‹ ŒuvresChapitre 7 sur 232 · PRONONCÉ A LA FACULTÉ DES LETTRES · texte numérisé non relu

PRONONCÉ A LA FACULTÉ DES LETTRES

posteurs, Mofse, Mahomet et Jésu»-Christ. De Tautre côté, le pape, te prêtre, le pacifique, prit le glaive, jeta l'éiole , et fit de sa crosse une massue ; il Tendit les clefs et la mitre, il se vendit luinnéme à la France, pour tuer l'empereur. Il le tua , mais il en mourut, laissant dans la plaie son aiguillon et sa vie.

Un signe grave de mort, c'est le soin dont les deux adversaires se travaillent à cette époque pour constater qu'ils sont en vie. Jamais ils n'ont crié plus haut, jamais ils n'ont élevé de plus superbes prétentions; ils s'agitent, déclament et gesticulent en furieux du fond de leurs sépulcres, Leurs partisans rq)ètent fièrement des paroles de démence, dont on frémit alors; bravades de la mort, inso^ lenee du néant. D'un c6té, Barthole proclame que toute âme est soumise à l'empereur, que le monde spirituel est à lui , comme le temporel, qu'il est la ioi vivante^ « Non , réplique le défenseur du pape, le frère Augustinus Triumphus, l'autorité infinie, tmffMUM, c'est celle du pape; immense, je veux dire, sans nombre, poids, ni mesure. Le pape, c'est plus qu'un homme, plus qu'un ange, puis^ qu'il représente Dieu. » Et si Barthole insiste, les moines, poussés à bout, lui diront u qu'entre le soleil de la papauté et la lune de l'Empire , il y a cette différence, que la terre étant sept fois pliis grande que la lune, le soleil huit fois plus grand que la terre , le pape est tout juste quarante -sept fois plus grand que l'empereur, »

Quoi qu'on pense de cette étrange arithmétique, quelle que soit entre les concurrents la grandeur relative, tous deux sont alors bien petits. C'est le moment où le premier résigne dans sa Bulle d'or les principaux droits de l'Empire ; dans cette der^ nière comédie, les électeurs le débarrassent res-* pectueusementde son pouvoir; ils lui dressent une table haute de six pieds , ils le servent à tahie , mais $^r cette table ils lui font signer son abaissement et leur grandeur. Le temps n'est pas loin où ce maître du monde engagera ses chevaux aux marchands qui ne voudront plus lui faire crédit, et s'enfuira de peur d'être retenu par les bouchers de Worms. Pauvre dignité impériale, elle va traîner son orgueilleuse misère , fugitive ayee Charles lY, captive avec Maximiiien; celui-ci servira le roi d'Angleterre à cent écus par jour, jusqu'à ce qu'il rétablisse ses affaires par un mariage , et que sa femme le nourrisse.

Le pape , d'autre part , n'est ni moins fier , ni moins humilié. Souffleté en Boniface YHI par son bon ami le roi de France , il est venu se mettre à ^ discrétion. Le Gascon Bertrand de Gott, pour devenir Clément Y, pactise secrètement dans cette sombre forêt de Saint- Jean d'Angely ; il y baise, les uns disent la griffe du diable; les autres, la

main de Philippe le Bel. Tel est le marché satanique : les Templiers périront , et avec eux la mémoire des croisades ; Boniface YIII sera flétri ; le pape déclarera que le pape peut faillir ; autrement dit, la papauté se tuera elle-même; le jugesecon* damnera ; l'immuable aura reculé.

Ce qu'il y a encore de dur dans la pénitence du pape, c'est qu'il est forcé par le roi de France de continuer à maudire l'empereur qu'il ne hait plus. » Hélas ! disait Benoit XII aux Impériaux qui demandaient l'absolution , le roi de France ne le voudra pas. Il m'a déjà menacé de me traiter plus mal que Boniface YIII. n Philippe de Yalois tenait en effet le pape et la papauté; il avait contre elle son Université , sa Sorbonne, Il fit un instant craindre à Jean XXU de le faire brûler comme hérétique. <( Pour les choses de la foi, lui écrivait -il, nous avons ici des gens qui savent tout cela mieux que vous j|utres légistes d'Avignon. »

Yoilà, messieurs, dans quelles misères tombèrent les deux grandes puissances qui, au moyen âge, avaient représenté le droit : le saint-empire et le saint pontificat. L'idée du droit placé naguère dans les deux représentants des pouvoirs temporel et spirituel, où va-t-elle se transporter? L'homme est lâché hors de la route antique, le sentier tracé dispi\raf t à ses yeux , il se trouve obligé de se guider et de voir pour soi. La pensée soutenue jusque-là, jusqu'alors persuadée qu'elle ne pouvait aller d'ellemême, la voilà laissée comme orpheline ; il lui faut, seulette et timide, cheminerpar sa propre voie dans ce vaste désert du monde.

Elle chemine; à côté d'elle marchent les nouveaux guides qui veulent la conduire. Ceux-ci, Franciscains, Dominicains, parlent encore au nom de l'Église, Ce sont des moines, mais des moines voyageurs, mendiants. Ils n'ont rien de la sombre austérité du moyen âge; l'humanité n'a rien à craindre; ils loi font un petit chemin de fleurs; s'il y a un mauvais pas , ils jettent sous ses pieds leur manteau. Lestes et facétieux prédicateurs, ils charment l'ennui du voyage spirituel. Ils savent de belles lUstoires, ils les content, les chantent, les jouent, les mettent en action. Ils en ont pour tout rang, pour tout âge. La foi, élastique en leurs mains, s'allonge, s'accourcit à plaisir. Toutes! devenu fa* cile, Après la loi juive, la loi chrétienne ; après le Christ, saint François. Saint François et la Yierge remplacent tout doucement Jésus-Christ. Les plus hardis de l'ordre annoncent que le Fils a fait son temps. C'est maintenant le tour du Saint-Esprit. Ainsi , le christianisme sert de forme et de véhicule à une philosophie antichrétienne. L'autorité est ruinée par ceuxqu'elleavaitinstituéssesdéfenseurs.

Tandis que ces moines entraînent le peuple dans

DISCOURS D'OUVERTUHE

]ear mysticisme vagabond, les juristes, immobiles sur leurs sièges , ne poussent pas moins au mouvement. Ceux-ci, âmes damnées des rois, fondateurs du despotisme monarchique, ne semblent pas d'abord pouvoir être comptés parmi les libérateurs de la pensée. Enfoncés dans leur hermine, ils ne parlent qu'au nom de l'autorité ; ils ressuscitent les procédures de l'Empire, la torture, le secret des jugements. Ils somment l'esprit humain de marcher droit par l'itinéraire du droit romain. Ils lui montrent dans les Pandectes la route nécessaire. Rien de plus , rien de moins. C'est la raiêon écrite^ Si l'humanité se hasarde de demander autre chose, ils n'entendent pas, ils ne comprennent pas, ils secouent la tète : NHiil hoc ad edictumprœtoris. Ces gens-là ont traversé le moyen âge sans en tenir compte. Depuis Tribonien , ils ne datent plus, Ce sont les Sept dormants qui se sont couchés sous Justinien , et se réveillent au onzième siècle. Quand le monde pontifical et féodal invoque le temps comme autorité, les jurisconsultes sourient, ils lui demandent son âge ; cette jeune antiquité de quelques siècles leur fait pitié. Leur religion, c'est Rome aussi, mais la Rome du droit; celle-ci les rend hardis contre l'autre ; un des leurs s'en va froidement appréhender au corpê le successeur des apôtres. Cette lutte , commencée par un soufflet, ils la continuent poliment pendant cinq cents ans au nom des libertés de l'Eglise gallicane. Ils mettent tout doucement la féodalité en pièces avec leur succession romaine, qui morcelle les fiefs. Ils relèvent la monarchie de Justinien. Ils prouvent doctement aux rois que tout droit est aux rois ; ils nivellent tout sous un maître.

Dans leur démolition du monde pontifical et féodal , les légistes procèdent avec méthode. D'abord ils défendent l'empereur contre le pape , puis ils poussent le roi de France contre le pape et l'empereur. Il ne tient pas à eux qu'en celui-ci ne soit coupée la tête du monde féodal. Ce monde s'en va en morceaux. Quand la France s'élève par la ruine de l'Empire, qui s'était dit son suzerain, quand le roi de France, transfiguré de Dieu au diable, de saint Louis à Philippe le Rel, commence, sous la direction des juristes, à réclamer la suzeraineté universelle, son vassal d'Angleterre répond pour tous; il réplique brutalement: Non, Que dis-je? il a l'insolence de jeter par terre son seigneur : C'est moi, dit -il, qui suis roi de France.

Alors commence une furieuse guerre. Elle commence entre deux rois, elle continue entre deux peuples. C'est la forte et petite Angleterre qui vient secouer rudement la France endormie. Le sommeil est profond après ce long enchantement du moyen âge. Pour arriver jusqu'au peuple, il faut

que l'Anglais passe à travers la noblesse. Celle-ci, battue à Crécy, prise et rançonnée à Poitiers, s'enferme dans ses châteaux; l'Anglais ne peut l'en tirer, les plus outrageuses provocations suffisent à peine. Cinq ou six fois elle refuse la bataille avec des armées doubles et triples. Alors l'Anglais s'en prend à l'homme du peuple, au paysan; il lui coupe arbres, vignes, l'affame, le bat, lui brûle sa maison, lui tue son porc, lui prend sa femme, donne aux chevaux la moisson en herbe... Il en fait tant, que le bonhomme Jacques se réveille, ouvre les yeux, se tâte, et remue les bras. Furieux de misère et n'ayant rien à perdre, il se rue contre son seigneur, qui l'a si mai défendu, il lui casse ses sabots sur la tête; cela s'appelle la Jacquerie. Jacques a senti sa force. Les étrangers revenant, il sent de plus son droit, il s'avise que le bon Dieu est du parti français. Alors les femmes même s'en mêlent, elles jettent leur quenouille, et mènent les hommes à l'ennemi. Cette fois , Jacques s'appelle Jeanne; c'est Jeanne la Publie.

La France a aux Anglais une grande obligation. C'est l'Angleterre qui lui apprend à se connaître elle-même. Elle est son guide impitoyable dans cette douloureuse initiation. C'est le démon qui la tente et l'éprouve , qui la pousse l'aiguillon dans les reins par les cercles de cet enfer de Dante, qu'on appelle l'histoire du quatorzième siècle. Il y eut là, messieurs, un temps bien dur. D'abord une guerre atroce entre les peuples, et, en même temps, une autre guerre, celle de la fiscalité entre le gouvernement et le peuple; l'administration naissante vivant au jour le jour de confiscations, de fausse monnaie, de banqueroute ;He fisc arrachant au peuple affamé de quoi payer les soldats qui le pillent. L'or, redevenu le dieu du monde, comme au temps de Car th âge , et l'exécrable impiété des mercenaires antiques renouvelée dans les condottieri de toutes nations.

De temps à autre, quelques mots jetés par les historiens nous font entrevoir tout un monde de douleur, u A cette époque, dit l'un d'eux, il ne restait pas hors des lieux fortifiés une maison debout, de Laon jusqu'en Allemagne. » u En l'année 1348, dit négligemment Froissard, il y eut une maladie, nommée épidémie, dont bien la tierce partie du monde mourut. »

Et tout en effet semblait se mourir. A la sérieuse inspiration des grands poèmes chevaleresques succédait la dérision obscène des fabliaux. Le monde n'avait plus de goût qu'aux licencieux écrits de Boccace. La poésie semblait laisser la place au conte, à l'histoire, l'idéal à la réalité. Entre Joinville et Froissard apparaît le froid et ju« dicieux Yillani.

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