‹ ŒuvresChapitre 9 sur 232 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

J*avais donné déjà Tonvrage de Vico ^ ; je donne aujourd'hui Yico lui-même, je .veux dire, sa vie, sa méthode , le secret des transformations par lesquelles passa ce grand esprit. On les retrouvera toutes, soit dans le Mémoire qu'il a écrit sur sa vie, soit dans les autres opuscules dont ce volume contient la traduction ou l'extrait.

La méthode suivie par Yico est d'autant plus importante à observer qu'il n'est peut -être aucun inventeur dont on puisse moins indiquer les précédents. Avant lui , le premier mot n'était pas dit ; après lui, la science était, sinon faite, au moins fondée ; le principe était donné , les grandes applications indiquées.

Ce principe, quel est-il? Le frontispice qu'on a sous les yeux en est la traduction pittoresque. C'est le même que Vico plaça en tète de la seconde édition de la Scienxa nuava (1730).

La femme , à tête ailée , dont les pieds posent sûr le globe et sur l'autel qui le soutient , c'est la philosophie , la métaphysique. Ce globe est le monde social fondé sur la religion du mariage et des tom-

' Voir , plus loin , Principes de la Philosophie de l'histoire , traduits de la ScienMa nuova.

' LMdée première de cette image emblématique est platonicienne et dantesque. Elle semble empruntée aux ▼ers du Paradis : « Comme Toiseau , dans sa feuillée » chérie , impatient de la nuit qui le prive de voir sa « coQYée et d*aller lui quérir la pâture, il devance * l'heure, sort des rameaux, attend, et regarde d*ar- » dent désir, pour qii*enfin vienne Taurore. Telle Celle

beaux, autrement dit sur la perpétuité des familles ; c'est ce qu'indique la torche, la pyramide , etc. La philosophie sociale s'élance du monde, comme pour remonter vers Dieu son auteur ^. De l'œil divin part un rayon qui, se réfléchissant en elle, va frapper, illuminer la statue de l'aveugle Homère, représentant du génie populaire, de la poésie instinctive des nations , d'où leur civilisation doit sortir. La statue , vieille et lézardée , porte sur une base ruineuse 'y il semble que le rayon la détruise en l'éclairant. C'est qu'en effet, cet Homère dans lequel on a cru voir un homme , doit périr comme homme , fondre au flambeau de la nouvelle critique ; disons mieux, il va plutôt grandir, il va devenir un être collectif, une école de poètes , de rapsodes , d'homérides; que dis-je une école? un peuple, le peuple grec, dont les rapsodes n'ont fait que répéter, moduler les traditions poétiques.

Le poète grec n'est ici qu'un exemple. Autant vaudrait tout poète primitif de tout autre peuple ; autant tel ou tel des législateurs antiques. Numa ou Lycurgue , Minos ou Hermès , pourrait figurer

» que j*aime se dressait attentive... Moi, la voyant sus- » pendue et avide, je restais comme celui qui voudrait » bien encore, et qui cependant jouit de Tespoir... (Po- • rad,, c. xxiii). — Je regardai les yeux de Celle qui em- » jMifYidt#a ma pensée; et comme un homme qui voit dans » un miroir l'image d'un flambeau avant le flambeau » même , il se retourne , il compare , et voit la flamme » et le miroir s*accorder comme en un chant Tair et I» les paroles ; ainsi je fus frappé, etc. « (Ibid,, c. xxvni).

ici comme Homère. Les législations , les religions sont, aussi bien que les littératures, l'ouvrage, l'expression de la pensée des peuples. Ici je demande la permission de me citer un instant moi-même. \ u Le mot de la Scienza nuova est celui-ci : Vhunumité est êon œuvre à elle-même. Dieu agit sur elle, mais par elle. L'humanité est divine, mais il n'y a point d'homme divin. Ces héros mythiques , ces Hercules dont le bras sépare les montagnes, ces * Lycurgues et ces Romulus , législateurs rapides , qui, dans une vie d'homme, accomplissent le long ouvrage des siècles, sont les créations de la pensée des peuples. Dieu seul est grand. Quand l'homme a voulu des hommes-dieux, il a fallu qu'il entassât des générations en une personne, qu'il résumât en un héros les conceptions de tout un cycle poétique. A ce prix , il s'est fait des idoles historiques , des Romulus et des Numa. Les peuples restaient prosternés devant ces gigantesques ombres. Le philosophe les relève et leur dit : Ce que vous adorez , c'est vous-mêmes, ce sont vos propres conceptions. . . Ces bizarres et inexplicables figures qui flottaient dans les airs , objet d'une puérile admiration , redescendent à notre portée. Elles sortent de la poésie pour entrer dans la science. Les miracles du génie individuel se classent sous la loi commune. Le niveau de la critique passe sur le genre humain. Ce radicalisme historique ne va pas jusqu'à supprimer les grands hommes. Il en est sans doute qui dominent la foule , de la tête ou de la ceinture ; mais leur front ne se perd plus dans les nuages. Ils ne sont pas d^une autre espèce ; l'humanité peut se reconnaître dans toute son histoire , une et identique à elle-même. » (Hist. Rom. , t. I , p. 6 de la S« édition.)

La science sociale date du jour où cette grande idée a été exprimée pour la première fois. Jusquelà , rhumanité croyait devoir ses progrès aux hasards du génie individuel. Les révoultions de la politique , de la religion , de l'art , étant rapportées à rinexpUcable supériorité de quelques hommes, il ne restait qu'à admirer sans comprendre, l'histoire était un spectacle infécond, tout au pins une fantasmagorie amusante. Les faits apparaissaient comme

^ Nous reproduisons le discours prélimioaire de la première édition sur. la vie et les ouvrages de Vice, au

individuels et sans généralité , on ne pouvait en dégager des lois, en tirer des inductions.

Quelle est l'influence de l'individu? jusqu'à quel point l'homme mythique , l'homme collectif, l'homme individuel, peuvent -ils être considérés comme expression, comme symbole d'une civilisation , d'une époque ? c'est là une question grave. La science, la morale, la religion, y sont engagées. Ce n'est pas dans cette petite préface que nous pouvons traiter ce grand sujet. Peut-être ailleurs essayerons-nous de dire ce que c'est que symbolisme, de fixer la critique de ce principe dangereux et fécond, d'expliquer comment les deux écoles, symbolique, antisymbolique, celle qui généralise, celle qui individualise, se combattant, se contrôlant, s'équilibrant l'une l'autre, sont également nécessaires à la science , dont leur balancement fait la vie, comme l'équilibre de la vie commune et de Findividuelle fait la vie de la nature.

Revenons. Le Mémoire biographique de Yico présentera à bien des lecteurs moins d'intérêt que peut-être ils n'en attendent '. La vie d'un grand inventeur n'est guère que l'histoire de ses idées. Point d'aventures , peu d'anecdotes. Yioo ne sortit guère de Naples. Il naquit, il vieillit pauvre, dans les fonctions obscures de l'enseignement; heureux et reconnaissant, lorsque les grands, Jes gouverneurs espagnols ou autrichiens lui faisaient l'honneur insigne de lui commander un discours , une épitaphe, un épithalame. Qu'un esprit si indépendant ait montré tant de respect et d'admiration pour la puissance, c'est un contraste qui pourra étonner ceux qui ne connaissent pas l'Italie.

Humilité vaniteuse, glorioles académiques, éloges splendides d'une foule d'illustres inconnus : c'est là ce qu'on retrouverait dans la vie de tous les lettrés de cette époque. Au milieu de ces misères, dont il se croit lui-même préoccupé sérieusement, on distingue que sa seule affaire est la poursuite de sa grande idée. Il faut voir comme il partit de loin , comme il gravit péniblement des pieds et des mains l'âpre et solitaire sentier de sa découverte, s'élevant chaque jour à une région inconnue, ne rencontrant nul autre émule à surpasser que soi-même , se mo-

risque de répéter quelques détails biographiques qu*oa retrouvera dans la Vie de Vieo, écrits par lui-méaie.

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