LA. CONTAGION DE LA FIEVRE JAUNE
LUES A l'académie DE MEDECINE^
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ï^jEUX des médecins français qui ont le mieux écrit sur la fièvre jaune, après l'avoir observée en Amérique , assurent qu'elle n'est pas contagieuse. La même opinion se retrouve dans la majorité des écrits sur celte matière, insérés dans nos journaux de médecine. Cependant il s'en faut beaucoup que la question soit décidée pour tous les médecins, et sur-tout pour les peuples et les gouvernemens. J'ai pensé que ceux qui désirent l'approfondir en étudiant les raisons que font valoir les deux partis, liraient avec quelque intérêt celles sur lesquelles se fondent les contagionistes ^ pour me servir d'une dénomination reçue en Amérique. Je les puiserai dans une brocliure publiée à Pliiladelphie en 1800, par M. Cwriey membre du Collège des médecins de cette ville, sous le titre de A sketch ofthe rise and progrès s of the yelloiv feper^ and of the proceedingofthe hoard ofheahh ^ in JPhiladelphia , in the year J^Q^j to which is added a collection of facls and observations respccting the origin ofthc ijcllo\'t>
fei^er in tJiis coiuiln^ * Cette brochure me paraît d'au tant plus propre à remplir cet objet , qu'elle a été donnée à un de mes' amis, M. Michaux (i), par M. Hosack y médecin et professeur distingué à Ne\^ - Yorck , comme un des ouvrages le plus probans en faveur de la contagion.
La méthode de l'auteur consistant principalement à suivre la fièvre jaune dans ses différentes invasions, et à indiquer la cause de chacune , qu'il trouve toujours dans l'importation , cet extrait présentera en même-temps un tableau chronologique des premières invasions , ou présumées telles, de la fièvre jaune et de toutes celles qui ont eu lieu dans les Etats-Unis jusqu'en 1800. Je le ferai suivre de quelques remarques sur les principaux faits qu'il contiendra , et d'une notice sur les épidémies qui se sont succédées à Malaga, depuis 14^7 jusqu'à nos jours.
Avant d'aller plus loin , il ne sera pas inutile de rappeler qu'on trouve dans les auteurs trois opinions sur Forigine et la contagion de la fièvre jaune. Les uns pensent que cette maladie est totalement étrangère à l'Amérique et à l'Europe , et qu'elle dépend d'un virus sui generisj et perma-
(l) M. Michaux voyageait en Tan X, dans les ÉtatsiJnis^ par ordre du ministre de l'intérieur. Voyez dans son ouvrage intitulé : Voyage à l' Ouest des monts AllegJianySy quel(|ues détails intéressans sur la fièvre jaune.
lient qui , ayant été une fois importé en Améri-que , s'y conserve en se propageant d'homme à homme et dans des foyers, mais particulièrement et presque exclusivement entre les tropiques; le froid le précipite ou l'anéantit, en sorte que dans les Elats-Unis, par exemple, chaque fois que la maladie se reproduit, elle n'est pas due, pour l'ordinaire , à des foyers subsistans depuis la précédente invasion , mais à ce qu'elle a été importée de nouveau des climats chauds. Les autres veulent qu'elle naisse spontanément dans les Antilles et dans les autres lieux situés sous la zone Torride, mais non dans les régions tempérées , qù elle ne s'introduit jamais que par importation. pendant les saisons chaudes. Les troisièmes soutiennent que la fièvre jaune naît spontanément dans toutes les villes où elle se déclare, mais qu'une fois produite dans une maison ou dans une rue particulière , elle gagne le reste de la ville par contagion , et que les foyers qu'elle laisse après elle n'ont que très-peu de permanence. Les uns et les autres admettent d'ailleurs que le virus, soit permanent , soit importé, soit engendré dans un lieu, a besoin, pour exercer son action, du concours de certaines circonstances dépendantes des localités , de l'état de l'aimosphère, etc. Il y a bien encore une quatrième opinion 5 c'est celle des médecins qui , attribuant aussi la fièvre jaune à des causes locales, partout où elle se manifeste , admettent en même
temps que sa propagation dans les différens quartiers d'une même ville dépend des mêmes causes qui ont décidé son apparition , et nnllement de la contagion 5 mais qui ne nient pas pourtant qu'elle ne puisse devenir contagieuse dans certains cas, et entr'autres lorsqu'on s'expose dans des lieux où elle a acquis une grande intensité j et où un grand nombre de malades sont rassemblés. Toutefois, c'est plutôt comme une chose possible que comme une chose observée qu'ils admettent la contagion dans ces cas. Cette dernière opinion est celle de Hillary , et en général des médecins qui se sont déclarés contre la contagion de la fièvre jaune , comme cause de sa propagation. M. Currïe paraît hésiter entre les deux premières. '
1689. ^ ^^ trouve aucune trace de fièvre jaune en Amérique avant 1689; cette année-là. elle éclata au fort Saint-Pierre de la Martinique peu après que des vaisseaux français , revenant de Siam j Y eurent abordé. De la Martinique elle fut bientôt portée par des vaisseaux de commerce dans les autres îles , et d'abord à Saint-Christophe et à Saint Domingue, où elle occasionna une si grande mortalité, queLouis XIV assujettit à la quarantaine tous les vaisseaux qui, de la Martinique, se rendraient dans cette dernière île , ce qui prouve qu'on regardait, et la maladie comme contagieuse, et la Martinique comme son foyer. En 1 708 , le même roi porta peine de mort contre tout maria
ou passager qui, revenant des Antilles, débarquerait sur le territoire français sans en avoir obtenu la permission après une visite légale.
1691. La jfîèvre jaune ne parut à la Earbade qu'en i6()i ; elle fut désignée sous le nom de maladie noupelle,
1697. Sa première apparition dans les Etats- Unis n'eut lieu qu'en 1^97, qu'elle fut portée eh Virginie par l'escadre de l'amiral Nevil] , qui revenait des Antilles.
1699. Deux ans après, elle éclata à Philadelphie , sous le nom de maladie de la Barhade..Ve\\dant plusieurs semaines, elle enleva journellenient six ou huit personnes , quelquefois dix ou donze : Philadelphie ne contenait alors que six cents familles. Ce fat dans la dernière semaine de septembre qu'elle enleva le plus de monde. Elle avait entièrement cessé le 1^^* novembre.
La même année elle parut pour la première fois à Charlestown.
1702. Trois ans après, elle fut portée de l'île Saint Thomas à New-Yorck dans une balle de coton, et fut très-meurtrière. Certains papiers du temps font foi que le i^i' septembre, entr'autres, il en mourut dix-sept personnes.
1723. Elle fut portée de nouveau à la Barbade
. en 1723 , par le vaisseau de guerre le Lyiin , qui
revenait de la Martinique 5 et de rechef dix ans
après, par un vaisseau qui revenait encore de la
, Marlinique , où elle avait éclalé peu après ^arrivée d'une flotte venant de Marseille. C'est d*après le docteur Waneiique M. Currîe cite ces deux invasions. Ce médecin , qui pratiquait alors à la Barbade, et qui a publié en 1739 un Traité sur la fit-' i>rejaane^ assure non seulement que Tune et l'autre furent introduites par importation 5 mais qu'on n'aurait pu raisonnablement en soupçonner d'autre cause, puisqu'il n'y a à la Barbade ni marais j ni lacs , ni aucune autre source de miasmes putrides j que les fièvres intermittentes y sont trèsrares y et que l'air y est pur et frais, et peut-être plus salubre qu'en aucune autre colonie à sucre. Il ajoute que , pendant les sept ou liuit années qui précédèrent la première de ces invasions , il avait étudié avec une grande aitenliou l'effet du climat et des saisons sur la santé des habitans. Il avait vu des années où. la chaleur et la sécheresse étaient insupportables et de longue durée , d'autres qui étaient constamment pluvieuses, et d'autres où les tempêtes étaient fréquenies et le temps tout-à-fait variable, sans que , dans aucun de ces cas, il se fut manifesté quelqu'appa renée de fièvre jaune. M. Currie paraît ajouter un grand poids au témoignage d'un médecin qui avait vécu si long-temps dans les Antilles , et qui avait fait une étude particulière de cette maladie. Mais observons en passant que le docteur TVarren regardait l'invasion de 1723 comme la première qui eut lieu à la Barbade^
et celle de 1733, comme la peste du Levant, apportée par des vaisseaux de Marseille , et que Hillary , qui avait aussi pratiqué plusieurs années dans cette île, et dont l'autorité vaut au moins celle de TVcirren ^ n'admettait ni importation ni contagion,
ij^^* Suivant/). Ulloa^ ce ne fut qu'en 1729 que la fièvre jaune parut pour la première fois sur le continent de l'Amérique méridionale j cette année-là , elle détruisit à Saint-Marthe la plus grande partie des équipages des vaisseaux gardescôtes.
Bornons-nous maintenant à suivre ses retours et ses progrès dans les Etats-Unis.
1732. Elle reparut à Charlestown en 173^.
1737. En Virginie, en i'j?>'J»
1739. Encore à Charlestown, en 17393 et, dans . les trois cas, en remontant à la source, on trouva qu'elle avait été apportée des Antilles.
1741. Ce fut par la même cause qu'elle éclata de rechef en Yirginie , en 1 74 1 •
Cette même année, elle fut importée de la Barbade à Philadelphie avec le linge et les habits d'un jeune homme qui en était mort dans cette île. Toutes les personnes qui se trouvèrent présentes à l'ouverture de la malle qui les contenait furent frappées de la maladie , et les mêmes effets, ayant été exposés au grand air, répandirent la contagion dans la ville. Plus de deux cents personnes en moururent; ^
II*. Partie» IJ
En 1745^ retour à Chaiie8lo\\n , importée des Auiilles.
En 17475 ^ Philadelphie , ) légèrement; source et à New-Yorck , ^ non indiquée.
En 174B, à Charlestowuj venue des Antilles.
En 1762, à Philadelphie, Elle fut apportée de la Havane par un matelot qui en était atteint, et qui la communiqua à la famille chez laquelle il logeait, auprès du Marché-Neuf dans la partie basse de la ville. Elle se propagea ensuite de proche en proche , jusqu'à occuper presque la totalité de la ville, et principalement toute la partie située audessous du grand égoùt. Cet égoût, qui traversait trois des principales rues, était le réceptacle commun de toutes les immondices , et n'était point encore voûté. La maladie cessa tout-à-coup vers la mi-octobre, et ne reparut ni à Philadelphie ni dans aucune autre ville des Etats-Unis, pendant les trente années suivantes.
Maisles Antilles n'enfurentpas toujours exemptes dans cet intervalle; elles ne le furent tout-àfait qu'après la paix de 1 783. Depuis cette paix jusqu'en 1790, M. 6*zim^ n'a pu découvrir aucun vestige de fièvre jaune, ni daus les Antilles, ni dans le reste de l'Amérique. Son retour en 1790 forme une époque d'autant plus remarquable dans l'histoire de cette maladie, qu'il fut marqué par les plus grands ravages , et que depuis elle n'a plus cessé d'en faire annuellement dans les îles, et
( 259 ) non- seulement dans les ailles de TUmon, qu'elle avait attaquée autrefois , mais même dans un grand nombre d'autres où elle ne s'était jamais montrée auparavant. Enfin, c'est particulièrement depuis cette époque que la fièvre jaune a fait tant de bruit en Amérique et en Europe , et qu'elle y a acquis une si malheureuse célébrité. Yoici comment M. Currie , d'après les papiers publics du temps et le témoignage de plusieurs médecins , entr'autres du doct. Chrisholm ^ alors médecin à la Grenade , explique cette terrible reproduction d'un virus qui paraissait éteint. J'emprunterai de ce dernier quelques détails que M. Currie a passés sous silence.
1798. En avril 1792, k vaisseau le Hankey partit de Londres pour aller établir une colonie à Boulam, île voisine de la côte de Guinée. Il avait à bord environ deu:?^ cents personnes en bonne santé ^ et la côte sur laquelle il aborda passe pour être très- saine j e:xceptétjue les eaux y sont de fort mauvaise qualité. lié Hankey ^ obligé de faire usage de ces eaux , et de tenir la mer dans la zone Torride pendant neuf mois , vit bientôt éclater à bord une maladie qui emporta en peu de temps les trois quaits de son monde. Hors d'état de regagner Londres, il se rendit au port Saint-Georges de la Grenade, le 18 février 1793. Peu après son arrivée^ la maladie qui lui avait été si fatale , et qui est désignée dans les auteurs sous le nom de fièi>re dft
Boulam , se maniiesla dans ce port , d'où elle se propagea dans l'île , alleignit les colons acclimatés et même les nègres , et ne tarda pas à être portée dans plusieurs autres lieux des Antilles , et notamment à Saint-Domingue. Elle y régnait au mois de juin suivant, lorsque les nègres s'emparèrent du Cap-Français. Les blancs, pour échapper à leur fureur, se jetèrent sur les vaisseaux qui étaient dans le port , et ces vaisseaux , surchargés de passagers et d'effets de toute espèce, emportèrent avec eux la fièvre dans la plupart des lieux où ils abordèrent. Ce fut peu après la mi-juillet que plusieurs arrivèrent à Philadelphie , et la maladie de Boulam ou fièvre jaune y éclata le i^i- août dans une auberge. Cette auberge était située sur le quai où stationnaient deux des vaisseaux en question , à bord desquels plusieurs passagers étaient malades. Différentes personnes tombèrent malades les jours suivans dans le voisinage de cette auberge. On remarqua que quelques passage rs dont la santé paraissait en fort mauvais état, s'étant reposés dans une cuisine sur le quai , en sortant des vaisseaux , trois domestiques de cette maison furent attaqués de la fièvre jaune , le :2 août. La maladie continua de faire des progrès ; mais, pendant quinze jours, elle fut bornée au bout de rue dans lequel elle s'était d'abord manifestée. Enfin, après avoir enlevé plus de quatre mille personnes, elle cessa presque tout-à-coup vers le 26 octobre.
Aucune autre ville des Etats-Unis n'en fut atteinte celte année-là.
1794' Elle reparut l'année suivante à Philadelphie, mais très-faiblement.
A Newhaven. Elle y fut apportée au mois de juin par un sloop venant de la Martinique. Ce vaisseau avait à bord une malle remplie d'effets, dont le propriétaire était mort de la fièvre jaune à la Martinique. Trois des personnes qui assistèrent à Newhaven , à Fouverture de cette malle , moururent de la même maladie peu de jours après. Le docteur Monson, de cette ville, assure qu'il n'y en existait aucun vestige avant l'arrivée du sloop, et qu'il en mourut soixante-quatre personnes. « Il y eut un cas , dit ce médecin , qui m'embarrassa beaucoup 5 ce fut celui d'un enfant qui eut la fièvre jaune saris que je pusse découvrir qu'il eût été exposé à la contagion en aucune manière. J'appris à la fin qu'une personne qui avait gardé plusieurs malades, ayant rencontré cet enfant dans la rue, l'avait pris et porté dans ses bras. >>
En 1795,
A Norfolk, ^ source
A Baltimore , ( non indiquée.
A New-Yorck , importée par le brick le Zéphir, venant du Port-au-Prince.
En 1796,
A Charlestown, ^ ^ source
A Boston , ( non indiquée.
A îiadham (ConneclicuL), importée par un vaisseau venant de la Havane.
En 1797, A Philadelphie ,
A Norfolk,
4 Ti 1 . f source
A Joaltimore , > . . ,
. T) • 1 ( non indiquée.
A Bristol , \
A Providence ,
A Nevv-bury Port , importée par un vaisseau arrivé des Antilles au mois de mai, et à bord duquel quelques personnes étaient mortes dans la traversée.
En 1798,
A New-Yorck ,
A Chester, .
A Marcushook ,
A Ti 1 1 \ source
A 1 etersburgh , > . ,. ,
A TTir-i • ^n î ^ s ( nonmdiquee.
A VVilmington (Larol. mer. j * ^
A Boston ,
A New-London,
A Wilmington (Delaware), importée de Philadelphie. Le docteur Tilton^ pour prouver que la fièvre jaune se transmet plus facilement par lesvétemens que par les hommes , rapporte comme un fait très-remarquable que la première personne qui en mourut, était venue malade par la diligence , et qu'elle ne la communiqua à personne ^ mais que la maladie commença au bord de la rivière où stalionneni les chaloupes qui reviennent de Pbiladcl-
pliie cîinrgces de différens effets, el qu'elle gagna de là successivement les maisons voisines (i).
A Portsmoulli (N. Hamps.)pour la première fois. Elle s'y manifesta peu après l'arrivée d'nn vaisseau venant de la Martinique j sur lequel deux hommes étaient malades lorsqu'il quitta cette île^ et dont l'un était mort pendant la traversée. Elle frappa ses premières victimes dans la maison du propriétaire du vaisseau , puis se propagea dans les maisons voisines^ mais ne s'étendit pas au-delà des rues qui environnent le quai où il mouillait.
(l) Cette citation est en effet assez remarquable pour mériter d'être copiée textuellement : ce Dr. Tilton say (and Dr. Tilton has been accustomed to make correct observations) : at TVilmington v/e hâve no appréhension of domestic origin. Every médical caracter in tliis place take it for granted that the disease 'was imported froni Philadelphia , and no otherwise created^ it appeared to me also y that infected honsehold goods and furniture , broughtfrom the city by our shallops had more influence in spreading the contagion than dlseased persons : for it 'was very remarkable j that the disease ^vas not communicated from the Jîrst person v^ho died ofit y and 'who eame do-wn and sinckened in the land stage : but ^ 'when the fever became épidémie , its took it rise at the -watcr edge , and infected all^ or 'withfew exceptions , graduelly up to highstreet. » Peut-être trouvera-t-on difficile à comprendre pourquoi des •vêtemens apportés par des chaloupes sont plus susceptibles de communiquer la contagion , que ceux dont est enveloppi et dans lesquels meurt un malade.
Ces rues , exemptes d'immondices , sont situées dans le quartier le plus élevé de la ville 5 et qui a toujours passé pour être le plus salubre. Lorsque ce vaisseau arriva, il n'existait, et depuis longtemps il n'avait existé à Portsmoutli aucune espèce de fièvre.
A Philadelphie, importée de Saint-Domingue par le vaisseau la DéhoraAl résulte des dépositions authentiques faites par quelques-uns des passagers, et notamment par Jean Boden , charpentier sur la Uéhora^ que ce vaisseau, parti de Philadelphie eu février, arriva en avril au Port-au-Prince^ que là un de ses matelots, nommé Philips, passa sur un brick anglais pour y voir un ami qui était malade de la fièvre jaune 5 que Philips assista sou ami jusqu'à la mort^ qu'étant ensuite revenu sur la Dc~ hora y il fut lui-même attaqué delà maladie, et assisté par Jean Boden 5 que la Déhora ayant sur l'entrefaite levé l'ancre pour Jérémie, autre port de Sauit-Domiugue , Jean Boden eut la fièvre jaune dans la traversée j que , pendant le séjour de ce vaisseau à Jérémie , beaucoup d'autres personnes de l'équipage en furent atteintes , et que plusieurs en moururent; qu'enfin, la Déhora ayant quitté ce port en juin pour revenir à Philadelphie, perdit, par la fièvre jaune, cinq matelots et trois passagers pendant le voyage. Elle y arriva le 8 de juillet , ayant à bord quatre-vingt-dix personnes. Le 9, trois de ses gens furent envoyés à l'hôpilal
do la marine, un le lo, et deux le il , tous avec des symptômes de fièvre jaune. Ce vaisseau j après avoir observe une quarantaine de dix jours, et s'être fait exempter d'une plus longue par de fausses déclarations , s'approcha de la ville et déchargea sa cargaison, puis s'avauça au village de Kinsington pour se réparer. Les premiers exemples de fièvre jaune observés à Philadelphie furent tous des personnes qui avaient été sur la Déhoraj ou qui avaient eu des relations avec l'équipage. Il en fut de mémo à Kinsington ; il n'y existait aucun cas de fièvre jaune avant l'arrivée de ce vaisseau; mais plusieurs des personnes qui travaillèrent à le réparer, el d'autres qui habitaient dans le voisinage, ne tardèrent pas à tomber malades, et la plupart moururent. «Tous ces faits, dit M. Currie^ sont si bien démontrés, et ils ont été si clairement exposés dans la brochure publiée par le collège des médecins de Philadelphie, sous le titre de Facts and observations on the origin and nature ofthe pesiilential or yellow fever , etc. , que c'est se jouer de notre entendement que de vouloir leur opposer des théories chimériques et des argumens déduits d'analogies incertaines. Tous ces vains raisonnemens ne font qu'entretenir l'alarme dans le public , et portent un grand préjudice à la prospérité de nos villes commerciales. Il serait important que la législature intervînt pour faire cesser lui pareil désordre. >i>
1799. L'année suivante , la même maladie se manifesta
A Charlestown , ^ source
A Edenton, ( uoi> indiquée.
A New-bury-Port. Il n'existait] aucune apparence de fièvre jaune dans cette ville , lorsque le vaisseau le Sally y arriva de Fîle Saint-Thomas, le ^7 juin, avec une personne qui en était atteinte, La maladie éclata cinq ou six jours après, en commençant par les personnes qui avaient communiqué avec l'équipage du Sally ^ ou qui habitaient sur le quai sur lequel sa cargaison avait été déchargée,
A NewYorck , importée de la Havane par le vaisseau le général FFayne, Ce vaisseau , parti de New-Yorck le i/\. avril avec vingt-cinq hommes d'équipage , en perdit un à la Havane le 26 mai , puis un autre le i^^* juin, et un troisième le 14 du même mois , pendant la traversée pour revenir à Nev\r-Yorck. Arrivé le 22 , il fut mis en quarantaine. Un de ses matelots avait la fièvre jaune , et en mourut le lendemain à l'hôpital de la marine. Le. 27 , un des passagers fut attaqué de la même maladie, lue général JVayne y après avoir éprouvé une quarantame de vingt-deux jours , et avoir été nettoyé, lavé , ventilé, etc., sans décharger sa cargaison , s'avança jusqu'à la ville 5 et ce fut bientôt après que la fièvre jaune éclata sur le quai où il avait jeté l'ancre, et où il n'existait auparavant au-
cune apparence d'insaluLilie. Cet événement exaspéra tellement les habitans , que le général JVayne fut contraint de s'éloigner.
A Pliiladolpliie. L'auteur n'est pas clair sur l'oriiiine de cette invasion , dont toutes les circonstances devaient, pour tant lui être très-présentes , puisqu'il en avait été témoin oculaire et qu'il écrivait peu de mois après. Il l'attribue toujours à l'importation 5 mais il désigne successivement plusieurs vaisseaux arrivés de différens pays, et il est difficile de démêler auquel on doit s'en prendre. Voici le précis de son exposé : Le temps avait été froid et humide depuis le mois d'avril jusqu'au 12. de juin, qu'il survint tout- à-coup une chaleur excessive et sans pluie, laquelle dura jusqu'au 2.6. La première personne attaquée de fièvre jaune le fut le i5 ou le 16 de juin (on ne dit pas comment elle l'avait gagnée) 5 deux autres le furent le 17. Une des deux avait été le i5 à bord d'un vaisseau venu de Curaçao et qui était en quarantaine. La maladie continua de faire des progrès les jours suivans , mais toujours dans le même voisinage et à peu près au même lieu , c'est-à-dire sur le même quai que les années précédentes. Depuis le 1 3 de mai , le sloop le Molly était à l'ancre auprès de ce quai. Ce vaisseau était venu de Saint- Domingue avec un équipage en bonne santé. Sa cargaison, qui consistait principalement en café, ayant été déchargée et emmagasinée auprès du quai
dans les premiers jours de juiii^ ses écoutilles denieurèreiit fermées jusqu'au si, qu'on fut obligé de les ouvrir à cause de la mauvaise odeur qui s'en exhalait. On employa plus de cinq cents seaux d'eau pour détruire cette odeur. Il y avait auprès du Molly un vaisseau de Hambourg, sur lequel trois hommes tombèrent malades peu après qu'on eut ouvert les écoutilles du premier 5 deux moururent avec des symptômes de malignité. Plusieurs allèges furent employées pendant la première moitié de juin à décharger sur le même quai des vaisseaux venus des Antilles, et qui étaient en quarantaine. Il faut savoir aussi que les quarantaines étaient fort mal observées , et qu'une fois on surprit sept personnes de la ville qui passaient sur des vaisseaux en quarantaine. Une autre fois un vaisseau de la Nouvelle-Angleterre , qui arrivait des Antilles , se fit exempter de la quarantaine , en affirmant par serment qu'il venait en dernier lieu de la Nouvelle- Angleterre. — Le 24 de juin , la maladie se manifesta sur un autre quai, celui de la Distillerie, à bord d'un vaisseau arrivé de Livourne le 19. Tout auprès étaient deux autres vaisseaux venus des Antilles, l'un le 9, l'autre le 17 (on ne dit pas de quels ports, ni s'ils avaient des malades). Il y avait au même endroit un petit vaisseau de la Caroline, qui leva l'ancre le 24 juin pour s'en retourner. La fièvre jaune éclata sur son bord presque aussitôt qu'il eut mis à la voile. Les quatre ou
( 2^9 ) Cinq hommes qu'il portait en furent tous atteints, en sorte qu'il fut contraint de s'arrêter à une trentaine de lieues au-dessous de Philadelphie : il n'en réchappa qu'un. Le propriétaire du quai fut atteint le 26. Une personne qui avait été le voir dans sa maladie, le fut le 2 juillet. La garde, le fils de cette dernière personne et un jeune homme de sa maison , eurent le même sort quelques jours après 5 le jeune homme mourut. — Le 2.1 juin, le navire de Livourne quitta le quai de la Distillerie, et s'avança vers un autre situé un peu plus loin. Peu de jours après, le fils du propriétaire de ce dernier qn ai, et successivement plusieurs personnes de la même famille tombèrent malades. — Le 29 juin, le bureau de santé ordonna au sloop le Molly de se rendre au lieu de la quarantaine. (Il paraît donc qu'on s'en prenait à ce sloop malgré qu'il fût arrivé avec un équipage en bonne santé, et que ses écoutilles n'eussent été ouvertes que cinq ou six jours après l'apparition de la fièvre jaune. ) — Ses progrès furent lents dans les premiers mois. Du i5 de juin au 11 de juillet, on n'en connaissait que vingt -un cas, dont onze avaient été mortels. Elle se ralentit encore les jours suivans ^ elle parut même s'éteindre. Mais vers la mi-août elle reprit une nouvelle activité et continua jusqu'à la mioctobre. Quelques nuits d'assez fortes gelées, qui survinrent alors, l'arrêtèrent presque tout-à-coup 3 en sorte que ceux des habitans qui s'étaient échap-
pés de la ville y éiaient presque tous rentrés avant la fin de ce mois. Aucun d'eux ne tomba malade après sa rentr(;e , malgré que le bureau de santé n'eût pris aucune mesure pour faire purifier les ef-^ fets et les maisons des personnes qui avaient été attaquées de la maladie. Trois ou quatre personnes tout au plus en furent atteintes dans le cours de l'hiver , qui fat d'ailleurs , jusqu'à la fin de janvier , le plus doux qu'on eût vu depuis plusieurs années. Du reste , elle ne s'étendit pas au-delà d^ la septième rue , à partir des quais où elle avait commencé. Toute la portion de la ville située à l'ouest de cette rue en fut exempte. La banque et la douane ne cliangèrent point de local , et continuèrent leurs opérations 5 et , de toutes les personnes venues du dehors poLU- leurs affaires avec ces deux établissemens aucune ne contracta la maladie, ce que M. Currie cite comme une preuve que la cause n'en était pas répandue dans l'atmosphère. (Les deux établissemens en question ne seraientils point à l'ouest de la septième rue ? ) Il rapporte aussi que, dans les premiers jours de juillet, une dame partit de Philadelphie, malade de la fièvre jaune, et qu'elle en mourut à Wilmington , sans la communiquer à personne. C'est le second cas de ce genre que cite M. Currie, — Le nombre total des morts, tant par la fièvre jaune que par toute autre maladie , depuis le 10 juillet jusqu'à la fin d'octobre, ne fut que de 1276 sur une population
( ^7^ ) de 55,000 anies. ( J*ai cru devoir rapporler toutes les circonstances de cette invasion telles que les a exposées M. Currie ^ et par les raisons que j'ai dites d'abord , et parce qu'il semble les avoir publiées comme autant de preuves nouvelles et convaincantes contre ceux qui avaient attaque son opinion les années précédentes. )
Tel est le précis historique et de Torigine de la fièvre jaune en Amérique, et de ses progrès dans les Etats-Unis, jusqu'au temps où l'auteur écrivait. Il ne rapporte aucun fait qu'il ne cite à l'appui quelqu'autorilé, et c'est presque toujours celle des médecins qui en ont été témoins. De cette masse de faits et de témoignages , il conclut que la fièvre jaune est une maladie étrangère et long-temps inconnue en Amérique; qu'elle y fut apportée des Indes-Orientales à une époque bien déterminée 5 et que, depuis cette époque, toutes les fois qu'elle a reparu dans les Etats-Unis, on trouve toujours, en remontant à la source, qu'elle y a été importée de quelque lieu où elle existait antérieurement, ce Que ceux , dit M. Cunie ^ qui prétendent que la lièvre jaune n'est due qu'au climat, à l'état de l'atmosphère et aux exhalaisons du sol, expliquent donc pourquoi nous avions été plus de trente ans exempts de cette maladie , lors de l'invasion de 1793 5 pourquoi elle ne se manifeste que dans nos villes commerciales, et pourquoi elle commence toujours par les quartiers où
( ^7^ ) abordent les vaisseaux. Les causes qu^ils allèguent auraient peut-être ëlé admissibles autrefois, lorsque nos villes n'étaient point pavées, que nos éeçoûts n'avaient point d'écoulement, que les immondices dont ils étaient remplis y demeuraient exposées à l'action du soleil , et qu'il y avait , dans les environs des eaux stagnantes et divers foyers de putréfaction. Mais toutes ces causes d'insalubrité, inséparables des nouveavix élablissemens , ne peuvent plus appartenir à des villes aussi anciennement fondées, et dans un état aussi prospère que le sont la plupart de celles que ravage maintenant la fièvre jaune, et il y avait longtemps qu'elles en avaient été écartées lors de la terrible invasion de 1793. Aussi les fièvres et les dyssenieries, jadis si formidables , y avaient-elles presqu'entièrement disparvi, sur-tout à Pbiladelpbie et à New-Yorck. Les relevés des registres mortuaires de ces deux villes prouvent que l'air y est plus salubre qu'en aucune de l'Europe , située sous la même latitude , et ayant la même population. Cependant, c'est après tant d'améliorations que la fièvre jaune éclate parmi nous avec une violence inouie 5 mais elle n'y éclate qu'après avoir fait son apparition dans les Antilles plusieurs mois auparavant, et lorsque nous avons eu l'imprudence d'admettre dans nos ports, sans aucune précaution, des vaisseaux revenant des îles infectées. Si depuis 1,793 elle n'a pas cessé de se reproduire cbaque
( 273 ) àiiiiëe dans quelques-unes de nos villes, c'est qu'elle a condnué d'exister dans les Antilles, et que les circonstances de la guerre ont donné une immense activité à nos relations commerciales avec les îles, et sur-tout avec Saint-Domingue et la Giîadeloupe, qui ont été le principal théâtre delà guerre dans ces contrées , et en même temps de la fièvre jaune. Elle ne commence chez nous que vers le mois de juillet, parce que, ne reprenant \igueuf dans les Antilles que peu de temps avant cette époque y elle ne peut guères nous en être apportée plutôt* Les premières gelées la font constamment cesser vers la fin d'octobre, parce que lé virus contagieux qui lui donne naissance a besoin d'une certaine température pour exercer son ac« tion. Il est certain qu'à cet égard le climat n*est point indifférent , et que la fièvre jaune ne se propage que dans u.n air chaud et Calme (i)» Une
(l) Dans un terhj^s oii la terreur de la fièvre jaune est si forte et si générale, qu'on établit dés quarantaines jusque dans la Mer-Blanclié^ il né sera pas inutile de faire observer qu'il n'y a point d'exemples que cette maladie se soit manifestée, du moins d'une manière épidémique, dans les contrées septentrionales. Aucune de ces contrées n'y a été plus exposée que l'Angleterre depuis 1793, et cependant elle en a été exempte. Il en fut de même pendant la guerre que termina la paix de 1760. Lind^ qui était alors médecin du grand hôpital de Haslar, près Portsmouth ^ dit , dans ses Mémoires sur la contagion, que les flottes qui revenaient d'Amérique //•. Partie: iS
( 274 ) clialeur trop grande peut elle-même ariéler ses. progrès. Si la tempéralure de la glace détache et précipite le virus, celle qui excède quatre-vingts degrés de Fahren. (26 deg. centig.) le dissipe en le volatilisant. Je conviens encore que les miasmes et les exhalaisons putrides, sans lui donner naissance , ajoutent considérablement à son activité, et semblent même quelquefois nécessaires à sa propagation, tant parce qu'elles sont un meilleur conducteur du virus que Tair pur , que parce qu'elles prédisposent les corps à recevoir son impression. La principale cause , continue M. Currie , des disputes qui se sont élevées sur la contagion , vient de ce qu'on a confondu cette fièvre pestilentielle avec la fièvre du climat , qui n'attaque que les nouveaux débarqués dans les Indes-Occidentales , et surtout avec les fièvres bilieuses ou rémittentes produites par les exhalaisons des marais et autres lieux insalubres. Mais, encore une fois, outre qu'elle diffère de ces dernières, et par ses symptômes, et parce qu'elle est exaspérée par les remèdes qui leur conviennent (le vin, l'opium et le
vers le milieu de l'automne, débarquaient dans cet hôpital un grand nombre de malades attaqués de la fièvre jaune, et qu'elle ne s'y prop^Jgeait point, malgré qu'il fut impossible d'isoler les malades. En un mot , il ne paraît pas qu'elle ait jamais été épidémiqueen Europe, à des latitudes plus grandes que celles des ports de la Méditerranée,
( -^7^ ) quinquina) , comment, par quelles causes les fièvres rémiuenles bilieuses auraienl-ellcs pris tout-àcoup en 1793, et auraient-elles conservé depuis un caractère si nouveau et si effrayant ? Quel chani^cment est-il survenu dans Tatmosplière et dans les localités capable de produire une métamorphose si extraordinaire , et dont on ne connaît aucun exemple dans les autres contrées? Enfin, si la fièvre jaune n'est produite que par les miasmes et les exhalaisons putrides , pourquoi les villes de Baltimore , de Charlestown et de Dover , quoique beaucoup plus exposées à Faction de pareilles causes que celles de Portsmouth, de NewLondon , de Boston et de Wilmington , en ont-elles été exemptes en 1798, pendant que ces dernières étaient encombrées de morts et de mourans?Il existe à la vérité une circonstance qui paraît avoir beaucoup influé sur les retours de la fièvre jaune depuis 1793, et qui est indépendante de la contagion 5 mais elle ne Test pas moins des causes dont il s'agit^ c'est la durée de la guerre. Il est d^observation qu'elle ne fait jamais tant de ravages qu'en temps de guerre 5 et c'est ce qui a conduit plusieurs médecins à la rapporter à la fièvre des prisons , des vaisseaux, etc., dont elle diffère pourtant à beaucoup d'égards , et notamment en ce qu'elle ne se montre que dans les saisons chaudes , tandis que la fièvre des prisons règne pour le moins aussi bien en hiver. » M. Currls a joint à sa brochure l'extrait d'une
lettre que le docteur Blane , médecin sur les flottes du lord Kodiiey et de Tamiral Pîgot dans la dernière guerre, et ensuite membre du Conseil médical de la marine anglaise, écrivit à un envoyé des Etats-Unis en Angleterre, le 26 novembre 1798. Dans cette lettre , le docteur Blane déclare que tout ce qu'il a vu et sur les vaisseaux et dans les hôpitaux, ne lui laisse aucun doute sur la contagion de la fièvre jaune^ et il rapporte le fait suivant : ce Le 16 de mai 179^, les frégates anglaises la Thétis el le Hussard prirent deux corsaires de la Guadeloupe sur la côte d'Amérique. La fièvre jaune était à bord d'un de ces corsaires 5 et de quatorze hommes que le Hussard y fit passer pour en prendre possession, neuf moururent de cette maladie avant de pouvoir atteindre Halifax le 2,8 du même mois 5 les cinq autres furent envoyés à l'hôpital en arrivant. Une partie des prisonniers de ce même corsaire fut mise sur le Hussard^ et quoiqu'on eût pris soin de choisir ceux qui étaient en parfaiè santé 5 la maladie se répandit rapidement dans ce vaisseau^ tellement que près d'un tiers de l'équipage en fut plus ou moins affecté. Ce seul fait, ajoute le docteur Blane , prouve aussi invinciblement en faveur de la contagion que le pourraient faire des volumes d'argumens 5 il offre de plus une circonstance fort importante à connaître sur la contagion, c'est qu'elle peut être propagée par des hommes en bonne santé. :>:>
11e M ARQUE s.
Je terminerai ce long extrait par quelques remarques sur Forigine que M. Currie et tant d'autres auteurs attribuent à la fièvre jaune, et sur les causes qu'il rapporte de quelques-unes des invasions subséquentes.
Je ferai d'abord observer que l'importation de Siam n'est pas une chose convenue même parmi leiî auteurs qui ont attribuée l'épidémie de la Martinique, en 1689 (0? ^^ vaisseau r 0/7^^(2 m7?i6^, qui rapportait les débris des établissemcns français de Bancok et de Mergui, Le jésuite Z/a^a^C, par exemple, qui arriva à la Martinique au commencement de 1694? et lorsque la maladie continuait d'y faire des victimes , avoue bien qu'elle avait été introduite par \ Oriflamme i mais il prétend que ce vaisseau ne l'avait pas apportée de Siçim , mais seulement des côtes du Brésil, où il avait relâché. Suivant Lahaty
{1) M. Currie place cette épidémie tantôt en 1689, tantôt en 1687, et quelques autres auteurs en i685. Mais si elle avait réellement eu lieu avant 1689 , ce serait une nouvelle preuve qu'elle ne venait pas de Siam 5 car les Français ne furent contraints d'évacuer ce royaume qu'après la mort du fameux Constance, Barcalon de Siam; et ce ne fut qu'au mois de juin 1688, qu'il fut tué. L' Oriflamme ne put donc guères arriver à la Martinique avant 1689.
la fièvre jaune existait donc déjà en Amérique , ou du moins les étrangers pouvaient déjà Fy gagner à l'époque où le vaisseau V Oriflamme se rendit à la Martinique. Mais esl-il bien sûr qu'il n'en ait pas été de même long-temps auparavant et même dès les premiers temps de la découverte du Nouveau- Monde ? Il ne paraît pas à la vérité que Christophe Colomb ait eu à souffrir d'aucune maladie meurtrière dans son premier voyage. Mais il faut observer qu'il ne fit cette première fois qu'un très-court séjour dans les Antilles, qu'il arriva pendant la saison favorable dans celle de ces îles où il s'arrêta le plus long-temps (le 6décembre à Saint-Domingue), et que les trente-huit hommes qu'il avait laissés dans cette dernière , et qu'il ne retrouva plus à son retour, dix mois après, passèrent pour avoir été tous massacrés par les insulaires. Il en fut tout autrement à son second voyage. De quinze cents hommes qui l'accompagnèrent alors et qu'il débarqua à Saint-Domingue le 22 novembre i493, les deux tiers moururent en fort peu de temps, et une grande partie de ceux qui survivaient (étaient hors de service , tellement que seize mois après son retour, le 24 mars 149^ , ayant été obligé de marcher contre les insulaires révoltés au nombre de cent mille dans la Yega-Iléal , il ne put mettre sur pied que deux cents fantassins et vingt cavaliers, malgré qu'à diverses reprises il eût reçu de nouvelles recrues d'Europe, et qu'entre autres son
( ^79 ) frère Barlliolemi lui eût amené un secours de trois vaisseaux, et Antoine de Torrez un autre de quatre. 11 ne trouva d*autre moyen de renforcer cette petite armée que d'y joindre vingt gros cliiens d'attache. Lui-même avait été très-malade. Ce furent cette mortalité et la mavivaise mine de ceux qui repassaient en Europe qui refroidirent l'entliousiasme d'abord si vif des aventuriers. Dès l'année 1498 , il ne se présenta plus hissez de monde pour compléter le troisième voyage de Colomb 5 il fut réduit à proposer d'en prendre dans les prisons, exemple souvent imité depuis par les autres gouvernemens. N'omettons pas que parmi les autres mesures qu'il fit adopter au gouvernement espagnol pour ce troisième voyage, on remarque celle d'envoyer des médecins à Saint-Domingue, pour étudier la nature et trouver le remède des maladies qui avaient emporté tant de monde. On pourrait penser qu'elles I étaient dues aux fatigues et aux privations de toute espèce, qu'eurent à endurer les premiers établissemens d'Amérique , et aussi à la débauche. Ces causes y contribuèrent sans doute^ mais les historiens s'accordent à mettre au premier rang la chaleur, l'humidité et la malignité du climat. Je me born€ à indiquer ici ces faits qu'on trouvera plus en détail dans les historiens du Nouveau- Monde. On y verra de même qu'en i5o4, des maladies propres au climat avaient enlevé près de la moitié de deux mille cinq cents hommes qu'Ovando avait amenés à
( 2.So )
Saint -Domiijgue deux a^s auparavant^ el que ^^ dans, le Darien , ces maladies mal traite vent encore daYantage les compagnons de Nicuessa en i5io^ ceux de Nugnez en x5i3, et sur-tout ceux de Pe-, drarias en i5i4» Les Espagnols ne furent pas plus heureux dans la suite. « Toutes les £ois ^ dit Hohejt-, son (^Hist, (TAmér* y liv. lY)^ qu'ils entreprirent des expéditions dans le Nouveau-Monde, soit pour y former des établissemens , soit pour y faire des^ découvertes, ils eurent considérablement à souffrir de la malignité des maladies propres ^ ce climat j un très-grand nombre en moururent 5 et ceux qui survécurent retournèrent en Europe avec un teint Jaune et dans un état de faiblesse et d'émaciation qui attestaient vivement l'insalubrité de ces contrées. >p Aussi ne s'y multiplièrent-ils qu'avec une extrême lenteur. Selon Benzoni , le nombre total des Espagnols, dans toute l'Amérique , n'excédait pas quinze mille en i S5o , cinquante-huit ans après, la découverte. Il en a été de même dans tous lea temps pour les autres Européens. Les nouveaux débarqués en Amérique ont toujours été exposés à des maladies, ou plutôt à une maladie plus violente dans quelques années que dans d'autres, et qui à certaines époques plus ou moins rapprochées,^ et par le concours de certaines circonstances , a acquis une telle intensité , qu'elle s'est étendue aux colons acclimatés , même à ceux n(^s dans le pays et aux nègres , et qu'on l'a qualifiée alors de pesii-
(aSi )
IcDiielle. Tous ces faits sont si notoires, que je craindrais qu'on ne m'accusât d'y insister trop long-temps , si la plupart des auteurs qui sont entrés dans la controverse sur l'origine de la fièvre jaune ne paraissaient les avoir oubliés. Qu'on me permette donc encore de citer une phrase de Raynal , comme le résumé de tout ce que je viens de dire : ce En voyant , dit cet historien (liv. Il , chap. Ss) , Ja consommation d'hommes qui se faisait dans ces régions , lorsqu'on commença à les occuper, on pensa assez généralement qu'elle finirait par dépeupler les Etats qui avaient Famhition de s'y établir. 33 II donne au même endroit le rapport de la mortalité pour les différentes nations daixs les termes suivans ; ce Sur dix hommes qui passent aux îles , il meurt quatre Anglais, trois Français , trois Danois , trois Hollandais et un Espagnol. 3>
Je crois qu'on peut conclure de tout cela qu'avant d'affirmer que la fièvre jaune ne s'est manifestée en Amérique que deux siècles après la découverte, il serait bon de prouver que les maladies dont je viens de rappeler lés ravages n'avaient aucun rapport avec cette fièvre. Il y a d'ailleurs une circonstance à laquelle on n'a pas fait attention 5 c'est que la nature de ces maladies ne pouvait guères être connue en Europe avant l'époqlie où la fièvre jaune y a fait sensation, c'est-à-dire, après le milieu du dix-septième siècle 3 car, pendant plus d'un siècle jj les Espagnols et les Portugais fu-
rem les seuls qui eussent des établisscmcns en Amérique , et Ton sait de quels mystères ils enveloppaient j les uns et les autres , tout ce qui concernait leurs nouvelles possessions. Il est naturel de penser que les maladies de ce climat n'ont acquis de la célébrité chez les autres nations européennes, et n'ont été étudiées par elles que lorsqu'elles ont commencé elles-mêmes à en être victimes. L'ile Saint-Cliristophe est la première des Antilles où elles se soient établies, et cène fut qu'en 1^25 que des Français et des Anglais y abordèrent, le même jour, sur deux points opposés. Les premiers planteurs de la Barbade n'y arrivèrent qu'en 1627 : c'étaient quelques familles anglaises , et la Martinique ne reçut les siens qu'en i635 5 encore ces derniers ne venaient-ils pas (^'Europe , mais seulement de la petite colonie française de Saint-Christophe. Denambuc , le chef de cette colonie, préféra, disent les historiens, de partager ainsi son monde que de faire venir d'Europe , exprès pour la Martinique , de nouveaux planteurs, que le climat aurait bientôt enlevés ou mis hors de service. Chacun des^tablissemens qui se formèrent ainsi successivement ne se composait que d'un très-petit nombre d'aventuriers, souvent même de vagabonds et de gens sans aveu. Leur métropole, avec qui ils n'avaient presqu'aucune relation , ignorait ce qui s'y passait ^ ils ne s'accrurent que très-lentement, et il s'écoula bien des an-
nées avant qu'ils fixassent raUentiou. Ils n'acquirent niérae une certaine consistance que par le irailé qu'ils firent entr'eux, et sans la participation de leurs métropoles, en 1660. Ce ne fut que quatre ans après que les colonies françaises furent administrées par leur gouvernement, et même Saint- Domingue ne reçut son premier gouverneur qu'en i665. Qu'on juge combien la plupart de ces colonies étaient encore peu considérables à cette époque, par le prix auquel le ministre Colbert racheta la Martinique , en 16635 il ne la paya que quarante mille écus (i). Quant aux colonies anglaises des Etats- Unis, elles ne furent plantées qu'après les Antilles. Ces faits, dont la plupart ont déjà été allégués contre l'importation de Siam , par M. Wehster^ dans le vingt-septième numéro d'un journal de médecine , publié à New-Yorck , sous le titre de The médical repository and review ^ etc., prouvent que ce ne fut que bien après le milieu du dix- septième siècle que les colonies fondées en Amérique par les Européens, autres que les Espagnols et les Portugais , purent avoir une stabilité et une population suffisantes pour que les épidémies auxquelles elles étaient exposées fissent sensation dans leurs métropoles. Il faut pourtant en excepter une, dont la population et la culture firent des progrès rapi-
iX) Cette somme vaudrait à peu près le double aujourd'hui .
des : c'est la Barbade. Les émigrations causées par les guerres civiles d'Angleterre, sous Charles I*^"^, lui furent si favorables , et elle fut si bien administrée dès le commencement , qu'au bout de vingt ans elle avait déjà réuni cinquante mille habitaus, et son commerce couvrait les mers de ses vaisseaux. Aussi trouve-t-on qu'elle fut désolée en 1647 P^'' une épidémie que les contemporains caractérisent de contagieuse et de pestilentielle , comme celle de la Martinique^ en i6S^ , et qui, par tous les détails qu'on en connaît, se comporta comme cette dernière. Ce fait est consigné dans une lettre d'uu des colons de ce temps -là , nommé Richard Vines. Cette lettre, datée de la Barbade, le 2.0 avril 1648 , est imprimée dans la collection des JMénioires du goiwerneur Hutchinson , et rapportée par M. FFebster, dans le vingt-septième numéro du Médical reposltory , Richard Yines annonce à son correspondant que la maladie est terminée ^ que c'était une vraie peste, très contagieuse et très-meurtrière ^ que les hommes les plus capables et les plus robus tes en furent attaqués! es premiers^ qu'un grand nombre de colons qui avaient commencé et presque fini leurs plantations, étaient précipités dans la terre , et les abandonnaient à des étrangers , au moment où ils se flattaient d'en jouir \ qu'elle s'étendit aux colons de toutes les nations , mais qu'elle fut particulièiement fatale aux Hollandais. Une histoire manuscrite du célèbre Hubhardy que
cite M. Wehster au même endroit, fait aussi mention de cette épidémie de 1647. Il y est dit que c'était une peste ou fièvre pestilentielle , dont les personnes acclimatées ne furent pas exemptes y et, qui s'étendit cette même année à la plupart des autres colonies d'Amérique, et qu'il régnait en même temps une grande sécheresse ^ qui fît manquer les fruits et les patates. 11 est donc hors de doute que, plus de quarante ans avant l'arrivée du vaisseau V Oriflamme à la Martinique, une épidémie exerça à la Barbade, et, à ce qu'il paraît, dans plusieurs autres colonies, tous les ravages de la fièvre jaune. Obj cetera- t-on que cette épidémie, et toutes celles dont j'ai fait mention d'après les historiens, étaient produites par une maladie particulière aux nouveaux colons d'Amérique, et distincte de la fièvre jaune ? Mais il est hors de doute que la maladie qui depuis dix ans a fait périr tant de monde parmi les troupes européennes qui ont passé aux Antilles , était celle de tout temps si fatale aux nouveaux débarqués^ et les relations qu'en ont publiées d'habiles médecins français et anglais , prouvent de reste que c'était la fièvre jaune.
Si tous ces faits ne résolvent point encore la question de la contagion prise généralement , ils rendent du moins inadmissible la première des quatre opinions dont j'ai fait mention au commenment , et, dans une controverse de ce genre , c'est
déjà beaucoup cU éliminer une des opinions qui la compliquent. La lettre de Richard Yines nous montre en même temps quelle négligence JVarreit et les.autres auteurs qui se sont occupés de i'arigine de la fièvre jaune ont apportée dans leurs recîierches.M. Cïtm^ lui-même n'est pas toujours à Tahride ce reproche. Outre qu'il donne l'épidémie de laBarbade en 1691 pour la première qui ait eu lieu dans cette île, il la regarde sans hésiter comme une propagation de la maladie de Siam, et ne paraît pas soupçonner qu'on en ait jamais allégué d'autres causes. Cependant on lit dans VAhrégé de F Histoire générale des voyages qu'elle ayait été apportée par des soldats venus de Cadix. L'épidémie de Philadelphie, en 174Ï? donne lieu à une semblable remarque. M. Currie ne paraît pas avoir pris garde qu'il en a assigné une double origine. En la faisant venir de la Barbade , il s'appuie de l'autorité de Liiid^ qui tenait ce fait d'un témoin oculaire 5 mais, trois pages plus haut, il avait dit, encore d'après un témoin oculaire , le docteur JBond, de Philadelphie , qu'elle avait été introduite par des déportés qui venaient des prisons de Dublin. Je dois sur-tout rappeler ici la cause à laquelle il attribue l'épidémie de New-Yorck, en 1799. On a vu ci-dessus que , suivant notre auteur , cette ville jouissait d'une salubrité parfaite , lorsque le général Waynes, revenant de la Havane, y apporta la fièvre jaune , dont son équipage- était at-
(287) teinl. Cependant il avait désira de nouveaux détails, et il avait écrit au docteur Hosack pour en obtenir , mais il se trouva que sa brochure était imprimée lorsqu'il reçut la réponse de M. Hosack, Il a eu la candeur de la joindre à la suite de son„ ouvrage. Dans cette réponse , M. Hosack confirme les détails relatifs au général Tf aijiies. Il informe en même temps M. Currie que quelques uns de ses confrères de New-Yorck ont soutenu que la fièvre jaune qui avait commencé cette année -là sur le même quai, dans le même mois et presque le même jour que les années précédentes , avait été occasionnée par les vases et les immondices de ce quai, et qu'ils l'ont interpellé s'il n'était pas vrai qu'il en existait plusieurs cas avant l'arrivée du général Waynes* Il convient du fait ^ il avoue même qu'un de ses malades en était mort auparavant. Cependant M. Hosack n'en reste pas moins persuadé lui-même que cette maladie n'a jamais été produite à New-Yorck que par contagion ^ et, continuant de s'en prendre au général JVaynes pour le renouvellement de la maladie sous forme épidénii- (jue , il attribue les cas sporadiqaes qui s'étaient manifestés auparavant à quelques foyers de contagion qui s'étaient conservés depuis l'invasion de l'année précédente , et à qui le retour de la saison chaude avait redonné de l'activité. Il a recours aussi à une introduction furtive par des malades revenant des Antilles, et qui se glissèrent dans la
ville en violant les léglemens de salubrité. Je iîé veux pas nier la possibilité de ces deux dernières causes; mais, énoncées d'une manière aussi vague, elles ne sont propres qu'à rendre la dispute interminable , et il me semble que les auteurs ^ à défaut d'autres preuves, y ont recours un peu trop fréquemment.
De pareilles inexactitudes permettent de douter que M. Currie se soit suffisamment assuré que l'invasion de la fièvre jaune, en 1793, ait été Is première dans les Antilles depuis 1783, et dans les Etats-Unis depuis 1762, sur-tout quand on lit dans le traité de M. V^alentin , qu'elle régna à New-Yorck en 1791, et à Charlestown , en 1792 (1). Ces deux passages de M. J^àlentin diminuent considérablement le merveilleux de l'invasion de 1 793, et sur-tout celui de son origine dans le vaisseau le Hankey et l'île de Boulanié D'ailleurs , si les réfugiés de Saint-Domingue avaient porté la fièvre jaune à Philadelphie, en 1793, pourquoi cette ville en fut-elle seule atteinte ^ tandis que beaucoup d'autres reçurent pareillement des réfugiés ? Et, entr'autres^ M. Falentui luimême , et environ trois mille de ses compagnons
(l) Comme il n'y avait point de guerre entre les puissances maritimes de l'Europe en 1791 et 1 792 , ces deux épidémies prouvent que, si la guerre peut ajouter à l'intensité de la fièvre jaune, elle n'en est pas du moins une cause nécessaire.
triiiforlune 5 débarquèrent à Norfolk et à Portsmoutli (Virginie), au mois de juillet de cette même année , sans qu'il s'y soit manifesté aucune apparence de fièvre jaune.
Peut-élre trouvera-ton d'assez fortes présomptions contre la seconde des quatre opinions sur la contagion de la fièvre jaune, dans ces dernières remarques sur quelques-uns des faits avancés par M. Currie y et de faibles preuves du contraire dans l'ensemble de ceux que contient sa brochure. Il en faut pourtant excepter un 3 c'est la marche de la fièvre jaune dans les Etats-Unis, depuis à peu près 1793. Son retour annuel depuis cette époque, sa grande mortalité, et sa propagation rapide dans un grand nombre de villes qu'elle avait épargnées jusque-là, dans un temps où ce pays n'est plus exposé aux inconvéniens et aux dangers des nouveaux établissemens , où les lois sanitaires sont mieux connues, et où les richesses et l'accroissement considérables de la population fournissent les moyens de les observer mieux que jamais 5 tout cela , dis-je, présente un phénomène aussi effrayant, aussi extraordinaire qu'inexpliqué jusqu'ici 5 et je ne sais si, eu égard à la prodigieuse activité du commerce des Etats-Unis depuis 3 793 , et aux relations excessivement multipliées que ce commerce et le voisinage leur donnent avec les Antilles ^ les contagionisles n'auraient pas pour l'expliquer quelqu'avantage sur leurs adversaires. Mais à tout pren-
//*. Partie. l(J
ûrc^ ce n'est là qu'une pieuve fort indirecte que pourraient détruire quelques circonstances encore inobservées pent-étre , mais dont on peut toujours supposer l'existence.
Quant à la troisième des opinions sur la contagion j parmi tous les faits allégués par notre auteur en faveur de l'importation, il n'est pas facile d^en distinguer qui puissent seulement prouver que la fièvre jaune une fois produite dans un lieu, d'une manière quelconque , s'y soit propagée par communication. J'en pourrais rapporter ici, d'après MM. Depèze et Kalentiii , qui paraissent beaucoup plus concluans pour l'opinion contraire. Mais ce serait m'écarter du plan que je me suis proposé de m'en tenir principalement aux faits que font valoir les partisans de la contagion , et d'examiner jusqu'à quel point ces faits prouvent en leur faveur ou déposent contre eux-mêmes. Pour me borner donc à ceux que cite M. Carriej il semble que les deux cas arrivés à Wilmington en 1798 et 1799 , et que la limite de la maladie au voisinage des lieux où elle a commencé , et notamment à la septième rue de Philadelphie en i j^^ , ne s'accordent guères avec la contagion. Il est vrai que les contagionistes ne sont pas sans réponse à cet égard ^ et c'est ici le lieu de faire une remarque qui s'applique également aux partisans des trois opinions précitées. C'est qu'ils ont été contraints de faire de si grandes concessions à leurs adversaires, qu'il
ii*est pas très-facile de saisir, et sur-tout de prouver le point qui les en sépare. Si ces derniers leur objectent que la fièvie jaune ne se montre que dans les saisons et dans les lieux favorables aux fièvres bilieuses de mauvais caractère, que dans chaque ville elle ne s'étend qu'aux quartiers qui sont sous l'influence des causes productrices de ces fièvres, et que les personnes déjà malades, et même au point d'en mourir, qui s'échappent à la campagne ou dans les villes voisines exemptes de ces causes^ lie la communiquent point à leurs nouveaux hôtes 5 ils conviennent de tout cela sans difficulté. Mais ils assurent que , si la maladie ne paraît que dans les saisons chaudes, c'est que le virus a besoin de chaleur pour exercer son action | que si elle commence dans des lieux exposés à des miasmes, à des exhalaisons putrides , c'est que ces miasmes sont un meilleur conducteur du virus que l'air pur, outre qu'ils prédisposent les corps à recevoir son impression; que si elle se borne au voisinage de ces lieux , c'est qu'au-delà le virus ne trouve plus les corps suffisamment prédisposés 3 et qu'enfin c'est faute de cette prédisposition que les habitans des campagnes et des villes, chez qui se réfugient des personnes malades, ne le deviennent pas euxmêmes. En un mot, ils admettent à peu près toutes les causes auxquelles leurs antagonistes attribuent la maladie 3 mais ils veulent que ce soit la contagion qui les mette en activité dans chaque individu,
( ^92 ) cl ne laissent pas que d'avouer que , dans beaucoup de cas, les traces de celte contagion ne sont- pas fort lumineuses. Les autres soutiennent qu'elles sont absolument imperceptibles. Tout cela ne rappellerait-il pas un peu la dispute des ces théologiens dont parle Pascal ^ et dont l'un disait : ce La différence qui est entre nous est si subtile, qu'à peine pouvons-nous la marquer nous-mêmes ? w
NOTES ADDITIONNELLES SUS. LES ÉriDEMIES QUI ONT RÉGNÉ A MALAGA.
Au tableau que j'ai présenté , d'après le docteur Currîey de toutes les invasions de la fièvre jaune qui se sont succédées dans chacune des principales villes des Etats-Unis , je crois devoir joindre ici une notice des différentes épidémies qui ont affligé Malaga depuis l'expulsion des Maures en 14^7? les registres publics n'allant pas plus loin. C'est à M. Cbompré , ancien commissaire des relations commerciales dans cette ville, que je suis redevable de cette notice. A ma prière, il a eu la complaisance de l'extraire d'un ouvrage espagnol, en quatre volumes in-S», publié à Malaga de 1789 à 1793', sous le titre de Caiwersationes historicas Malaguenas ^ etc* , ou Entretiens sur l'histoire civile, naturelle et ecclésiastique de la ville de Ma-
( ^9-^ ) lage , par don Cecilio Garcia de la Lena , prêtre de celle ville.
L'aiiieur comprend sous le nom de peste toutes les grandes épidémies qui ont ravagé Malagaj et il les désigne par première j seconde peste , etc. Il en compte ainsi quatorze, depuis 149^ jusqu'à lySo.
Les deux premières pestes arrivées Tune en 149^, et l'autre dite del moquillo en 1622, sont indiquées trop vaguement pour qu'on puisse y reconnaître autre chose que leur grande mortalité.
La troisième peste eut lieu en 1680 y et fut dite del catarro. Elle enlevait quatre-vingts personnes par jour, et cessa vers le 10 octobre, temps auquel il tomba un déluge de plaie.
La quatrième peste, en 1682 et i583, dut son origine à des vêtemens que des étrangers introduisirent^ar mer. ce Dieu, dit l'auteur, cliâliala ville par des bubons pestilentiels. :>:>
La cinfiiiième peste, en 1^97 , fut produite par une semblable cause. Elle dura trois ans , et détruisit presque entièrement la population deMalaga. La sixième peste, en 1600, fut encore intro- <luite de la même manière. Elle dura deux ans. La mortalité fut telle , qu'on fut obligé de faire venir des familles pour repeupler la ville.
La septième peste eut lieu en i0^y. A cette époque, les relations de l'historien deviennent plus circonstanciées. Au commencement d'avril
( 294 ) tle cette année i^S^, un navire étranger allant à Livourne, relàclia à Malaga. Un habitant de la ville se rendit à bord et y passa la nuit. Il ne revint chez Inique le lendemain , et mourut peu de temps après. Toute sa famille eut le même sort. Le médecin don Pedro de SotOy qui l'avait traité, avertit que c'était la peste. Malgré ses remontrances, les parens et les voisins entrèrent dans la maison, et firent usage des habits et des meubles qui s'y trouvaient. La maladie se répandit rapidement dans la ville et dans les villages et bourgs voisins. De la fin d'avril à la fin de mai, la ville presqu'entière en fut atteinte : à peine cent maisons furent préservées j des rues entières servaient d'hôpitaux, et des places étaient consacrées à brûler les vêtemens des morts. La maladie cessa vers le i^^* septembre. Il mourut, selon les uns^ plus de douze mille personnes 5 selon d'autres, dix-sept mille 5 selon d'autres encore, plus de vingt-six, mille. Don Francisco Durango de Barrionuevo en a publié une relation. (Le même vaisseau aurait dû porter la peste à Livourne 5 mais je n'ai pas pu découvrir qu'en 1 63y elle ait éclaté , soit dans cette place , soit dans quelqu'autre port de cette côte.)
La huitième peste, en 1648 et 1649? ^^^ occasionnée par les famines des années précédentes et par les nombreuses recrues qui se rendirent à Malaga. La mortalité fut peu considérable en 1640 5 ce fut l'année suivante qu'elle fit les plus grandi
ravages. Elle enleva plus de quarante mille habltans. Il en existe jidusicurs relations^ entr'autres une de D. Rodrigo Enrl(juez, médecin de la junte de sanlé , et une autre de Juan Serrano de T^argat Ykrèiia,
La neuvième peste , en i 6^/^ , fut appelée dcl catavro* Elle fît périr beaucoup de monde.
La dixième pesie , en 1678 et 1679 , fut apportée par des vèiemens de pestiférés venant d'Oran (côie d'Afrique) et de Cartliagène. L'hôpilal préparé pour recevoir les malades fut ouvert le 2.^ octobre 1^78. Celte contagion dura deux ans. «Mais on fut assez heureux, dit Fauteur , pour qu'il ne pérît que huit mille personnes , quoique la ville fut alors très-peuplée. 35 D. Diego Blanco Salgadoy célèbre médecin envoyé par la cour au secours des habitans , en a publié une relation.
La onzième peste eut lieu en 1719. On avait envoyé aux troupes espagnoles qui défendaient Ceuta, assiégée par les Maures, des vivres de mauvaise qualité, et entr'autres de Teau-de-vie 011 Ton avait jeté de la chaux pour en augmenter la force. II en résulta des diarrhées très-meurtrières. On transféra les malades à Malaga : ils y furent traités fort mal. La plupart mouraient et infectaient Tair de vapeurs pestilentielles , ce qui fit naître dans toute la ville des fièvres malignes {^lahardlllos ), qui enlevèrent beaucoup de monde, et qui durèrent plusieurs mois.
( ^9^ ) La douzième peste , en 17385 fat encore appelée tahardillos y et occasionnée par la famine de 1^34 j la plus cruelle du siècle. Il mourait cliaque jour plus de quarante personnes 5 il y eut , le 5 août, une procession pour obtenir la cessation de ce fléau. ( Ce qu*on ne note ici que pour faire remarquer la saison de l'année où la maladie paraît avoir été dans sa plus grande force.)
La treizième peste eut le nom de vomito negro , et fut apportée en 1741 p^i' ^^^^ escadre française qui relàclia à Malaga en revenant de la Martinique. Les équipages étaient attaqués du vomissement noir, 'mal endémique aux Antilles, dit notre auteur. Le commandant français dissimula la vérité , et la contagion se répandit dans la ville. En peu de jours , il mourut beaucoup de monde dans la rue Santo-Domingo, que fiéquentaient particulièrement les matelots français. De là elle gagna les rues voisines , et s'étendit de proche en proche jusque dans les faubourgs. Yers le i5 septembre, la maladie fut déclarée épidémique. Elle dura trois mois dans toute sa force. Trois médecins furent envoyés par la cour. D. Nicolas Francisco Rexano^ médecin estimé, en a publié l'histoire en 1742 , sous le titre de Crisis Epidemicas , etc.
La quatorzième peste ^ dite encore tabardillos , eut lieu en 1760 et ijSi *y elle enleva plus de six mille personnes.
Il paraît que depuis 1751 jusqu'à 1793^ tempi^
( ^97 ) où raiilear écrivait , il ne s'élait manifesté aucune nouvelle épidémie.
M. Chompré , qui a résidé plusieurs années à Malaga , m'a communiqué en même temps les notions suivantes sur cette ville.
La populaiion passe pour être de soixante à soixante -dix mille habitans, La classe pauvre est très - nombreuse , et , dans cette classe la nourriture est malsaine, la vie extrêmement dure 5 la malpropreté souvent excessive, et l'usage du linge presque nul. Les rues sont en général très-étroites. La rivière qui traverse Malaga xi'est qu'un torrent qui prend sa source à quelques lieues au-dessus de la ville , laisse son lit à sec pendant la plus grande partie de l'année , et grossit subitement dans les pluies d'orage, de manière à causer quelquefois les pbîs grands ravages : des montagnes entourent la ville de l'est au nord ^ à Fouest est une plaine assez étendue^ la mer est au sud, et se retire sensiblement 3 les étés sont en général d'une chaleur et d^me sécheresse excessives 5 il se passe plusieurs mois sans qu'il tondie une goutte .de pluie. Ce n'est que vers la fin de l'automne et dans le cours de l'hiver qu'il en survient d'abondantes. Enfin , pour avoir une idée de la température habituelle de Malaga , il suffit de savoir que la canne à sucre y est cultivée en grand, et qu'elle fait une des richesses du pays.
Cc« Hotions sur Malaga me semblent renforcQr
un soupçon dont on a peine à se défendre, en parcourant Fénumération des épidémies, qui Font affligé; c'est que les véritables causes de ces maladies pourraient bien n'avoir pas été aussi étrangères aux localités que Tannonce Fauteur espagnol. Du moins , à mesure qu'il devient de plus en plus probable que la fièvre jaune est produite par des causes endémiques aux Antilles et sur le couiinent américain, il est naturel de croire que des causes semblables doivent produire à Malaga un effet analogue. Les longues sécberesses qui y régnent pendant les saisons cbaudes sont remarquables, en ce c^ne Poupée- Desportes et quelques autres médecins ont observé qu'aux Antilles la fièvre jaune ne fait jamais tant de ravages que dans les années sèches. Suivant M. Gilherty l'an X( 1802) qui a été si fatal à notre armée de Saint-Domingue, fut d'une sécheresse extraordinaire pendant plus de six mois, et ce fut sous l'influence d'une pareille température qu'en l'an YI( 1798) les Anglais, qui occupaient la même île au nombre de vingt-cinq mille hommes, en perdirent les sept huitièmes par la fièvre jaune , dans le cours de l'été. M. Devèze rapporte que la première année du retour de la fièvre jaune à Philadelphie, en 1790, il y régna une grande sécheresse. M. Valentut a observé la même chose en divers lieux de l'Amérique, et surtout à Norfolk. La fièvre jaune s'y manifesta en î 796 , pendant une température très-chaude et
( ^99 ) très-sèclie. En 1797? la sécîicresse ayant été encore plus grande, et s'étant prolongée depuis le commencement de juillet jusqu'au 12 novembre , la même maladie reparut avec plus de fureur et de malignité que jamais. Il en a été de même en Europe^ ce fut pendant une chaleur et une sécheresse considérables, que la fièvre jaune éclata à Cadix, en 1764 et en 1800. Quant à l'étroitesse des ruesj la malpropreté, l'indigence, les mauvais alimens, MM. J^alejitin et Dei^èze ont observé que c'étaient autant de causes qui donnaient une grande activité à la lièvre jaune dans les Etats- Unis; et le rapport des commissaires de l'Institut sur la maladie de Livourne, fût remarquer les mêmes circonstances dans le début de la maladie.
Les intervalles qui ont eu lieu entre les épidémies de Malaga, quoiqu'en apparence difficiles à concilier avec des causes endémiques, ne présentent rien qui ne soit commun aux épidémies de fièvre jaune en Amérique, dont les retours ont été aussi variés et souvent aussi longs. Il suffit , pour le prouver, de rappeler ici toutes celles qui se sont succédées dans quelques-unes des principales villes des Etats-Unis.
Elles ont eu lieu :
A Philadelphie , en 1699, 1741 ? ^747? ^J^'^ 9 1793 , 1794 très-légèrement, 1797? 179^ ? ^799i i8oo , ï8oi , i8o2j
( 3oo )
A Charleslown, en 1699, 1732, 1739, 1745, 1748, 1792, 1794, 1796, 1797, 1799, 18005
ANew-Yorck, en 1702, 174^? ^747? ^79^ ? J794 légèrement, 1795, ^79^ y ^79'^ > ^799 r 1800, 1801 , 1802 j
A Norfolck(A^irginie), en 1741? ^747 y ^79^ 9 ^797^ ^79^ ^^ ^799 tiès-légèremeui, 1800,
Nota. Les épidémies postérieures à 1799 sont indiquées d'après M. Kaleniiii, Les autres le sont d'après M. Kaler.t'ni et d'après M. Currie,
Enfin, il est frappant que la manière dont les causes de toutes ces épidémies sont rapportées est à peu près la même et pour Malaga et pour l'Amérique. Elles le sont presque toujours si vaguement , qu'on ne peut guères les considérer que comme des bruits populaires que les historiens, et trop souvent les gens de l'art, ont adoptés sans examen.
Je ne prétends pas affirmer néanmoins que toutes les pestes de notre historien ont été de la même nature, et qu'elles ne différaient pas des épidémies qui sont survenues en 1800 et 1804. C'est une question que mettraient peut-être à portée de résoudre les auteurs qui les ont décrites , et qui sont cités dans la notice ci dessus. J'observerai seulement qu'elles paraissent avoir eu lieu aux mêmes époques de l'année; je veux dire pendant l'été et l'automne. Quant à ce que plusieurs ont
(3oi )
duré deux ou trois aus, il est très-vraisemblable que c'est à la mauière de la dernière épidémie , qui a aussi duré deux ans , ou plutôt qui s'est reproduite pendant les deux étés consécutifs de i8û3 et de i8o4»
Je terminerai par un fait qu'on a cité comme une forte preuve que là maladie de Malaga était contagieuse. On a dit que les couvens s'étant isolés du reste de la ville , ils avaient été exempts de la maladie j mais M. Chompré a su d'une manière très-positive, par les correspondances qu'il conserve dans le pays , qu'en i8o3 elle enleva quatrevingt-un religieux des divers ordres, et soixanteseize religieuses , et qu'en 1804, il était déjà mort, le 1 5 septembre , dans le seul couvent del Angel , situé rue de Grenade , onze religieuses sur vingtune que contenait ce couvent. Remarquons que ce fait, ainsi rectifié, dépose contre la contagion beaucoup plus fortement qu'il ne faisait pour l'opinion contraire^ tel qu'il avait été annoncé d'abord 5 par il s'en faut beaucoup que l'exemption d'une épidémie dans le cas de l'isolement soit une preuve décisive en faveur de la contagion. Il faudrait, pour ^ qu'elle le devînt, qu'on put constater que , hors la communication des hommes et des objets infectés, les personnes isolées se sont trouvées sous Tinfluence des mêmes causes et des mêmes circonstances que celles qui ne l'étaient pas , et ce n'est pas une chose aisée 3 mais la non -contagion serait
beaucoup plus facile à prouver par celte voie. Entre toutes les maisons qui se seraient isolées à temps du reste de la ville, n'y en eût-il qu'une seule qui eût été atteinte de la maladie, on aurait une preuve suffisante que la propagation ne s'en faisait pas par contagion , en s'assurant que l'isolement de cette maison a été parfait. Dans cette dernière circonstance , l'isolement donne une preuve positive 5 il n'en fournit qu'une négative dans la première , et ne présente que des cas plus ou moins analogues à ceux des édifices situés à l'ouest de. la septième rue de Philadelphie, dans l'épidémie de 1799.