‹ ŒuvresChapitre 21 sur 27 · III · texte numérisé non relu

III

h Du témoignage des auteurs qui ont écrit pendant ou après la guerre du Péloponèse,

Un des principaux argumens que fait valoir M. Boulet y est que du temps de cette guerre les ouvrages d'Hippocrate étaient fort célèhres dans la Grèce , tandis que rien n'indique que sa personne y fût connue. Or, c*est précisément le contraire. Les auteurs contemporains désignent très-clairement la personne d'Hippocrate , sa patrie , sa généalogie, et ne disent pas un mot de ses ouvrages. J'en citerai pour preuve un passage de Plalon, tiré du dialogue intitulé Protagoras. Yoici de quoi il est question dans ce passage : un nommé Hlppocrale d'Athènes (car ce nom que M. Boulet regarde comme formé tout exprès pour désigner un recueil , une compilation , était fort commun dans

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la Grèce du temps de Platon ) ( i ). Un nomme Hippocrate, dis-je, apprend que le célèbre Pi otagoras d'Abdère vient d'arriver à Athènes. Il court de grand malin chez Socraie pour lui annoncer cette heureuse nouvelle , et le prier de l'accompagner chez Protagoras ^ car il a une envie démesurée d'entendre ce rhéteur et de prendre de ses leçons. Socraie , après l'avoir écouté tranquillement, lui promet do l'accompagner. Puis voulant lui montrer le ridicule de l'empressement qu'il témoigne pour entendre un homme qui ne possédait qu'une vaine science , il le pousse de questions en questions , et le force de convenir que Protagoras n'étant qu'un, sophiste, s'il va prendre de ses leçons, ce ne peut être que dans le dessein de devenir sophiste lui-^ même. Les deux interlocuteurs s'expriment amsi dans le dialogue : (Je traduis presque littéralement sur le grec de l'édition de Henri Etienne, en conservant les mêmes tournures de phrases, et les mêmes répétitions de mots que dans le texte).

ce SocRATE. Dites-moi , Hippocrate, vous voilà ce donc bien décidé à aller chez Protagoras et à :,-, lui payer des honoraires. Quelle qualité voyez- !i5 vous en lui qui vous détermine à cette démar- :>■> che , et que prétendez-vous devenir en le IVé- » quenlant r Car, supposons que vous fussiez dans

(l) Le mot HippocTùte signifie \ainqueiir à clieval,, ccjuitatevictor^ deiTrzro?, er^uiis, el de xouniv y vf^fcere ^ superare*

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55 rinienilou d'aller chez Hippocrale Je Cos, ce D5 desceiulanl des Asclépiades , qui porte le même 33 nom que vous, et de lui payer des honoraires 5 « si Ton vous disait : Tous allez donc payer des 33 honoraires à Hippocrate 5 en quelle qualité va- 33 t-il les recevoir de vous? que répondriez-vous? 33 — Hippocrate. Je répondrais que c'est en sa 33 qualilé de médecin. — Socr. Et si Ton ajoutait : 35 Que prétendez-vous devenir en les lui payant? 33 — Je répondrais, médecin. — Socr. Pareille- 33 ment, supposons que vous fussiez dans Tinten- 33 tion d'aller chez Polyclète d'Argos , ou chez 33 Phidias d'Athènes , et de leur payer des hono- 33 rairesf si l'on vous disait : En quelle qualité Po- 33 lyclète et Phidias vont -ils recevoir de vous ces 35 honoraires ? que répondriez-vous ? — Hip. Je 35 répondrais que c'est en leur qualité de slatuai- 33 res.— -Socr. Et si l'on ajoutait : Que prétendez- 3> vous devenir en les leur payant ? — îiip. Je ré- 33 pondrais, statuaire; cela va sans dire. — Soce. 35 Fort hien. Maintenant donc que nous voilà dis- 33 posés vous et moi à aller chez Protagoras et à 33 lui payer tout ce qu'il exigera pour ses honorai- 33 res, dussions-nous recourir à nos amis, dans le 33 cas où nos propres moyens n'y pourraient pas 33 suffire, si quelqu'un, témoin de ce grand em- 33 pressemeni, nous demandait : En quelle qua- 33 liié Protagoras va-t-il recevoir de vous tout cet 33 argent ? que répondrions-nous ? etc. j etc. 33

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Tel est le passage de Platon , qu'à la vérité M. boulet n'a pas omis d'indiquer, mais qu'il s'est bien gardé de citer littéralement. Il est clair , en effet , que c'est de la personne même d'Hippocrate, et nullement de ses écrits qu'il est fait mention dans ce passage , et que c'est en allant le trouver pour prendre de ses leçons , et non en lisant ses ouvrages , qu'on y parle d'apprendre la médecine. Il y est question d'aller chez liippocrate , comme d'aller chez Phidias , chez Polyclète et chez Protagoras. La tournure de la phrase, les expressions 5 et, ce qu'il importe sur-tout de remarquer, les temps des verbes sont absolument les mêmes pour les uns comme pour les autres. Or, Protagoras, Phidias et Polyclète vivaient incontestablement du temps de Socrate. Comment donc admettre que ce philosophe , qui avait pour méthode constante de s'arrêter aux personnages les plus connus , aux objets les plus à la portée de tout le monde, au point que la trivialité de ses comparaisons était presque passée en proverbe ; comment, dis-je, admettre qu'il ait parlé d'aller chez un médecin que personne n'avait jamais ni vu ni connu, et qu'il en ait parlé sur le même ton qu'il parle de trois de ses contemporains.

Au témoignage de Platon, d'ailleurs si positif et d'un si grand poids, qu'il serait presque superflu d'en ajouter d'autres , j'ajouterai pourtant encore celui de Pline ^ qui dit expressément qu'Hippo*

erate vivait du temps de la guerre du Peloponèse. A la vérité , Pliue était éloi^^né de cette époque de plus de quatre ceutsansj mais cet intervalle n'a point été un temps de barbarie qui ait pu faire perdre la trace des cvénemeus antérieurs. Les lettres ayant survécu dans la Grèce à la décadence des gouvernemens , on peut croire qu'une foule de traditions s'y étaient conservées pures jusqu'à Pline, outre qu'il avait sous les yeux un grand nombre d'auteurs contemporains qui sont perdus pour nous. Il en est de même de Celse, de Diogène Laërce , d'i\Elien et de plusieurs autres , qui nous apprennent, les uns qu'Hippocrate a été le disciple de Démocrite, lequel vivait pendant la guerre du Peloponèse , les autres qu'il fut appelé pour le traiter. De leur temps, on avait encore tant de moyens de s'assurer si Hippocrate avait été ou non contemporain de Démocrite , que, s'il ne l'avait pas été, on né peut pas admettre qu'ils l'eussent fait ni son disciple ni son médecin. Les motifs que quelques-uns donnent de l'entrevue de ces deux grands hommes, et les circonstances qu'ils en rapportent, seront invraisemblables ou puériles tant qu'on voudra ', mais tout cela n'infirme en rien le fait de l'entrevue en lui-même j il faut bien, au contraire, que quelque chose ait donné lieu à des bruits si généralement répandus. La plupart de ceux qui se sont plu à attaquer la cerûiude de l'histoire n'ont pas assez distingué

(3i4) enlre les faits principaux et les détails de ces faits.. Presque toujours c'est uniquement sur les détails que doit tomber le septicisme. Quel est l'homme censé qui refuserait de croire à l'assassinat de César au milieu du sénat romain f Mais aussi quel est celui qui oserait garantir toutes les causes et toutes les circonstances qu'on en rapporte? Et, le plus souvent, en savons- nous davarjtage sur les événexnens même qui se passent sous nos yeux? Si, pour établir la réalité d'un fait , il fallait prouver celle de tous les accessoires avec lesquels il nous a été transmis, il n'y aurait peut-être pas un événement qu'on ne pût révoquer en doute , pas un personnage historique dont on ne pût nier jusqu'à l'existence. Quant au fait de l'entrevue ou des liaisons de Démocrite et d'Hippocrate, quelquesuns des écrits légitimes de ce dernier semblent confirmer ce qu'en ont dit les auteurs. En effet, les constitutions médicales qu'Hippocrate a observées à Thase, île voisine d'Abdère , et le grand nombre de malades qu'il a soignés dans cette île et à Abdère, prouvent que réellement il a séjourné dans la patrie de Démocrite.

Mais il est possible d'approcher encore plus près du but. J'ai prouvé précédemment qu^'Hippocrale n'a pas existé avant Hérodicus. J'aurais pu ajouter qu'il passe dans quelques auteurs , et avec beaucoup de vraisemblance , pour avoir été disciple et d'Hérodicus et de Gorgias. Cette circons.-

( 3i5 ) tan»^e , siir-tont en ce qui concerne Gorgias^ pourrait faire connaître à quelques années près quel éiait son âi>e au commenceracnt de la guerre du Péioponèse, et servir en même temps à résoudre celle question, tanl de fois agitée par les érudils ; savoir : s'il est vrai que pendant la fameuse peste d'Athènes il ait été appelé pour y apporter remède. Nous apprenons de Platon , dans le premier des dialogues intitulés Hîppias , que c'est à Foccasion des ambassadeurs léonlins envoyés pour demander du secours contre Syracuse , que Gorgias fut connu à Athènes ^ il était à leur tête y et ce fut la grande éloquence dont il fit preuve alors qui lui donna de la célébrité dans la Grèce. Suivant Thucydide et Diodore de Sicile , cette ambassade eut lieu la cinquième année de la guerre du Péloponèse. Diodore ajoute que Gorgias repartit pour la Sicile immédiatement après avoir renq:)li sa mission. Ce ne fut donc qu'à quelque temps de là qu'il put retourner à Athènes pour y donner des leçons d'éloquence. Mais, d'une autre part, on ne peut guères supposer qu'Hippocrate ait eu plus de trente ans lorsqu'il suivait des leçons qui n'étaient que faiblement accessoires à la profession à laquelle il s'était voué. D'après ce calcul, j'admets qu'il n'aurait pas eu vingt-cinq ans au commencement de la guerre du Péloponèse , et qu'd aurait eu tout au plus ccc rige lors de la peste d'Athènes 5 d*où il faut conclure qu'il aurait été beaucoup trop jeune

( 3i6 ) pour jouer dans cette peste le rôle qu^on lui prête; Le moyeu de croire que les Athéniens aient fait venir avec tant d'éclat un médecin qui, plus de trois ans après , en e'tait encore à suivre les sophistes et à prendre des leçons d'éloquence.

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