‹ ŒuvresChapitre 15 sur 232 · XICDELET · texte numérisé non relu

XICDELET

les savants les plus distingués , par vous surtout qui avez poussé la courtoisie jusqu'à me faire part de vos précieux et sublimes ouvrages. Aussi , n'aije pas manqué de m'en vanter et à mes amis et aux gens de lettres que j'ai fréquentés dans mes voyages en Italie et en France. J'enverrai le paquet et la lettre de Jean Leclerc à un de mes amis à Amsterdam , qui les lui remettra en main propre. Je m'acquitterai d'un devoir en remplissant la commission dont vous me chargez. Je vous remercie de votre attention délicate pour l'exemplaire que vous me donnez. Je l'ai lu dans une société d'amis, et nous avons admiré la sublimité du sujet et l'originalité des idées qui, selon l'expression de Leclerc, outre le charme et l'utilité qu'elles offrent au lecteur attentif, suggèrent à l'esprit unefoulede pensées étranges et sublimes. » Yico n'eut point de réponse à sa lettre, soit que Leclerc fût mort, soit que la vieillesse l'eût fait renoncer à toute correspondance littéraire.

Au milieu de ces études sévères, Yico eut plus d'une occasion de s'exercer dans des genres moins sérieux. A l'arrivée du roi Philippe Y à Naples, le signor Seraphino Biscardi, d'abord excellent avocat et depuis grand chancelier, le chargea, de la part du duc d'Ascalona, décomposer, en sa qualité de professeuir royal d'éloquence, un discours pour féliciter le roi sur sa venue. A peine en fut-il averti huit jours d'avance, et il se vit ainsi obligé de l'écrire et de le faire imprimer presque en même temps. Cest un volume in-12, portant le titre de : Panegxricuê Philippe Vy Hiêpaniarum régi inêcriptuê. Le royaume étant rentré sous la domination autrichienne, le comte Wirrigo de Daun, généralissime des armées impériales en Italie, lui adressa, par cette lettre flatteuse, la demande suivante :

« Très-illustre signor Jean-Baptiste Yico, professeur titulaire des études royales de Naples, S. M. catholique (D. G.) m'ayant ordonné de faire célébrer les funérailles des signori D. Giuseppe Capece et D. Carlo di Sangro , avec une pompe digne de sa royale magnificence et de l'éminent mérite des chevaliers défunU; le P. D. Benedetto Laudatti, prieur bénédictin , a été chargé de composer les oraisons funèbres. Quant aux inscriptions funéraires , j'ai cru ne pouvoir mieux faire que de les confier à votre talent reconnu. Outre l'honneur que vous acquerra cette œuvre importante, je puis vous assurer de ma vive reconnaissance pour vos nobles efforts. Je désire vous être utile en toute occasion , et j'espère que le ciel vous favorisera... Je suis de Y. S., très -illustre signor, l'affectionné serviteur, comte de Daun. Au palais de Naples, le 11 octobre 1707. »

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Ainsi Yico composa les inscriptions, les emblèmes, les sentences et la relation de ces funérailles. Le P. prieur Laudatti, homme de mœurs antiques et très- versé dans la théologie et le droit canon, récita les oraisons funèbres. Elles furent imprimées, en un magnifique in-folio, aux dépens du trésor royal, sous le titre de : Acia funeriê CaroU Sangrii ei Joêephi Capxcii, Peu de temps après, Yico fut chargé par le comte Charles Borromée, vice-roi, de composer d*autres inscriptions, à Toccasion des funérailles célébrées dans la chapelle royale à la mort de Tempereur Joseph. Sa mauvaise fortune voulut que sa réputation littéraire fût alors attaquée ; mais cette attaque non méritée lui valut un honneur qu^l est du moins permis au sujet d'une monarchie de désirer. Le cardinal WoIfangdeScratembac, vice-roi , le chargea , à Toccasion des funérailles de l'impératrice Eléonore, de composer les inscriptions suivantes. Et il les conçut avec un art si admirable que chacune d'elles, prise séparément, ofttt un sens complet, et que toutes ensemble forment une oraison funèbre. Celle qui devait s'inscrire sur le c6lé extérieur de la porte de la chapelle royale, est une espèce d'exorde. La première des quatre qui devaient être inscrites sur les quatre côtés intérieurs de la chapelle, contient l'éloge. La seconde fait sentir la grandeur de la perte. La troisième éveille la douleur. La qualriènae et dernière ofi^e la consolation. {SuivetU lei in$cripii&ns.)

On ne fit point usage de ces inscriptions; mais à peine le premier jour des funérailles était-il écoulé, que Yico reçut un message du signor D. Nicolo d'Âfflitto, noble chevalier napolitain (d'abord éloquent avocat, et alors auditeur de l'armée, qui, honoré de l'estime et de la confidence intime du cardinal, mourut regretté de tous les gens de bien, et victime d'un zèle infatigable). Il priait Yico de se trouver chez lui le soir pour qu'il put lui rendre une visite. Il lui dit : J'ai interrompu, pour venir ici, une affaire très-importante que je traitais avec le vice-roi, et je rentrerai immédiatement au palais pour la reprendre. Pendant la conversation, qui fut très-courte, il ajouta : Le cardinal m'a témoigné combien il était affligé d'une disgrâce que vous aviez si peu méritée. Yico lui répondit : Je rends mille grâces an cardinal de cette générosité, noble caractère des grands; elle honore un sujet dont la plus grande gloire est d'obéir à son prince.

Après tontes ces occasions de deuil, une joyeuse circonstance s'offrit à lui dans le mariage du signor Giambattista Filomarino, chevalier aussi distingué par sa piété et sa générosité, que par la gravité de ses mœurs et son esprit cultivé, avec donna Maria- Yiltoria Caracciolo, de la Camille des marquis de S. Eramo. Dans le recueil des pièces faites à celle

occasion, et imprimées in-4^, se trouve un épîfhalame de Yico dont l'idée est neuve, et un monologue dramatique intitulé Jun&n à la danse. Junon, déesse des mariages, y parle seule, et invite les grands dieux à danser. Yico, sans s'écarter du sujet, y expose quelques principes de la mythologie historique si bien développée dans la Science nouvelle.

Sur ces mêmes principes , il composa une canzone pindarique en vers libres ; il y trace l'histoire de la poésie depuis son origine jusqu'à nos jours. Cette pièce est dédiée à la haute et respectable dame Marina délia Torre, noble génoise, duchesse de Carignan. Alors, quoique interrompue pendant tant d'années , l'étude qu'il avait faite étant jeune des écrivains vulgaires , lui permit , dans un âge plus avancé, de composer deux discours en leur langue, et de déployer toute la magnificence de cette langue dans la Sciensa nuoca. Le premier des deux discours fut l'oraison funèbre d'Anna d'Aspramonte, comtesse d'Althan, mère du vice-roi cardinal d'AIthan. 11 la composa en mémoire d'un bienfait qu'il avait reçu du signor D. Francesco Santoro, alors secrétaire du royaume. 11 était juge de la Jjieutenance civile, et commissaire dans la cause d'un gendre de Yico, cause qui devait se plaider à la Rota, chambres assemblées. Le mercredi de deux semaines successives, le signor D. Antonio Garacdolo, marquis del Amorosa, alors président de la Lieutenance, et qui, par son intégrité et sa prudence dans Tadministration de la cité , mérita de plaire à quatre vice-rois, se transporta à la Rota, pour y favoriser Yico. Le signor Santoro exposa la cause avec tant de clarté et d'exactitude, qu'il épargna à Yico un développement des fiiits qui eût ralenti la marche du procès, et eût permis à la partie adverse de l'embrouiller encore. Yico improvisa un plaidoyer abondant, et sut trouver, dans un acte d'un notaire vivant, trente-six présomptions de fausseté ; il les réduisit à certains chefs, les disposa avec ordre, pour mieux les retenir, et en fit un exposé si passionné, que Ions les juges (telle fut leur extrême bonté), n'ouvrirent pas la bouche, et ne levèrent même pas les yeux pendant tout le temps qu'il parla. A la fin du plaidoyer, le président se sentit vivement ému, et cherchant à couvrir cette émotion par la gravité naturelle à un si grand magistrat , il laissa cependant percer sa compassion pour l'accusé et son mépris pour l'accusateur; de sorte que le tribunal acquitta l'accusé sans que la fausseté de l'accusation eût été juridiquement prouvée. Telle fut l'occasion de ce discours de Yico; il se trouve dans le recueil des pièces que le signor Santoro fit imprimer luimême, in-4<».

Dans ce discours, à propos des deux fils de celte

VIE DE VICO

sainte princesse, qui combattirent dans la guerre de la succession d*£spagne , il fait une digression moitié prosaïque, moitié poétique. Tel en effet doit être le style de Thistorien, d'après le sentiment que Cicéron a émis dans ses courtes et substantielles observations sur la manière d^écrire l'histoire ; elle doit, dit-il, emp\oYer verba ferme poetarum, sans doute afin de maintenir les historiens dans cette antique possession qui leur est pleinement assurée par la Sciensa nuùva, où Yico prouve que les premiers historiens des nations furent les poètes. Dans ce discours, il embrasse toute la guerre de la succession d*Espagne : les causes, les conseils, les occasions, les faits, les conséquences, et, dans chacun de ces points , il la compare à la seconde guerre punique, la plus grande qui ait jamais été faite. Le prince D. Giuseppe Garacciolo, de la famille des marquis de S. Eramo, chevalier de très-bonnes manières, de beaucoup de sagesse et d'un goût exquis, disait fort gracieusement , en parlant de cette digression , qu'il voulait l'enfermer dans un grand volume de papier blanc qui porterait ce titre au dos : Hiêtoria délia guerra dell' Eurapa fiUta per la numarehia d'Iêpagna,

L'autre discours fut l'oraison funèbre de donna Ângiola Cimini, marquise de la Petrella, femme aussi spirituelle que sage, dont la noble conduite, dont les conversations, pleines de dignité avec les savants, respiraient et inspiraient, pour ainsi parler, le sentiment des vertus morales et civiles; ceux qui conversaient avec elle étaient portés naturellement, et sans s'en apercevoir, à la respecter avec amour et à l'aimer avec respect. Yico développa ce texte : Elle a enseigné par l'exemple de sa vie la douce austérité de la vertu. Dans ce discours, Yico voulut éprouver si la délicatesse des Grecs pouvait s'alUer a la pompe latine, et si l'italien était susceptible de ces deux qualités. On le trouve dans un recueil, in-4<». Les premières lettres y sont gravées sur cuivre avec des emblèmes de l'invention de Yico, et qui font allusion au sujet. L'introduction a été faite par le P. D. Roberto Sostegni, chanoine florentin de Latran, homme dont les connaissances littéraires et les manières aimables firent les délices de Florence ; mais il était d'une humeur très-colérique, qui lui occasionna de fréquentes maladies, et il mourut enfin d'un dépôt de bile formé dans le flanc droit. Il fut regretté de tous ceux qui Pavaient connu. 11 savait si bien se modérer qu'on Taurait cru naturellement très-doux. Élève de l'illustre abbé Anton Maria Salvini, il avait appris les langues orientales et le grec ; il était très-fort en latin, surtout en poésie latine : s'il écrivait en toscan, son style était nerveux comme celui del Casa ; en fait de langues vivantes, il connaissait, indépen-

damment du français , devenu presque la langue commune , l'anglais , l'allemand , et même un peu le turc. Il y avait dans sa prose de l'enchaînement et de l'élégance. Telle était sa bonté pour Yico, qu'il disait publiquement que la lecture du livre De uno j'urit principio, l'avait déterminé à venir à Naples. Yico fut le premier qu'il voulut y connaître ; et il a entretenu avec lui des rapports très-intimes.

Yers ce temps , le comte Gianartico di Portia, frère du cardinal Leandro di Portia, aussi distingué par ses talents que par sa noblesse, eut l'idée de faire connaître à la jeunesse, pour la diriger dans ses études , la vie littéraire des hommes célèbres ; il daigna compter Yico au nombre des huit Napolitains jugés dignes de cet honneur; nous ne nommerons pas ces huit, pour ne pas offenser les autres savants que le comte a négligés, n'ayant pas eu, sans doute , occasion de les connaître. De Yenise , par la voie de Rome et l'entremise de l'abbé Giuseppe Luigi Esperti, il écrivit une lettre très-honorable au signor Lorenzo Cicarelli, le priant de lui procurer la vie de cet auteur. Yico, prétextant son humble position, eut la modestie de se refuser plusieurs fois à l'écrire; mais il s'y disposa enfin, vaincu par les manières aimables et les vives instances de Cicarelli, et, comme on le voit, il l'écrivit en philosophe, réfléchissant sur les causes natu* relies et morales, sur l'influence de la fortune et sur les inclinations ou les aversions qu'il eut dans sa jeunesse pour telle élude plutôt que pour telle autre. Il apprécia les heureuses et les fâcheuses circonstances qui avancèrent ou retardèrent ses progrès , et ses efforts pour se créer les principes de droit qui devaient plus tard fournir les idées de son dernier ouvrage, la Sctenxa nuova. Il prouve ainsi que telle et non pas autre avait dû être sa destinée littéraire.

Cependant la ScietuM nuova acquit de la célébrité par toute l'Italie, et surtout à Yenise. L'ambassadeur de cette ville , à Naples, avait retiré tous les exemplaires qui restaient chez Felice Mosca , et avait recommandé à ce dernier de lui porter tous ceux qu'il pourrait se procurer encore, à cause des nombreuses demandes que lui faisait Yenise. Cet ouvrage y était si rare , que le petit volume in-12 de douze feuilles se vendit deux écus , et même plus.

Trois ans après cette publication , Yico sut qu'à la poste, où il n'allait jamais, étaient trois lettres à son adresse. L'une du P. Carlo Lodoli des mineurs de l'observance, théologien de la sérénissime république de Yenise; elle était datée du 15 janvier 1728, et sept courriers étaient partis depuis qu'elle se trouvait à la poste. Cette lettre l'invitait à publier une seconde édition de cet ouvrage à Yenise. En voici la teneur.

VIE DE VICO

t( Votre livre si profond des Principj d'una Scienza nuùva, elc. , est ici dans toutes les mains : plus on le lit , plus est grande Fadmiration et Testime que Ton professe pour son auteur. Il se répand, on le loue, et sa réputation toujours croissante le fait rechercher davantage. Comme oh ne le trouve plus ici, on en fait venir de Naples quelque nouvel exemplaire; mais Téloignement rend la chose difficile , et quelques personnes ont résolu de le faire imprimer à Venise. Je suis aussi de cet avis, et j'ai cru qu'il serait d'abord convenable de m'entendre avec vous , monsieur , pour savoir si cela vous serait agréable , et si vous n'auriez pas quel* ques additions ou changements à y faire. Dans ce cas, je vous prierais, de vouloir bien me les communiquer. »

Le père appuya sa demande d'une autre lettre de l'abbé Antonio Conti , noble vénitien très-versé dans la physique et les mathématiques. Il possédait une vaste érudition ; ses voyages , entrepris dans le but d'étendre ses connaissances , l'avaient mis en hante réputation de savoir auprès de Newton, de Leibnitz et d'autres savants de nos jours; enfin, sa tragédie de Céêar l'avait rendu fameux en Italie, en France et en Angleterre. Ce Conti , avec une affabilité égale à sa noblesse et à ses talents, lui écrivit , en date du 3 janvier 1729 :

u Vous ne pouviez , monsieur , trouver un correspondant plus versé dans tous les genres d'études que le très-révérend père Lodoli , qui s'offre à faire imprimer votre livre. J'ai été un des premiers à goûter le projet , et à le faire goûter à mes amis. Tous conviennent que nous n'avons en italien aucun livre qui contienne plus d'érudition et de philosophie , aucun plus original. J'en ai fait passer en France un petit extrait , pour apprendre aux Français qu'on peut ajouter et changer beaucoup aux idées que l'on a. sur la chronologie , la mythologie, la morale et la jurisprudence, que ce peuple a surtout étudiée. Les Anglais seront obligés au même aveu, en lisant votre livre. Une nouvelle impression et un caractère plus facile, rendront cet ouvrage universel. Il est temps, monsieur, que vous y ajoutiez tout ce que vous croiriez propre à en fortifier l'érudition , ou â en développer des idées qui ne sont qu'indiquées. Je vous conseillerais de mettre en tête une préface qui, en exposant vos principes, offrirait le système harmonique qui en dérive , et qui peut s'étendre même aux choses futures, toutes dépendantes des lois de l'histoire éternelle, dont f idée est si sublime et si féconde. »

L'autre lettre, restée à la poste, était du comte Gio. Artilo di Portia , dont nous avons parlé , et frère du cardinal Leandro di Portia , aussi illustre par sa noblesse que par ses connaissances en litté-

rature. Il lui écrivait daus le même sens, à la date du 14 décembre 17S4.

Vico se mit avec ardeur à écrire ses notes et ses commentaires. Pendant deux années environ que dura ce travail , il arriva que le comte de Portia lui écrivit son projet de publier la vie littéraire des savants les plus distingués de l'itaile. Son intention, comme nous l'avons déjà dit, était de découvrir ainsi une méthode plus sûre, et plus propre à hâter les progrès de la jeuneusse. Vico avait été prié d'y ajouter la sienne comme modèk (et le comte l'avait déjà); de toutes celles qu'il avait reçues, elle était la seule qui eût entièrement cadré avec son dessein. Vico, qui lui avait recommandé, en la lui envoyant, de la mettre à la fin de ce glorieux recueil, le conjura de ne pas l'imprimer séparément , lui faisant observer qu'il n'atteindrait pas son but, et que l'auteur, sans l'avoir mérité, serait en butte aux traits de l'envie. Le comte persista dans son projet. Vico après une première protestation adressée à Rome; en adressa une seconde à Venise par le père Lodoli. Mais le comte luimême avait appris à ce dernier que l'impression avançait , il l'avait aussi appris du P. Calogera , qui a également imprimé cette vie dans le premier tome de sa Raccolta degli opuêcuU erudUi.

Vers la même époque , on lui fit, au siyet de la ScienMa nuova, une injustice qui se trouve consignée dans les Nouvelles littéraires des actes de Leipsick, du moi d'août 17S7. On y tait le vrai titre du livre ( ce qui est manquer au devoir le plus important d'un nouvelliste littéraire), car on dit simplement Scienza nuova , sans expliquer de quelle matière traite cette science. On l'annonce faussement sous un format in-8®, tandis que l'ouvrage est in-12. Le critique ment encore au siyet de l'auteur, en disant qu'un Italien de ses amis lui a certifié que c'est un abbé de Casa Vico, qui a des fils, des filles , et même des petits-fils : qu'il a lait un système ou plutôt un roman du droit naturel des gens; ainsi le critique confond le droit (ikiftorique) des gens dont il s'agit, avec celui des philosophes, dont traitent nos théologiens moralistes. Ce qu'il donne ainsi pour le sujet de la Scienza nuova f n'en est qu'un corollaire. Il prétend que l'auteur est parti de principes différents de ceux qu'ont jusqu'ici reconnus les philosophes , en qaoi il dit vrai sans le vouloir; car ce ne serait pas, sans cela , une science nouvelle. 11 fait remarquer que l'ouvrage est accommodé à l'esprit de l'Église catholique romaine , comme si l'idée de la Providence divine , qui lui sert de base , n'appartenait point à la religion chrétienne et même à tonte religion ; le critique s'accuse ainsi lui-même d'épicuréisme ou <le spinosisme, et ne voit pas qu'il

VIE DE VICO

donne à Vico le pins bel éloge, celui d^étre homme religieux. Il observe que Tautenr 8*efforce d'attaquer la doctrine de Grolius, de PttfTendorr, et il ne parle pas du troisième chef de cette doctrine , de Selden, apparemment parce que, selon lui, Thébraisant Selden rise plus à Tesprii qu*à la vérité. Il termine en disant que les ItaUens ont accueilli avec plus de tiédeur que d'enthousiasme un ouvrage qui cependant , à trois années de sa publication , était devenu rare^ et dont les exemplaires, si on en trouvait, étaient vendus très-cher, comme nous rayons déjà dit. C*était un Italien qui , par un mensonge impie, voulait ainsi faire croire à des hommes de lettres, à des protestants de Leipsick , que ntalie ne goûtait point un livre conforme à la doctrine catholique. Vico répondit par un petit in-12, intitulé, Notœ in,aeta Lipsiensia, au moment même où, par suite d'un ulcère gangreneux à la gorge (mal qu'il avait ignoré jusqu'alors), il était contraint par le signor Domenico Vitolo, médecin très-habile, de risquer, à soixante ans, la cure périlleuse des fumigations de cinabre, qui, si par malheur elles attaquent les nerfs , déterminent l'apoplexie, même chez les jeunes gens. Dans sa réponse, Yico s'appuie d'une foule de raisons péremptoires , pour traiter de vagabond inconnu celui qui avait ourdi cette imposture. Vico traite les journalistes de Leipsick avec politesse, comme on doit traiter les littérateurs .d'une nation si célèbre ; et il les avertit de se garder de ce faux ami qui perd ceux dont il « surpris l'estime, en les mettant dans le cas d'avouer qu'ils insèrent des critiques sans ouvrir les livres critiqués. Il exhorte celui qui traite ainsi ses amis plus mal que ses ennemis, qui diffame son pays et trahit les nations étrangères, à ne plus vivre avec les hommes, mais avec les bétes féroces de l'Afrique. Il avait résolu d'envoyer à Leipsick un exemplaire de la Scienza avec celte lettre adressée au signor Burchard Menkenius , directeur du journal et premier ministre du roi actuel de Pologne. Mais bien que cette lettre eût été écrite avec tous les égards possibles, Vico réfléchissant que c'était reprocher en face à ces savants d'avoir manqué à leurs devoirs, puisqu'ils achètent journellement les livres sortis de toutes les presses de l'Europe , el doivent par conséquent bien les connaître, Vico eut la politesse de ne pas l'envoyer.

Comme, en répondant aux journalistes de Leipsick, Vico devait leur parler de la réimpression qui se foisait de son ouvrage à Venise, il écrivit au P. Lodoli pour en obtenir la permission. Ce fut alors que les imprimeurs de Venise , comme savants et amateurs , lui firent demander, par son imprimeur Mosca , tous ses ouvrages publiés el

inédits , sous prétexte d'en enrichir leur musée , comme ils disaient; mais en effet pour en faire une édition, dont ils espéraient que la Scienza nuova assurerait le débit. Vico, pour leur faire comprendre qu'il les connaissait, leur écrivit que, de toutes les faibles productions de son génie fatigué, la Scienza nuova était la seule qu'il eût voulu laisser au monde , et qu'ils ne devaient pas ignorer qu'on la réimprimait à Venise.

Enfin, au mois d'octobre 1729, le père Lodoli reçut à Venise les corrections , les annotations et les commentaires faits pour la Scienza nuova ; ils étaient entièrement terminés et formaient un manuscrit d'environ trois cents feuilles. Or, la presse ayant deux fois annoncé que la Scienza nuova se réimprimait à Venise avec les additions, celui qui trafiquait de cette* réimpression voulut traiter avec Vico comme avec un homme qui devait nécessairement imprimer chez lui. Vico, par un sentiment de fierté personnelle, réclama tout ce qu'il avait envoyé à Venise , et cette restitution eut enfin lieu six mois après, lorsqu'on avait déjà imprimé la moitié de l'ouvrage.

Ne trouvant ni à Naples, ni ailleurs, personne qui voulût l'imprimer à ses frais, Vico suivit un nouveau plan , le plus convenable de tous, et que pourtant il n'eût pas trouvé , sans cette nécessité. On verra qu'il était entièrement opposé au premier, si on le compare au livre qui avait déjà paru. En effet, tout ce que les premières annotations offraient de vague et de diffus, par la nécessité où l'on s'était mis de suivre pas à pas la marché de l'ouvrage, se trouve ici présenté d'une manière plus complète , avec ordre et unité dans les vues, ce qui, joint au mérite d'une expression laconique, fait que le livre, avec les additions, n'offre qu'une augmentation de trois feuilles.

Ainsi, en très -peu de temps , Vico seul, et tout accablé d'infirmités, se vit dans l'obligation de méditer et de faire imprimer cet ouvrage avec des améliorations et additions auxquelles il en ajouta d'autres encore , pour de louables motifs qui sont exprimés dans la lettre suivante :

Lettre à Son Excellence D. Francesco Spinelli , prince de Scala.

u Je rends mille grâces à V. Ex., car à peine depuis trois jours lui ai -je fait tenir, par mon fils , un exemplaire de la Scienza nuova, nouvellement imprimée, que V. Ex. en a déjà achevé la lecture, y consacrant le temps si précieux qu'elle donne aux sublimes méditations de la philosophie ou à l'étude des meilleurs écrivains et surtout des écrivains de la Grèce. Telle est la merveilleuse pénétration de votre esprit : l'avoir lue d'une seule haleine, c'est pour V. Ex. l'avoir pénétrée dans toute

VIE DE VICO

sa profondeur , l*ayoîr embrassée dans toute son étendue. Ma modestie passera sous silence les jugements favorables que Y. Ex., avec cette grandeur d*âme si familière aux personnes de son rang, a portés sur cel ouvrage. Je me tiendrai singulièrement honoré de la bonté avec laquelle elle a daigné m'indiquer les endroits où elle avait observé des erreurs que, pour me rassurer, elle dit être échappées à ma mémoire , et ne pouvoir nuire en rien au but proposé, etc. »

Dans le temps où Yico préparait et publiait la seconde édition de la Scienza nuava, on élut un nouveau pape, le cardinal Corsini, auquel,, avant sa promotion, avait été dédiée la première édition de ce livre ; il était naturel que l'auteur lui fit de même hommage de la seconde ; sa sainteté la reçut, et comme on lui écrivit que son neveu, le cardinal Neri Corsini, allait remercier Fauteur pour Texempiaire qu'il leur a envoyé sans y joindre de lettre, elle voulut qu'il fût répondu en son nom à Yico par la lettre suivante : u Très-illustre signor, votre première édition des Principj d'unaNuavaScienza, avait déjà obtenu tous les éloges de notre auguste seigneur, alors cardinal. Aujourd'hui qu'elle reparaît brillante d'un nouvel éclat et de toute l'érudition dont l'a enrichie votre sublime esprit, sa très-clémente Sainteté lui fait le meilleur accueil ; elle a voulu vous honorer de ces lignes, en apprenant que je me disposais moi-même à vous remercier pour le livre que vous m'avez fait offrir et que j'estime autant qu'il le mérite. Agréez mes offres de service en toute circonstance, et que Dieu vous protège. De votre seigneurie , Taffectionné , Neri , cardinal Corsini. — Rome 6 janvier 1731. »

Comblé de tant d'honneur, Yico n'avait plus rien à espérer au monde. Accablé par l'âge et les fatigues, usé par les chagrins domestiques, tourmenté par des douleurs convulsives dans les bras et dans les jambes , en proie à un mal rongeur qui lui a déjà dévoré une partie considérable de la tète , il renonce entièrement aux études et envoie au père Louis Dominique, si recommandable par sa bonté et par son talent dans la poésie élégiaque, le manuscrit des notes sur la première édition de la Scienjsa nuova, avec l'inscription suivante :

AU TIBVLLE CHRÉTIEN

AU PtâB LOUIS DOMllflQUB

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