cette physique sur une~métaphysique analogue , et guidé par les origines des mots latins , il dégagea les points de Zenon des altérations du péripatétisme, soutenant que ces points sont la seule hypothèse possible pour descendre de l'abstrait aa corps , comme la géométrie est le seul moyen scientifique pour s'élever du corps à l'abstrait. Et après avoir établi que le point n'a pas de partie, ce qui était créer le principe infini de l'extension abstraite, il en conclut que si le point sans étendue forme la ligne par son prolongement, il y a aussi une substance infinie qui , par son prolongement , c'est-à-dire la génération, produit tous les être finis. Ainsi Pythagore voulut que le monde fût formé des nombres (qui sont encore plus abstraits que les lignes), mais Tunité n'est point un nombre, elle engendre le nombre et se trouve indivisible dans tous les impairs : ce qui a fiiit dire à Âristote que l'essence est indivisible comme les nombres, et que la diviser c'est la détruire ; il en est de même du point, qui se trouve contenu également dans des lignes d'une étendue inégale : ainsi , par exemple, la diagonale etia latérale d^un carré, lignes
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d*atllenrs incommensurables, sont coupées {par des parallèlet) en même nombre de points correspondants, et représentent Thypothèse d*une substance inétendue qui se trouve contenue également dans des corps d'une grandeur inégale. A cette métaphysique ferait suite la logique des stoïciens, laquelle, dansses raisonnements, s'appuyait du sorite, sorte d'argumentation qui offre assez de rapports avec la méthode géométrique. Et si la physique, qui établit le coin comme principe de toutes les formes corporelles, produit en géométrie le triangle pour première 6gure composée , et pour première figure simple le cercle , symbole de la perfection de Dieu , il serait facile d'en déduire la physique des Égyptiens, qui désignèrent la nature par une pyramide solide, à quatre faces triangulaires; l'on y rattacherait même la théorie médicale du rare et du dense des Égyptiens , sur laquelle Yico a écrit une brochure de quelques feuilles sous le titre : de ^quilibrio corporis anitnantis, en l'adressant au signor Domenico d'Aulisio , un des hommes les plus instruits en médecine. 11 a même plus d'une fois traité ce sujet avec le signor Lucantonio Poriio. Ces discussions le mirent en crédit auprès de ce dernier, et lui valurent une amitié qu'il cultiva jusqu'à la mort de ce philosophe italien, le dernier de l'école de Galilée. Porzio avait coutume de dire à ses amis que les idées de Vico exerçaient sur lui, une sorte de tyrannie.
Des deux parties, la métaphysique seule fut imprimée in-lâà Naples, en 1710, par Felice Mosca; elle était dédiée au signor D. Paolo Doria , comme premier livre De antiquiisimâ Jtalorum sapientiâ ex linguœ laiinœ originibus eruenda, Vico mentionne dans cet ouvrage la dispute élevée entre les journalistes de Venise et l'auteur. En 1711 , il en fut publié à Naples une réponse, et en 1712 une réplique, par ce même Mosca. Au reste cette dispute, soutenue des deux côtés honorablement, fut loyalement terminée. L'éloignement que Vico avait déjà éprouvé pour les étymologies des grammairiens , était un signe que dans ses derniers ouvrages il trouverait l'origine des langues en les rattachant à un principe commun , principe d'où il tira une Étymologique universelle pour toutes les langues anciennes et modernes. Le peu de plaisir qu'il prenait à la lecture de Bacon , qui cherche la sagesse des anciens dans les fictions des poètes , fut un autre signe que Vico trouverait à la poésie d'autres principes que ceux que les Grecs, les Latins, et bien d'autres encore , lui avaient jusqu'alors supposés. De là sortirent d'autres principes mythologiques qui font de ces fables l'expression historique des premières et antiques républiques grecques ; il en déduit toute l'histoire fabuleuse des républiques héroïques.
Peu de temps après , le signor D. Adriano Garafa , duc de Traetto, qui, pendant plusieurs années, l'avait employé pour ses travaux littéraires, le pria, d'une manière honorable , d'écrire la vie du maréchal Antonio Garafa , son oncle; et Vico, ami de la vérité, voulut bien y consentir, après avoir reçu une copie excellente des mémoires véridiques que le duc avait conservés. Ses occupations journalières ne lui laissaient que la nuit pour travailler à cet ouvrage. Il y consacra deux années , une à mettre en ordre des matériaux épars et confus , l'autre à composer l'histoire. Pendant tout ce temps il fut cruellement affecté de spasmes dans le bras gauche. Le soir, ainsi que chacun pouvait le voir, il n'avait sur sa table que ces mémoires , comme s'il eût écrit dans sa langue maternelle. 11 composait au milieu du bruit de la maison , souvent même en conversant avec ses amis. Toutefois il sut concilier la dignité du sujet avec le respect dû au prince et celui que réclame la vérité. L'ouvrage sortit des presses de FcIice Mosca, en un superbe volume in-4<*, et ce fut aussi le premier livre qui fut imprimé à Naples , dans le goût de la typographie hollandaise. Le pape Glément XI , à qui le duc en avait envoyé an exemplaire , qualifia l'ouvrage du nom d'histoire immortelle, dans un bref qu'il écrivit au duc pour le remercier. Le même livre concilia à Vico l'estime et l'amitié d'un littérateur très- distingué , le signor Gian Vincenzo Gravina , dans l'intimité duquel il vécut toujours.
Pour se disposer à écrire cette vie, Vico fut obligé de lire le Traité de Grotius De jure belli et pacis, et il reconnut alors qu'il devait ajouter cet auteur aux trois autres qu'il s'était proposés. Platon fait servir la sagesse vulgaire d'Homère à orner plutôt qu'à fortifier sa philosophie; Tacite fait de la métaphysique, de la morale, de la politique, à l'occasion des faits, tels qu'ils lui arrivent à travers les temps, épars-, confus et sans système. Bacon voit que les sciences humaines et divines ont besoin de pousser plus loin leurs investigations, et que le peu de découvertes qu'elles ont faites doit encore être corrigé ; mais, pour ce qui concerne les lois , il n'embrasse point assez dans ses Ganons tout l'ensemble de la cité, toute l'étendue des temps et la généralité des nations. Mais Grotius a réuni dans un système de droit universel toute la philosophie , et appuyé sa théologie sur l'histoire des faits ou fabuleux, ou certains, et sur celle des trois langues hébraïque, grecque et latine, les seules des langues savantes de l'antiquité qui nous aient été transmises par la religion chrétienne. Vico fit une étude bien plus approfondie de cet ouvrage de Grotius, après qu'on lui eut demandé quelques notes pour une nouvelle édition du droit de la guerre et de la paix , et Vico
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les donna moins pour expliquer Grotins , que pour i réfuter les commentaires que Gronovius avait écrits pour complaire à.un gouvernement républicain , et non par amour de la justice. Il avait déjà écrit ses notes sur le premier livre et ta moitié du second, lorsqu'il s'arrêta, réfléchissant qu'il convenait peu à un chrétien d'orner de notes l'ouvrage d'un hérétique.
Avec ces études , ces connaissances et ces quatre auteurs qu'il admirait plus que tous, en tâchant de les soumettre à l'esprit de la religion catholique, Vico comprit enfin qu'il n'avait pas encore paru dans la république des lettres un système qui conciliât la meilleure des philosophies , celle de Platon, subordonnée au christianisme , avec une philologie qui obligeât à l'étude des deux histoires , celle des langues et celle des faits , de manière que l'histoire des langues tirât sa certitude de l'histoire des faits, et qu'un tel système pût mettre en harmonie et les maximes des sages des académies , et les actions des sages des républiques; et alors se présenta tout à coup à lui ce qu'il avait cherché dans ses premiers discours d'ouverture , ébauché dans sa dissertation De nottri temporit studiorum ratione, et déjà poli dans sa métaphysique.. Enfin , en 1719, à une ouverture publique et solepnelle des études, il se proposa de traiter ce sujet : u Tous les éléments du savoir divin et humain se réduisent à trois, connaître, vouloir, pouvoir : leur principe unique est l'esprit ; Tœil de l'esprit est la raison qui reçoit de Dieu la lumière du vrai éternel. » Ensuite il divisa ainsi sa proposition : « Ces trois éléments dont nous pouvons affirmer l'existence avec autant de certitude que nous pouvons affirmer la nôtre , nous les expliquerons par la pensée , seule chose dont nous ne puissions douter. Pour plus grande facilité , je diviserai en trois parties le développement de celte idée : 1. Les principes de toute science viennent de Dieu. II. La divine lumière , ou le vrai éternel , pénètre dans toutes les sciences selon les trois modes que nous avons indiqués ; toutes les sciences sont étroitement liées, leurs rapports sont intimes, et toutes ramènent à Dieu , leur principe commun. III. Tout ce qui dans le monde a pu jamais être dit ou écrit sur les principes des sciences humaines et divines sera vrai , s'il se rapporte à ces principes-, faux, si ce rapport n'existe pas. Or, toute connaissance des choses divines ou humaines porte sur deux pointa, leur origine, leur marche et leur essence ; et je montrerai que toute origine vient de Dieu, que toute marche ramène à Dieu , que toute essence est en Dieu , et que tout enfin , hors Dieu , n'est que ténèbres et erreur. » Il parla plus d'une heure sur ce sujet; mais beaucoup de gens trouvèrent que la troisième partie de
la proposition semblait promettre plus que tenir ; c'était, disait-on, promettre plus que Pic de la Alirandole lorsqu'il afficha ses thèses De omniseibili, puisqu'il en exclut une partie de la philologie, et la plus importante , celle qui traite des religions, des langues , des lois , des mœurs , des pouvoirs , du commerce , des empires , des gouvernements , des ordres, etc. Vico, pour démontrer ta possibilité d'un pareil système et en donner une idée, publia à ce sujet, 1720, quelques notions préliminaires que tous les savants de l'Italie et de l'étranger eurent dans les mains, et que plusieurs ultràmontains jugèrent d'une manière défavorable. Je ne parlerai point des censeurs qui, lorsque l'ouvrage parut au milieu des applaudissements , finirent par se joindre aux autres pour en faire l'éloge. Il signor Anton Salvini, l'ornement de l'Italie, adressa à Vico quelques objections philologiques dans une lettre qu'il écrivit au signor Francesco Valletta , savant distingué et digne héritier de la célèbre bibliothèque Vallettiana laissée par le signor Giuseppe, son onde. Vico y répondit avec politesse dans son ouvrage de la Coslanza delta filosofia. D'antres objections philosophiques de Wlric Uber et de Christian Thomasius, savants distingués de l'Allemagne, lui furent transmises par Louis, baron de Gheminghen ; mais il y avait répondu d'avance, comme on peut le voir à ta fin de l'ouvrage De conttantiâ Juriêprudentis. Lorsque , en 17S0, parut, sous le titre De uno universi jurii principio et fine uno ( imprimé in-4<>, chez Felice Mosca) , le premier ouvrage à l'appui de sa dissertation , Vico apprit que quelques inconnus avaient fait des objections orales , et qu'une autre personne en avait fait aussi dans le secret. Mais aucune d'elles ne détruisait le système ; toutes , portant sur de simples particularités, étaient une conséquence des vieilles opinions qu'il attaquait. Vico 4 qui ne voulait point avoir l'air de se créer des ennemis pour avoir le plaisir de les battre , répondit à ces critiques, sans les nommer, dans son livre publié plus tard DecanstantiàjurUprudentiê: ainsi inconnus, si jamais le livre leur tombait entre les mains , ils auraient compris , seuls et dans le secret , qu'une réponse leur avait été faite. L'année suivante , 1721 , sortit in-4'> des presses du même Mosca, l'autre volume D$ conêiantiâjurisprudentiê, où il donne des preuves plus détaillées de la troisième partie de sa dissertation , la divisant en deux parties. De conttaniiâ philosophiœ , De constantiâ philologiœ; cette seconde partie contient un chapitre où l'on cherche à ramener la philologie à des principes scientifiques, et dont le titre. Nova scientia teniatur, déplut à quelques personnes. Mais comme la promesse faite par Vico, dans la troisième partie de sa dissertation , n'était vaine ni sous le
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rapport philosophique, ni sous le rapport philolog;iqQe; qu'en outre, le système était appuyé par plusieurs découvertes importantes de choses nouvelles, et contraires à l'opinion des savants de tous les temps, l'ouvrage fut simplement accusé de manquer d'harmonie. Hais cette harmonie fut attestée au monde parle témoignage public des savants les plus distingués de la ville, qui tous l'approuvèrent ; leurs éloges peuvent être lus à la fin de l'ouvrage même.
Cependant Jean Lcclerc écrivit à Vico la lettre suivante : u Illustre écrivain, le noble magistrat, comte Wildestein , m'a transmis, il y a quelques jours, votre ouvrage Z>e origine juris el philolagiœ. Pétais à Utrecht , et j'ai pu à peine le parcourir. Forcé par quelques affaires de retourner à Amsterdam, je n'ai pas eu le temps de plonger à plaisir dans cette source limpide. Cependant, quoique à la hâte , mon œil a pu saisir mille traits d'une philosophie et d'une philologie admirables, qui me fourniront l'occasion de prouver à nos savants du Nord que l'on trouve chez les Italiens, aussi bien que chez eux, et la pénétration et la doctrine ; que les vôtres découvrent même dans la science plus de vérités sublimes que les habitants de nos climats glacés. Demain je reviendrai à Utrecht pour y rester quelques semaines, et me rassasier de votre ouvrage, dans cette retraite où je suis moins dérangé qu'à Amsterdam. Lorsque j'aurai bien saisi l'esprit de ce livre, je prouverai, dans la deuxième partie du dix-huitième volume de ma Bibliothèque atUiqtêe ei moderne, tout le cas que l'on doit en faire. Salut, illustre auteur, comptez -moi au nombre des dignes admirateurs de votre profonde érudition. Écrit à la hâte, a Amsterdam, le 8 septembre 17SS. »
Si cette lettre fit plaisir aux hommes distingués qui avaient bien présumé de l'ouvrage de Vico , elle déplut singulièrement à ceux qui en avaient jugé d'une manière différente. Ils s/e flattaient que ce n'était là qu'un éloge secret de Leclerc , et que, lorsqu'il en porterait un jugement public dans sa Bibliothèque, il opinerait comme eux. Ils jgoutaient qu'il était impossible que cet ouvrage de Vico eût forcé Leclerc à chanter la palinodie, à dire le contraire de ce qu'il répétait depuis cinquante ans : qu'on ne fait point en Italie des ouvrages qui, pour l'esprit et l'érudition , puissent être comparés à ceux de l'étranger.
Cependant Vico, pour prouver qu'il tenait à l'estime des gens distingués, sans toutefois se la proposer pour but de ses travaux , lut les deux poèmes d'Homère pour y faire une application de ses principes de philologie; et à l'aide de quelques formules mythologiques qu'il s'était créées, il leur
donna un aspect bien différent de celui sous lequel on les avait envisagés jusqu'alors. Il les montre comme un double tissu divin qui contient deux sujets , deux groupes d'histoire grecque conformes à la division de Varron : l'histoire des temps obscurs et celle des temps héroïques. En 1722, ces observations sur Homère et ces formules sortirent, in -4®, des presses de Mosca sous ce titre : Jo, BaptiêkB Fici nota in duoê libroê aUerutn De univerfi juris principio, aUerum De canetanHâ Juriêprudeniiê,
Peu de temps après, hi chaire du premier lecteur en droit, du matin, devint vacante ; moins importante que celle du soir, elle ne rapportait que six cents scudi. Vico crut pouvoir l'obtenir. 11 se fondait sur ses titres en matière de jurisprudence, titres que nous venons de rapporter, et sur les services rendus à l'université, dont il était le membre le plus ancien , car il tenait sa chaire de Charles II. D'ailleurs , comment avait-il vécu dans sa patrie? les travaux de son esprit avaient honoré ses compatriotes, il avait été utile à plusieurs, et n'avait fait de tort à personne. La veille, selon l'usage, on ouvrit l'ancien digeste où se tiraient au sort les questions de droit; les trois suivantes échurent à Vico : De rei vindicaiione. De pecuh'o et De prœêcriptie verbiê. Or, comme ces trois textes fournissaient de nombreux déveloi^ements, Vico , pour faire preuve de promptitude et de facilité, quoiqu'il n'eût jamais professé le droit, pria monsignor Vidania, préfet des études, de vouloir bien lui en désigner un sur lequel il se proposait de faire sa leçon au bout de vingt-quatre heures. Le préfet s'en excusa; alors Vico choisi! la dernière loi, parce que, disait-il, elle était de Papinien, celui de tous les jurisconsultes qui avait le plus grand sens. Il fallait définir le nom des lois, l'un des points les plus difficiles en matière de droit; il sentait du moins qu'il y aurait de l'audace et de l'ignorance à l'accuser d'avoir fait un tel choix ; ce sujet est si difficile , que Cujas, en définissant les noms des lois, s'enorgueillit à juste titre, en disant : Venez apprendre auprès de moi; et il estime Papinien le premier des jurisconsultes romains, par cela seul qu'il a mieux que personne donné d'excellentes et nombreuses définitions. Lès concurrents comptaient bien sur quatre difficultés, quatre écueils contre lesquels devait échouer Vico ; tous étaient persuadés qu'il commencerait par une longue et pompeuse énumération de ses services envers l'université ; quelques-uns , qui connaissaient sa portée, s'attendaient à ce qu'il développât son texte d'après ses principes de droit universel et qu'il excitât les murmures de l'assemblée en s'écartant des lois établies pour le concours.
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Le plus grand nombre, qui regardaient les professeurs de droit comme les seuls maîtres en cette faculté, sachant que la loi en question avait été traitée par Hotman , avec une érudition profonde , slmaginaient que Yico suivrait Hotman dans sa leçon , ou que Fabrot ayant attaqué les commentaires des premiers interprètes de cette loi , sans que personne lui eût répondu, Vico aurait suivi la même marche sans oser la combattre. Mais la dissertation de Vico réussit au delà de toute attente, car, après une courte, grave et touchante invocation, il récita aussitdt le premier paragraphe delà loi, dans lequel il renferma sa glose; et après cet énoncé sommaire, après une division aussi nouvelle dans ces sortes de discussions qu'elle était familière aux jurisconsultes romains (qui vont toiyours répétant : Ait tes, Mi tenaiuê amêulium, AU j^Bior) , Vico fit usage d'une semblable formule, Jii juriêcOHsuUuê , et interpréta une à une et successivement tontes les paroles de la loi, pour qu*on ne put l'accuser, ce qui arrive souvent dans ces sortes de concours, de s'être écarté du texte. Il aurait fallu être tout à fait ignorant pour cher^ cher à déprécier son discours sous prétexte qu'il avait choisi le commencement d'un chapitre, car les lois dans les Pandectes ne sont point disposées dans l'ordre classique des Institutes ; et comme il avait d'abord cité Papinien, il aurait bien pu citer encore d'autres jurisconsultes qui, dans un autre sens et d'autres termes , auraient donné la définition de l'action dont il s'agissait. Ensuite, par l'interprétation des paroles, il explique la défihition de Papinien, l'éclaircit par les citations de Gujas, et la montre conforme à celle des interprètes grecs. Immédiatement après il s'attaque à Fabrot, et prouve combien sont légères et subtiles ses 'accusations contre Paolo di Castro , contre les anciens interprètes étrangers, enfin contre Alciat. Dans Tordre de ces accusations intentées par Fabrot, ayant d'abord nommé Hotman avantCujas, Il l'abandonna ensuite pour défendre Âlciat, et après lui Cujas. Averti de son erreur, il se hâta de dire : Ma mémoire en défaut m'a fait nommer Cujas avant Hotman, mais Cigas une fois absous, je passerai à hi défense d'Hotman. Il s'était bien promis de faire servir Hotman à ce concours ! mais an moment oit il allait entamer cette défense, l'heure sonna pour la fin de la leçon.
Il l'avait préparée cette leçon la veille jusqu'à cinq heures du soir, s'entretenant avec ses amis et au milieu du bruit que faisaient ses enfants, car c'était ainsi sa coutume de lire, d'écrire et de méditer. Il l'avait résumée en un sommaire d'une page. Il Fexposa avec la même facilité que s'il eût professé le droit toute sa vie, avec une telle abon-
dance de paroles qu'un autre aurait eu pour deux heures à parler, se servant toujours des mots les plus fleuris d'une jurisprudence élégante, des termes techniques grecs, et pour les expressions consacrées par l'école , préférant toujours le mot grec au barbare. Une seule fois la difficulté du mot vpoytypa/t/Umv le fit hésiter ; mais il ajouta : Ne soyei point surpris de cette hésitation ; rcvrcruitte du mot m'a seule arrêté ; de sorte que cette hésitation même parut à beaucoup de personnes d'un bel efiet , puisqu'il l'avait rachetée par un autre mot grec si expressif et si élégant. Le lendemain il écrivit son discours tel qu'il l'avait prononcé, et en distribua des exemplaires, entre autres personnes, au signer D. Domenico Caravita, premier avocat des cours suprêmes , et digne fils du signer D. Nicolo : il n'avait pu assister au concours.
Vico pouvait agir ainsi en conséquence de ses services et du mérite de sa leçon qui , applaudie universellement , lui avait fait espérer d'obtenir la chaire. Mais lorsqu'il eut appris le fôchenx événement, pour qu'on ne pût l'accuser de fierté ou de fausse délicatesse, s'il ne faisait aucune démarche, s'il ne sollicitait point, et ne remplissait les autres devoirs que la bienséance exige des candidats , il céda au conseil et à l'autorité du signer D. Domenico Caravita, homme sage, et pour lui très-bienveillant, lequel lui conseilla de se retirer. Et, en effet, Vico alla déclarer avec noblesse qu'il se désistait de ses prétentions.
Cet échec ne permettait plus à Vico d'espérer une place convenable dans sa patrie ; mais il en fut consolé par le jugement de Jean I^eclerc qui, dans la seconde partie du dix-huitième volume de sa Bibliothèque ancienne et moderne p écrit à l'article 8, comme s'il avait entendu les. reproches que quelques-uns adressaient à Vico :
[Suit l'article de Leclerc. ]
Vico répondit ainsi à la lettre particulière de Leclerc, et au jugement inséré par ce savant dans son journal.
« A l'illustre Jean Ijcclerc , Jean - Baptiste Vico S. P. D.
» Savant illustre, les bruits qui couraient sur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser l'année dernière , ont fait à Naples diverses impressions. Les honnêtes et savants littérateurs qui applaudissaient à nos recherches sur les origines de la civilisation, ont été charmés de voir appuyer le sentiment qu'ils avaient émis sur le livre en question, par un homme qui , de l'aven de tous, est le chef de la république des lettres. En France, en Allemagne, en Italie, plusieurs critiques, chacun selon Tobjet de ses études, mettent en commun leurs travaux ponr rédiger leurs gasettes
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scientifiques; seul , vous les éclipsez , tout en vous délassant des fatigues d'une érudition plus laborieuse. Les nôtres étaient certains que le jugement favorable émis par vous , dans la lettre que vous nous aviez adressée, se trouverait confirmé dans votre Bibliothèque ancienne et moderne,
» Pour nos demi-savants et les hommes de rien qui sont incapables de vous apprécier, mais qui respectent votre réputation , et sont obligés de lui rendre hommage, ils se consolaient d*avoir émis de faux jugements sur notre système, se flattant que la précipitation avait seule dicté les vôtres ; et qu'ensuite découvrant que mes principes étaient ou futiles, ou faux, ou seulement spécieux, vous apprendriez sans doute au monde savant qu*ils n'avaient quepeu-ou point de valeur. De ce nombre étaient les philologues qui n*ont étudié la philosophie que pour faire preuve de mémoire ; ceux-là vous refuseraient le savoir qu'ils s'arrogent , plutôt que de souffrir qu'un seul mot des anciens fût soupçonné d'être faux ou corrompu par la tradition. A ces philologues sont naturellement opposés les philosophes qui , croyant, par les règles de la méthode, pouvoir connaître toute vérité, négligent, abhorrent même la philologie , et qui, sous le nom de philosophes , vrais Scythes , vrais Arabes, proscrivent dans leur barbarie la science que nous ont léguée les anciens et que l'étude a remise en honneur. Enfin tiennent le milieu entre ces deux extrêmes, ces légistes, ces avocats bavards qui ignorent ou la philologie ou la philosophie, et souvent l'une et l'autre. Les premiers ont une érudition assez variée, mais ne connaissent rien à la métaphysique , qui circule dans toutes les parties de notre ouvrage, comme la vie dans les organes; par défaut de nature et par défaut d'études géométriques, ils sont inhabiles à suivre les longs raisonnements qui en forment en quelque sorte le tissu. Les seconds , au contraire , métaphysiciens subtils, peuvent avoir assez de méthode géométrique, mais ils n'ont rien de l'érudition qui nous a fourni les éléments du système. Pour les derniers, privés du secours de la philologie et de la philosophie, fiers de leur intelligence et ayant mauvaise opinion de la mienne , lorsque , après boire , et presque endormis, ils prenaient dédaigneusement nos livres, ils n'y comprenaient rien ou n'y lisaient que des choses nouvelles pour leur ignorance. Aussi ne manquaient-ils pas de m'accuser, l'un de renverser audacieusement les règles de la grammaire, l'autre de lier maladroitement les principes de la science humaine et ceux de la religion du Christ , plusieurs de sophistiquer , d'innover dans les principes du droit, tous d'être obscur et impénétrable.
1» Enfin , est arrivée ici la deuxième partie du dixhuitième volume de votre Bibliothèque ancienne et moderne, où vous donnez une analyse simple et générale de notre système, émettant un jugement favorable et donnant à ceux qui peuvent lire cet ouvrage , quatre conseils bien sages ; de lire attentivement, de lire sans interruption, et plusieurs fois , puis de réfléchir. Ce qui nous a été le plus agréable , c'est que vous qualifiez du titre d'érudits ceux qui nous ont prodigué leurs éloges; et certes, cet honneur est partagé par plusieurs de nos concitoyens et des savants les plus distingués de l'Italie. Jugez d'après tout ceci avec quelle effusion de cœur je dois vous rendre grâces, à vous qui , m'assurant l'immortalité , proclamez vofovç mes nobles admirateurs et comptez mes détracteurs au nombre des sots. Je vous envoie les notes écrites pour mes deux ouvrages, où sont expliqués les deux poèmes d'Homère d'après nos principes, enfin quelques formules mythologiques que je crois utiles à l'interprétation des anciens poètes et des commencements fabuleux des histoires grecque et romaine. Si elles sont utiles en effet , c'est ce que votre jugement m'apprendra. Salut , digne ornement de la république des lettres et mon plus ferme appui... Ecrit à Na pies, le ISS octobre 1725. » — A cette lettre Vico joignit les notes sur son livre du Droit universel , et il les envoya par un vaisseau hollandais, qui se trouvait dans la rade de Naples, et qui devait partir pour Amsterdam ; mais il ne put savoir si elles avaient été remises.
Voici maintenant qui fera mieux comprendre que Vico était né pour la gloire de sa patrie, de l'Italie, puisque c'est là, et non à Maroc, qu'il est né. Tout autre, après le revers dont on a parlé, aurait pour toujours renoncé aux lettres ; lui , il ne se repentit jamais de les avoir cultivées, il ne cessa point de travailler à d'autres ouvrages , et il en avait déjà composéun en deux livres qui auraient . fourni la matière de deux volumes in-4«. Dans le premier^ il recherchait les principes du droit naturel des gens dans ceux de la civilisation des peuples; il y était déterminé par les invraisemblances, les erreurs et l'absurdité des systèmes que d'autres avant lui avaient plutôt conçus que raisonnes : par une suite nécessatre, il expliquait le développement des usages et de la civilisation par une certaine chronologie rationelle des temps obscurs et des temps fabuleux des Grecs , qui nous ont laissé tout ce que nous avons de l'antiquité païenne. Déjà l'ouvrage avait été revu par le signor D. Julio Torno, savant théologien de l'église de Naples, lorsqu'il réfléchit que si ces preuves négatives plaisent à l'imagination, elles n'ont aucun attrait pour l'intelligence , puisqu'elles ne servent en rien au dévc-
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luppetnetit de Tcsprit humain. D'ailleurs un revers de fortune ne lui pernoeliant plus de les faire imprimer , et s'y croyant toutefois obligé par un point d'honneur, puisqu'il en avait annoncé la publication , il concentra son esprit dans de profondes méditations pour créer une méthode positive, dont la concision produirait encore plus d'efTel.
 la fln de 17S5 , il Gt imprimer à Naples , par Felice Mosca, un livre in-12, petit-texte, de douze feuilles seulement, sous ce titre : Principj di una sciensa nuava d'iniomo alla natura délie nazioni, per U quali ei ritrovano aliri principj del diriiio naturale délie genti. Et il l'adressa aux universités de i'Earope, par une épltre dédicatoire. Il y développa, dans toute son étendue, ce principe que dans ses ouvrages précédents il n'avait fait qu'indiquer d'une manière confuse. Il y prouvait en même temps qu'il est nécessaire, même dans une critique toute humaine, de commencer la recherche de ces origines par celles de l'histoire sacrée, puisque les philosophes et les philologues ont démontré qa'il était impossible d'en constater le progrès dans les premiers auteurs des nations païennes. Il sut mettre grandement à profit ce jugement que Jean Leclerc avait porté sur son ouvrage précédent : «Dans les principales époquesque l'auteur indique succinctement depuis. le déluge jusqu'à la guerre de Troie, tout en parcourant les événements divers qui se succédèrent pendant cet espace de temps , il fiiit plusieurs observations sur un grand nombre de matières , et rectifie quelques erreurs vulgaires qui avaient échappé aux plus habiles. » En effet , Vico découvre dans son nouvel ouvrage une science nouvelle, qui, à l'aide d'une nouvelle critique, lui sert à connaître et juger les auteurs et fondateurs des nations, d'après les traditions vulgaires des nations qu'ils ont fondées ; et ce n'est que mille ans après qu'arrivent les écrivains dont la critique ordinaire fait usage. Au flambeau de sa nouvelle critique , Vico découvre , bien différentes de ce qu'on les a supposées jusqu'ici , les origines de tous les principes des sciences et des arts, origines dont la connaissance est indispensable pour raisonner avec clarté et parler avec propriété du droit naturel des gens. 11 divise ensuite ces principes , principes des idées, principes des langues , et les premiers lui servent à découvrir d'autres principes historiques d'astronomie et de chronologie, ces deux yeux de l'histoire. De là découlent enfin les principes de l'histoire universelle qui nous avaient manqué jusqu'ici. Il découvre encore d'autres principes historiques de la philosophie : et d'abord , une métaphysique du genre humain, c'est-à-dire une théologie naturelle de toutes les nations, en vertu (le laquelle chaque peuple s'est créé lui-même
naturellement ses premiers dieux par un certain instinct naturel que l'homme a de la divinité. La crainte de la divinité porta les fondateurs des nations à s'unir pour la vie avec certaines femmes. Ce fut la première société humaine , celle des mariages. Voilà le grand principe de la théologie des gentils , celui de la poésie des poètes théologiens, les premiers àe tous, et celui enfin de toute la civilisation païenne. Cette métaphysique lui révéla une morale, et par suite , une politique commune à toutes les nations. U fonda sur cette politique la jurisprudence du genre humain, laquelle est variée en de certaines périodes. En effet, comme les nations vont toujours développant les idées qui sont propres à leur nature , par suite de ce développement , les gouvernements changent aussi ; Vico prouve que leur dernière forme est la monarchie, au sein de laquelle se reposent enfin les nations. C'est ainsi qu'il remplit le vide immense qui existe dans les commencements de l'histoire universelle , qu'on ne fait partir que de Ninus , fondateur de la monarchie assyrienne.
Dans la partie des langues , il découvre d'autres principes de la poésie, du chant et îles vers, et il démontre que tout a dû naître par la nécessité d'une nature uniforme chez toutes les nations primitives^ A l'aide de ces principes , il découvre la véritable origine des images héroïques (armoiries, etc.) ; c'est la langue muette de toutes les nations primitives, une poésie en langage non articulé. Il découvre ensuite d'autres principes de la science du blason, qu'il trouve être les mêmes que ceux de la numismatique. C'est ainsi que dans une succession de quatre mille ans d'une souveraineté non interrompue,, il observe les origines héroïques des maisons d'Autriche et de France. L'un des résultats de cette découverte de l'origine des langues , c'est de leur trouver certains principes qui leur sont communs à toutes ; pour donner un exemple , il indique les vraies causée de la langue latine, et il laisse aux érudits le soin d'appliquer cette méthode à toutes les langues. Il donne l'idée d'une Étymologique commune à toutes les langues naturelles ; d'une autre Étymologique des mots d'origine étrangère , pour développer enfin l'idée d'une Étymologique universelle de la langue du droit naturel des gens. Au moyen de ces principes des idées et des langues, j'ai presque dit de la philosophie et de la philologie du genre humain , il déroule le tableau d'une histoire idéale , éternelle , conforme à l'idée de la providence, idée qui, comme tout l'ouvrage le démontre, a dominé la formation du droit des gens. C'est dans le cadre de cette histoire éternelle que viennent se placer successivement toutes les histoires particulières des nations^ dans l'ordre de
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leur naissance , de leur progrès , de leur force, de leur décadence et de leur fin. - Les Égyptiens, qui reprochaient aux Grecs d^ignorer Tantiquité, leur disant qu'ils étaient toiyours dans Tenfance, fournissent à Yico les deux grandes divisions des temps anciens , subdivisées , Tune en trois époques , Fâge des dieux , Fâge des héros , rage des hommes ; Tautre de même en trois parties, séparées par autant de siècles et dans lesquelles se parlèrent trois langues, la langue divine et muette des hiéroglyphes ou caractères sacrés, la langue symbolique ou métaphorique des héros, et la langue littérale , langue de convention accommodée aux besoins de la vie. Il prouve ainsi que la première époque et la première langue doivent se rapporter à la famille, qui, chez toutes les nations, dut nécessairement exister avant la cité ; les pères, sous le gouvernement des dieux, étaient les souverains qui réglaient toutes les choses humaines par le (^ moyen des auspices. Les mythes des Grecs fournis- I sent à Yico Texplication simple et naturelle de f rhistoîre de cet âge. Il y observe que les dieux de rOrient, comptés depuis par les Chaldéens au nombre des constellations , passèrent de Phénicie en Grèce, ce qui arriva, selon lui, après les temps d'Homère , et trouvèrent chez les Grecs , comme plus tard chez les Latins , les noms des dieux prêts I à les accueillir. Ensuite il démontre que cet état vde choses, quoique à des époques et sous des noms différents , se représente chez les Latins , chez les Grecs et chez les Assyriens.
Il prouve ensuite que la seconde époque, dans laquelle se parlait la langue symbolique, futcelle des premiers gouvernements civils , qu'il identifie aux règnes héroïques des nobles , appelés par les anciens , Héraclides, et à qui les premiers peuples attribuaient une origine divine, tandis que ces nobles attribuaient aux peuples une origine bestiale. Il montre sans peine que cette histoire nous a été exposée par les Grecs dans le caractère de leur Hercule de Thèbes , sans contredît le plus grand de tous les héros grecs : de lui descendent les Héraclides , qui gouvernent le royaume de Sparte, royaume aristocratique, à n'en point douter, et soumis à deux rois. Or , les Égyptiens et les Grecs ont également observé un Hercule chez tous les peuples , comme Varron put lui-même en compter quarante environ chez les Latins. Yico prouve ainsi qu'après les dieux les héros ont régné chez toutes les nations païennes pendant une longue période de l'antiquité grecque, lorsque les Curetés sortirent de ce pays pour aller en Crète, dans la Saturnie ou Italie , et enfin en Asie ; ces Curetés étaient les Quirites latins , an nombre desquels étaient les Qnirites romains ; ce nom signifie , hommes armés
de lances dans les assemblées. Ainsi le droit des jQuirites fut le droit de toutes les nations héroïques. Après avoir démontré ce qu'il y a d'invraisemblable à ce que la loi des douze tables soit venue d'Athènes, il prouve que trois principes de droit naturel des nations héroïques du Latium, introduits et observés dans Rome , et consacrés plus tard par la loi des douze tables , garantissaient les deux mobiles du gouvernement romain , la vertu et la justice , en temps de paix dans les lois, en temps de guerre dans les conquêtes ; sans quoi , l'histoire romaine des temps antiques, envisagée avec les idées actuelles, serait encore plus incroyable quç l'histoire fabuleuse des Grecs. Telle est la méthode qui lui fait découvrir les vrais principes de la jurisprudence romaine.
Il démontre enfin que la troisième époque, l'âge des hommes et des langues vulgaires , vient dans un temps où les idées humaines sont développées; elle est uniforme chez tous les peuples. La civilisation se produit alors sous la forme des gouvernements humains , c'est-à-dire , comme il le prouve, du gouvernement populaire et du gouvernement monarchique. A cette époque appartiennent les jurisconsultes romains sous les empereurs. Il fait voir ainsi que les monarchies sont les derniers gouvernements dans lesquels se reposent les nations. Les sociétés n'ont pu commencer par des rois monarqueê, tels que ceux d'aujourd'hui , pas plus que la fraude et la force n'ont pu fonder les nations, comme. on l'a supposé jusqu'ici. A l'aide de ces découvertes et d'autres moins importantes , mais très-nombreuses, il explique la formation du droit des gens , et désigne les époques certaines et le mode régulier dans lesquels se formèrent les usages générateurs de ce droit , religions , langues , dominations, commerces, ordres, empires, lois, armes, jugements, peines, guerres, paix, alliances, et s'appuyant sur ces époques et sur ce mode de formation , il en explique l'éternelle propriété , en vertu de laquelle l'époque et le mode devaient être tels et non pas autres. Il observe toc^jonrs des différences essentielles entre les Hébreux et les païens : les Hébreux, dès le principe, adoptèrent les pratiques d'une justice éternelle, et y restèrent fermement attachés. Mais les nations païennes 9 dirigées par les décrets absolus d'une providence divine, ont parcouru avec une constante uniformité les trois espèces de droit, qui correspondent aux trois époques et aux trois langues, distingués par les Égyptiens : le droit divin sous le gouvernement du vrai Dieu chez les Hébreux , et des faux dieux chez les païens ; le droit héroïque ou le droit des héros, qui tiennent le milieu entre les dieux et les hommes; et le droit humain, ou le droit de la nature humaine
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eolièrement développée et reconnue égale dans toQft. G*est sous le régime de ce dernier droit que peitTent nattre les philosophes qui , par leurs raisonnements, Fétablisseni sur les maximes d'une justice éternelle*
C'est en cela qu'ont erré Grotius, Selden et Puffendorf, qui, faute d'appliquer une critique éclairée aux auteurs et fondateurs des nations, leur ont attribué une sagesse métaphysique, sans s'aperce- Yoir qu'un mattre divin, la Providence, avait appris aux Gentils la sagesse vulgaire, devenue, plusieurs siècles après, la source de la sagesse métaphysique; ils ont ainsi confondu le droit naturel des nations, droit sorti de leurs usages mêmes, avec le droit na* turel des philosophes qui l'ont fondé sur le raisonnement , sans distinction du peuple élu de Dieu. Ce même défaut de critique avait porté les interprèles érudits du droit romain à s'appuyer sur la fiction des lois venues d'Athènes, pour introduire dans la jurisprudence romaine, et contre Tesprit de cette même jurisprudence , celui des philosophes , principalement des stoïciens et des épicuriens, dont les principes sont contraires et à la jurisprudence et â la civilisation humaine.
Cet ouvrage de Yico, si glorieux pour la religion catholique, procura à l'Italie l'avantage de ne point envier à la Hollande, à l'Angleterre, à l'Allemagne protestante, les trois principes de cette science, qui, de noA jours, et dans le sein de la véritable Église, ont été reconnus comme les principes de toute l'érudition humaine et divine des païens. Aussi Yico Ait -il assez heureux pour voir son livre accueilli par l'éminentissime cardinal Lorenzo Gorsini , auquel il l'avait dédié ; il en reçut même cet éloge éminent : « Ouvrage qui, pour la dignité antique du style, et la solidité de la doctrine, fait seul connaître dans les parties les plus difficiles de la science, qu'en Italie vivent toujours et le génie de l'éloquence, et l'heureuse hardiesse de Tinvention. Je m'en réjouis, j'en félicite la noble patrie de l'auteur.»
Dès que la Science nouvelle eut été publiée, l'auteur s'empressa de l'envoyer à Jean Leclerc par la voie plus sûre de Livourne, il y joignit une lettre et en fit un paquet pour être expédié à Joseph Altias, un de ses amis qu'il avait connu à Naples. Cétait un juif qui passait pour être fort instruit dans la langue sainte, comme le prouve son édition deVjéncien Teêiatnent, qui est très-estiméedansle inonde savant. Attias se chargea gracieuseiAent de la commission, et répondit à Yico :
« Je ne saurais vous exprimer tout le plaisir que m'a fait éprouver la réception de votre affectueuse lettre; elle me rappelle mon heureux séjour dans celte rille délicieuse : il suffira de dire que j'y ai toujours été comblé d'obligeance et de grâce par