‹ ŒuvresChapitre 6 sur 232 · LE 9 JANVIER · texte numérisé non relu

LE 9 JANVIER

MESSIBUftS ,

Cesl une chose grave de parler d*hisloire dans un lien si profondément historique. Ces murs qui me rappellent tant de souvenirs, cet auditoire réuni de toutes les parties de la France, m'accablent et troublent ma parole; en ce moment unique, en cet étroit espace, Thistoire m'apparatt immense et variée, dans toute la complexité des lieux et des temps. — Dès le treizième siècle , dès le règne de saint Louis, le nom de Sorbonne rappelle la grande école de la France , disons mieux, celle du monde ; tout ce que le moyen âge eut d*illustre a siégé sur ces bancs. La subtilité hibernoise de Duns Scott, Fardeor africaine de Raymond Lulle, l'idéaliste poésie de Pétrarque, tout s'y rencontra. Ceux qui ne purent reposer nulle part , l'auteur de la Jéruêolem, et celui de la Divine Comédie, Y Exilé de Fioremse, le contemplateur errant des trois mondes, ils s*arrêtèrent ici un instant. Au dix-septième siècle, cette enceinte renouvelée par Richelieu fut témoin des premiers essais du Platon chrétien, de Mallebranche, et des rudes combats d'Arnaud. A deux pas de cette maison, furent élevés Fénélon, Molière et Voltaire. A l'ombre des murs extérieurs de cette chapelle, dans l'obscurité d'une petite rue voisine, écrivirent Pascal et Rousseau. Ici même, un étudiant, un jeune homme de vingt-cinq ans, M. Turgot, posa dans une thèse les véritables bases de la philosophie de l'histoire. L'histoire, messieurs, celle de la philosophie, de la littérature, des événements politiques, avec quel éclat elle a été récemment professée dans cette chaire, la France ne l'oubliera jamais. Qui me rendra le jour où j'y vis remonter mon illustre maître et ami, ce jour où nous entendîmes pour la seconde fois cette parole

simple et forte, limpide et féconde, qui , dégageant la science de toute passion éphémère, de toute partialité , de tout mensonge de fait ou de style , élevait l'histoire à la dignité de la loi?

Telle a été, messieurs, des temps les plus anciens ju$qu*au nôtre , la noble perpétuité des traditions qui s'attachent au lieu où nous sommes. Cette maison est vieille ; elle en sait long, quelque blanche et rajeunie qu'elle soit; bien des siècles y ont vécu; tous y ont laissé quelque chose. Que vous la distinguiez ou non, la trace reste, n'en doutez pas. C'est comme dans un cœur d'homme ! Hommes et maisons, nous sommes tous empreints des âges passés. Nous avons en nous, jeunes hommes, je ne sais combien d'idées, de sentiments antiques, dont nous ne nous rendons pas compte. Ces traces des vieux temps, elles sont en notre âme, confuses, indistinctes, souvent importunes. Nous nous trouvons savoir ce que nous n'avons pas appris ; nous avons mémoire de ce que nous n'avons pas vu; nous ressentons le sourd prolongement des émotions de ceux que nous ne connûmes pas. On s'étonne du sérieux de ces jeunes visages. Nos pères nous demandent pourquoi , dans cet âge de force, nous marchons pensifs et courbés. C'est que l'histoire est en nous, les siècles pèsent, nous portons le monde.

Je voudrais, messieurs, analyser avec vous ces éléments complexes, qui nous gênent d'autant plus que nous les démêlons à peine, saisir tout ce qu'il y a d'antique dans celui qui est né d'hier, m'expliquer à moi, homme moderne, ma propre naissance, me raconter mes longues épreuves pendant les cinq derniers siècles , reconnaître ce pénible et ténébreux passage par où, après tant de fatigues, je suis parvenu au jour de la civilisation, de la liberté.

DISCOURS D'OUVERTURE

Grave, solennel, laborieux sujet! il s'agit de dire comment Thomme, perdu dans Tobscure impersoitnalité du moyen âge, s*est révélé à soi-même, comment TindiVidu a commencé de compter pour quelque chose et d'exijiter en son propre nom. Plus d'esclave, plus de serf! Fesclave, c'est désormais la matière, domptée, asservie par Tindustrie humaine. L'antiquité rabaissa l'homme au rang de chose; l'âge moderne élève la nature, elle l'ennoblit par l'art, elle l'humanise. Une société plus juste s'appuie sur la base de l'égalité. L'ordre civil est fondé, la liberté conquise... et qu'on vienne nous l'arracher!...

Ce qu'il en a coûté à nos pères, pouf nous amener là! l'histoire aura beau faire, nous ne le saurons jamais. Tant d'efforts, de sang, de ruines!..» On a bien tenu compte des moments dramatiques, des combats, des révolutions ; mais les longs siècles de souffrance ; les misères extrêmes du peuple, ses jeûnes sans fin , ses effroyables douleurs pendant les guerres des Anglais, pendant les guerres de religion, dans la guerre de Trente ans, dans celles de Louis XIY, ce qu'on en a dit est bien peu de chose. Nous jouissons de tout, nous les derniers venus. Tous les siècles ont travaillé pour nous. Le quatorzième , le quinzième , nous ont assuré une patrie; ils ont sué la sueur et le sang; ils ont chassé l'Anglais ; il nous ont fait la France. Le seizième, pour nous donner la liberté religieuse, a subi cinquante ans d'horribles petites guerres, d'escarmouches, d'embûches, d'assassinats, la guerre à coups de poignard, à coups de pistolet. Le dix-huitième la fit à coups de foudre, et cependant il créait la société où nous vivons encore; création soudaine; le père n'y plaignit rien; où quelque chose manquait , il s'ouvrait la veine , et donnait à flots de son sang... Ainsi, chaque âge contribua; tous souffrirent, combattirent, sans s'inquiéter si cela leur profiterait à eux-mêmes. Ils moururent sans prévoir... Nous qui savons, messieurs, nous qui cueillons les fruits de leur labeur, bénissons -les, et travaillons de telle sorte que nous soyons bénis à notre tour « de ceux qui appelleront ce temps le tempe antique. »

Ce fut une solennelle époque dans l'histoire que l'an 1300, ce moment où Boniface VIII proclama son jubilé, comme pour signaler par cette pompeuse solennité la fin de la domination pontificale sur l'Europe. Il y eut grande foule à Rome ; on compta les pèlerins par cent mille, et bientôt il n'y eut plus moyen de compter; ni les maisons ni les églises ne suffirent à les recevoir; ils campèrent par les rues et les places sous des abris construits à la hâte, sous des toiles, sous des tentes, et sous la voûte du ciel. On eût dit que, les t

temps étant accomplis, le genre humain venait par-devant son juge dans la vallée de Josaphat. Le grand poète du moyen âge, Dante était alors à Rome ; ce spectacle ne fut pas perdu pour lui. Le pape avait appelé à Rome tous les vivants ; le poète convoqua dans son poème tous les morts ; il fit la revue du monde fini , le classa , le jugea. Le moyen âge, comme l'antiquité, comparut devant lui. Rien ne lui fut caché. Le mot du sanctuaire fut dit et profané. Le sceau fut enlevé, brisé; on ne l'a pas retrouvé depuis. Le moyen âge avait vécu ; la vie est un mystère , qui périt lorsqu'il achève de se révéler. La révélation, ce fut la Divina Commedia, la cathédrale de Cologne, les peintures du Campo- Santo de Pise. L'art vient ainsi terminer, fermer une civilisation, la couronner^ la mettre glorieusement au tombeau.

Ce vieux monde, qui s'éteignait alors, avait vécu sur deux idées d'ordre, le saint pontificat romain, le saint-empire romain , deux hiérarchies universelles, deux ordres, deux absolus, deux infinis. Deux infinis ensemble, c'est chose absurde. Un ordre double, c'est désordre. Combien, en fait, les deux hiérarchies étaient -elles troublées, c'est ce que personne n'ignore; mais enfin cette fiction légale avait mis quelque simplicité dans la vie. Le baron relevait sans difficulté du comte, le comte du roi ; le roi lui-même ne méconnaissait pas dans l'empereur la tête du monde féodal. Chacun savait sa place, la route était prévue, tracée d'avance. On naissait, on mourait dans un ordre prescrit. Si la vie était triste et dure, il y avait du moins pour la mort un bon oreiller.

Aussi 9 lorsque tout cela s'ébranla , lorsque Pédifice où l'on s'était établi pour l'éternité se mit à chanceler , l'humanité n'eut garde de se réjouir. Elle ne vit pas en cela, comme nous pourrions croire , un affranchissement. Ce fut une immense tristesse. Chacun joignit les mains, et dit : Que deviendrons-nous ?

Ce fut , messieurs , comme si une planète hostile s'approchant de la nôtre, en suspendant les lois, en troublant l'harmonie , vous voyiez cette maison trembler, le sol remuer, les montagnes s'émouvoir, le Mont-Blanc descendre et se mettre en marche au-devant des Pyrénées.

D'abord les deux figures colossales , le pape et l'empereur, se heurtèrent front contre front; le monde fit cercle autour. Il y eut là des choses étranges. Ces deux représentants de l'Europe chrétienne mirent bas toute religion, et renièrent. Le chef du saint empire appelle les Sarrasins contre les chrétiens, les établit en Italie, en face de Rome ; il alla donner la main au sotidan ; il écrivit, telle est du moins la tradition , le livre des Trois im-

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