‹ ŒuvresChapitre 8 sur 232 · PRONONCÉ A LA FACULTÉ DES LETTRES · texte numérisé non relu

PRONONCÉ A LA FACULTÉ DES LETTRES

Ce triomphe universel de la prose sur la poésie, qui, après toat, n'annonçait qu'un progrès vers la maturité, vers Tâge viril du genre humain, on crut y voir un signe de mort. Tous s'imaginèrent, comme avant l'an 1000, que le monde allait finir. Plusieurs se hasardèrent à prédire l'époque précise. D'abord ce devait être en l'an 1260; puis l'on obtint un sursis jusqu'en 1305, jusqu'en 133t( ; mais, en 1360, le monde était sûr de sa fin ; il n'y avait plus de rémission.

Rien ne finissait pourtant; tout continuait, mais tout semblait s'obscurcir et s'enfoncer dans les ténèbres; le monde s'effrayait, il ne savait pas que par la nuit il allait au jour. De là ces vagues tristesses qui n'ont jamais su se comprendre ellesmêmes. De là les molles douleurs de Pétrarque, et ces larmes intarissables qu'il regarde puérilement tomber une à une dans la source de Yaucluse. Mais c'est à l'auteur de la Divin» Comédie qu'il est donné de réunir tout ce qu'il y a alors en l'homme de trouble et d'orage. Délaissé par le vieux monde, et ne voyant pas l'autre encore, descendu au fond de l'enfer, et distinguant à peine les douteuses lueurs du purgatoire , suspendu entre Virgile qui pâlit et Béatrix qui ne vient pas, tout ce qu'il laisse derrière, lui parait renversé, à contre- sens. La pyramide infernale lui semble porter sur la pointe. Cependant, par cette pointe, les deux mondes se touchent, celui des ténèbres et celui du jour. Encore un effort, la lumière va reparaître; et le poëte, ayant franchi ce pénible passage, pourra s'écrier : V. La douce teinte du saphir oriental qui flotte- dans » la sérénité d'un air pur a réjoui le regard con- » soie; j'en suis sorti de cette morte vapeur, qui » contristait mon cœur et mes yeux. »

Messieurs^, ne désespérez jamais. De nos jours , comme au temps de Dante, vous entendrez souvent des paroles de tristesse et de découragement. On vous dira que le monde est vieux , qu'il pâlit chaque jour, que l'idée divine s'éclipse ici-bas. N'en croyez rien ; pour moi , si je pensais qu'il en fût ainsi, jamais je n'aurais entrepris de vous raconter eetCe triste histoire, jamais je ne serais monté dans

cette chaire. Non, messieurs, au milieu des variations de la forme, quelque chose d'immuable subsiste. Ce monde où nous vivons est toujours la cité de Dieu. L'ordre civil, si chèrement acheté par nous, est divin de justice et de moralité. La puissance du sacrifice n'est pas éteinte. Ce siècle n'est pas plus qu'un autre déshérité de dévouement. Le droit éternel a ses fidèles qui le suivent jusqu'à la mort. De nos jours, nous en avons connu qui couronnèrent une vie pure d'une fin héroïque. Nous n'avons pas connu ceux qui, aux siècles antiques , donnèrent leur vie pour leur foi. Mais pourtant, nous aussi, nous avons vu, touché des martyrs. Leurs reliques ne sont ni à Rome, ni à Jérusalem ; elles sont au milieu de nous, dans nos rues, sur nos places; chaque jour nous nous découvrons devant leurs tombeaux.

Quels que soient nos doutes , nos incertitudes , dans ces âges de transition, croyons fermement au progrès, à la science, à la liberté. Marchons hardiment sur cette terre, elle ne nous manquera pas ; la main de Dieu ne lui manque pas à ellemême. Nous sommes toujours, croyez -le bien, environnés de la Providence. Elle a mis en ce monde, comme on l'a remarqué pour le système solaire, une force curative et réparatrice qui supplée les irrégularités apparentes. Ce que nous prenons souvent pour une défaillance est un passage nécessaire, une crise périodique qui a ses exemples et qui revient à son temps,

C'est à l'histoire qu'il faut se prendre, c'est le fait que nous devons interroger , quand l'idée vacille et fuit à nos yeux. Adressons -nous aux siècles antérieurs; épelons, interprétons ces prophéties du passé; peut-être y distinguerons-nous un rayon matinal de l'avenir. Hérodote nous conte que, je ne sais quel peuple d'Asie, ayant promis la couronne à celui qui le premier verrait poindre le jour, tous regardaient vers le levant ; un seul, plus avisé, se tourna du côté opposé; et, en effet, pendant que l'orient était encore enseveli dans l'ombre, il apepçut vers le couchant les lueurs de l'aurore qui blanchissait déjà le sommet d'une tour!

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