IV
Du dialecte dont s^est sem Hippocrate .
a: Les hellénistes , dit M. Boulet j ne s'accor- 4» dent pas sur le dialecte dans lequel a écrit Hippocrate. >3 Je lui en demande bien pardon , mais il n'y a point de controverse là-dessus; Hippocrate a écrit en dialecte ionien. «Cependant, ajoute-t-il, 3> quelques-uns pensent que le dialecte dont il .)î s'est servi est l'ancien dialecte atlique. x> Ceci est captieux j car le dialecte d'Hippocrate a réellement beaucoup de conformité avec l'ancien dialecte attique ; et, comme l'auteur de la thèse prétend que les arts et les sciences avaient fleuri à Athènes bien des siècles avant la guerre du Péloponèse , et que ce n'était qu'après une longue barbarie qu'ils avaient commencé à refleurir à cette époque , on serait tenté d'en conclure avec lui que les ouvrages d'Hippocrate ont été écrits dans le premier à^^e de la splendeur des lettres à Athènes. Mais voici à quoi tout cela se réduit. Les colonies grecques qui peuplaieut cette partie des côtes de l'Asie Mineure qu'on appelait lonie , étaient anciennement
(. ^^7 ) venues (le l'Auique. Or, pendant que la langue <ie la métropole se perfectionnait et devenait ce 'beau dialecte qu'on appelle particulièrement dialecte attique , celle des colonies ioniennes subissait bien aussi quelques modifications ; mais ces cbangemens étaient moins considérables et se succédaient moins rapidement que cbez les Athéniens , en sorte que chez les Ioniens la langue conserva beaucoup plus de son caractère primitif. Cet ancien dialecte attique que fait valoir M. Boulet est donc tout uniment le dialecte ionien qu'on parlait du temps de la guerre du Péloponèse , et que sans doute on a encore parlé long -temps après.
Mais on peut prouve'r d'une manière plus directe que le dialecte d'Hippocrate se rapporte au temps de cette guerre.
Hérodote et Hippocrate, qui étaient presque compatriotes, ont aussi écrit dans le même dialecte , à quelques différences près pourtant , dont les principales consistent en ce qu'Hérodote écrit avec le sigma la préposition <^vv et ses composés, et qti'il substitue V alpha au nu dans la troisième personne plurielle de certains temps du passif 5 tandis qu'Hippocrate se sert du xi dans le premier cas, et que dans le second il conserve le nuj ou quand cela n'est pas possible , il emploie le participe avec le verbe être. Ainsi il écrit ^vf^cp^^u au lieu de o-vf^çn^u , rirfnirt(^ au lieu de rtr^ieiri^t , ^vvTîTfnvTM au licu de
ervvTiTfiiUTct,i, Tirv^.^îvoi niri ail îieu de rirviparoK ^ elC. CcS
différences dans le dialecte en établissent nécessairement une dans les temps où ont éciit ces deux auteurs. Mais lequel des deux est anlérieur à l'autre ? Cette question est déjà résolue par le silence d'Hérodote sur Hippocrate. Elle peut l'être encore en comparant leur dialecte avec celui d'Homère 5 car bien que ce grand poète ait mis presque tous les dialectes à contribution, il a cependant employé l'ionien de préférence. Or, on remarque qu'abstraction faite des licences poétiques, Homère diffère beaucoup plus d'Hérodote et d'Hippocrate, que ces deux derniers ne diffèrent entre eux ; mais qu'il diffère pourtant un peu moins d'Hérodote que d'Hippocrate. Par exemple , le sigma tenant la place du xi , et V alpha substitué au iiu , que je citais tout-à-l'heure comme distinguant Hérodote d'Hippocrate , sont propres à Homère de même qu'à Hérodote. Et si l'on fait attention que ces locutions se rencontrent pareillement dans les auteurs que la clironologie place entre eux , dans Anacréon , par exemple, qui vivait plus de soixante ans avant Hérodote , on en conclura qu'elles s'étaient conservées dans le dialecte ionien depuis Homère jusqu'à Hérodote , et que les auteurs ioniens dans lesquels on ne les retrouve plus, doi vent avoir été postérieurs à Hérodote. Or , ce dernier n'écrivit son histoire qu 'une quinzaine d'années avant la guerre du Péloponnèse
On sait d'ailleurs que la subslilulion du xi au sigma appai lient au dialeclc allique, et qu'elle y était devenue d'un usage habituel vers le temps de cette guerre , comme on en peut juger par Thucydide , autre contemporain, qui? ayant écrit en dialecte at tique , l'emploie d'un bout à l'autre de son histoire. Les Ioniens, ayant fait cause commune avec les Athéniens, et le théâtre de la guerre ayant été transporté plusieurs fois sur les côtes de l'Asie Mineure, il est hors de doute que les relations très -fréquentes qui s'établirent alors en Ire ces peuples influèrent sur leur langue, et que ce fut à cette époque que les locutions concernant le xi et la troisième personne plurielle de certains temps du passif, ainsi que quelques autres , s'introduisirent dans le dialecte ionien. Ces emprunts, faits au dialecte attiquc, et qui sont si fréquens dans notre auteur, n'ont point échappé à Galien. Ce sont eux qui lui ont fait dire qu'Hippocrate aimait l'atticisme. Nous devons les considérer comme des indices certains qu'il a écrit dans un temps très -voisin de celui où ils ont été faits , c'est-à-dire , très-voisin de la guerre du Péloponèse, tant parce qu'il est un des premiers auteurs où on les trouve , que parce que quelques-uns de ces enqirunts n'étaient pas encore consommés , et ne s'étendaient pas h tous les cas lorsqu'il écrivait. C'est ce qui a lieu , sur-tout par rapport à la rencontre des tenues devant l'esprit rude. Dans le
dlalecLe atlique , et en général dans la langue com* mune, quand les trois tenues «, ;r, r rencontrent un mot qui commence par une voyelle marquée d'un esprit rude, elles sont remplacées par leurs 'aspirées ;*i , <P > ^ , et Ton dit , par exemple , ^(piirlvifM au lieu de et7ri<rlyi/u,i. Mais les Ioniens n'admettaient pas cette substitution^ et, conservant la tenue, ils disaient ^îri<r7«^<. C'est ce qu'on trouve partout dans Hérodote. Hippocrate substitue l'aspirée à la tenue , à la manière des Attiques 5 mais il est remarquable qvi'il conserve encore la tenue à la manière d'Hérodote et des Ioniens, devant certains mots , et entr'autres devant le verbe iKv'ic/Lccci '^ ce qui prouve, comme je le disais tout-à-l'heure, qu'il écrivait dans un temps où cette innovation était récente, et où elle ne s'étendait pas encore à tous les mots de la langue.
Du reste , s'il était besoin de montrer par quelqu'exemple pris dans une langue plus connue combien l'examen comparé des locutions et de l'ortbographe des auteurs est propre à nous faire connaître, et même avec une très-grande approximation, le temps où chacun d'eux a vécu, il suffirait de citer les poètes Lucrèce et Yirgilè , qui diffèrent considérablement entr'eux, malgré que la naissance de Lucrèce n'ait précédé que de vingtliuit ans celle de Virgile.
De la saison oit se levaient et se couchaient certaines constellations du temps ^/'ilippocralc, comparée à celle ou elles se lèi^ent et se couchent maintenant.
Je ne me propose pas, dans cet arliclcj clc délerniiner l'époque de rexistence d'Hippocrate par des observations astronomiques, mais uniquement d'examiner une des principales objeciions de M. Boulet* C'ciit celle qu'il déduit de la précession des équinoxes, et qui est une des pins extraordinaires qu'il fut possible d'imaginer.
Chaque année, la précession des équinoxes produit dans la longitude des étoiles une augmentalion d'environ 5o sec. et 10 tiers de degré 5 c'està-dire, que si le soleil est en conjonction avec telle étoile au commencement de l'année , il s'en faudra de So^i lo^i^ qu'il ne soit en conjonction avec la même étoile après l'année tropique révolae^ et, continuant de s'en éloigner chaque année à peu près de cette même quantité , il s'en trouvera distant de 180 ou de la moitié du ciel, au bout de 12870 ans révolus. Ce n'est pas qu'il ne revienne une fois chaque année en conjonction avec cette étoile 5 mais cela n'a plus lieu au même instant et à la même distance de l'éqninoxe que la première 77®. Partie. 21
fois. Il n'y reviendra à cette même distance qu'au bout de 26740 ^i^s, quand les points ëquinoxiaux auront parcouru le cercle entier de Fécliptique. Si donc on lisait dans un ancien auteur que de son temps, tant de jours avant ou après Tun des ëquiuoxes, ou , ce qui revient au même, tant de jours avant ou après^l'un des solstices , le soleil était à telle proximité d'une certaine constellation , et que de notre temps , à pareil jour , il s'en trouvât plus éloigné de 180^, par exemple, on serait en droit d'en conclure que cet auteur vivait il y a 12870 ans 5 et, en général, qu'il vivait à une époque qu'on déterminerait toujours facilement , en divisant par 5o" 20^'^ le nombre de degrés dont la longitude de la constellation se trouverait être
augmentée.
Tels sont lés principes que M. Boulet met en avant , et qu'il n'est pas possible de lui contester. Pour en tirer parti, il cite un passage d'Hippocrate duquel il résulte que , du temps de ce médecin, le commencement et la fin de cliaque saison étaient indiqués par le lever et le coucher de certaines constellations de la manière suivante :
ce L'hiver commençait au coucher des pléiades, •>:> 44 jours avant le solstice de cette saison, et fi- 33 nissait à l'équinoxe du printemps.
3> Le printemps s'étendait depuis Péquinoxe jus- 53 qu'au lever des pléiades.
:5L'élé, depuis le lever des pléiades jusqu'au >:> lever d'Arclurus.
55 L'automne j depuis le lever d'Arclurus jus- 55 cpi'au coucher des pléiades. 55
Dans ce passage , M. Boulet s'attache particulièrement au coucher des pléiades^ parce que le temps de l'année où il avait lieu est bien déterminé : c'était 44 jours avant le solstice d'hiver. ïi fait remarquer que le coucher de cette constellation n'arrive plus maintenant que 38 jours avant le solstice d'été 5 et qu'ainsi il a lieu environ six mois et huit jours plus tard que du temps d'Hippocrate. Or, six mois en temps répondent à 180^ dans les espaces célestes. La longitude des pléiades a donc augmenté depuis Hippocrate de 180^5 et même d'un peu plus, à cause des huit jours qui excèdent les six moisc Et par conséquent il s'est écoulé depuis lui jusqu'à nous, un espace de plus de 12870 ans.
Cette conclusion qui se présente avec tout l'appareil du calcul et de l'astronomie , est capable d'en imposer au premier abord. Mais heureusement la question est au fond beaucoup plus simple que ne semble l'annoncer tout cet appareil. Trois ou quatre vers d'Ovide ou de Virgile suffisent pour en faire justice. En effet , tout se réduit à savoir si quelques auteurs anciens qui vivaient à une époque bien connue , ont parlé du coucher et du lever des pléiades 5 et dans quelles saisons il les placent.
S'il arrive qu'ils en parlent comme Hippocrale, et qu'ils s'en servent pour désigner les mêmes saisons, il en faudra conclure qu'Hippocrale n'est guère plus ancien qu'eux, ou bien qu'ils sont aussi anciens que lui^ et qu'en dépit de toutes les histoires, de toutes les médailles et de tous les monumens antiques, ils vont tous se perdre comme lui dans une antiquité de près de i3ooo ans. Ces auteurs ne sont pas difficiles à trouver 5 car toute l'aniiquité , depuis Hésiode, a caractérisé les divisions de l'année par les mêmes signes célestes qu'Hippocrale, Ainsi Aristote, qui l'a suivi de fort près, Yarron, Ovide, Virgile, Columelle, Pline, Galien , etc. , désignent comme lui ]e commencement de l'été par le lever des pléiades , et celui de l'hiver par leur coucher. Yoici comment Ovide annonce le retour de l'été dans les fastes du mois de mai :
« Pleiadas adspicies omnes totumque sororum > udgmen , uhi ante Idas nox erit una super. » Tum iniJii non duhlis auctoribus incipit œstas. »
Fast. lib. V, v. 699.
Yirgile, indiquant qu'il y â chaque année deux récoltes de miel, l'une au commencement de l'été, et l'autre au commencement de l'hiver , fait connaître le moment de l'une et de l'autre dans les quatre vers suivans :
« Taygete simul os terris ostcndit lionestum s Pleias , et oceani spretos pede repuîlt amnes : » Aut eadem sidusjïigiens uhipiscis aquosi » Tristior hibernas cash descendit In undas. a
Géorg. liv. IV, V. 232.
« Deux fois d'un miel doré ses rayons sont remplis;
» Deux fois ces dons heureux tous les ans sont cueillis ;
» Et lorsqu'abandonnant l'humide sein de l'onde,
» Taygète monte aux cieux pour éclairer le monde ,
» Et lorsque cette Nymphe au retour des hivers
* Redescend tristement dans le gouffre des mers. »
Traduct. de Tabhé Delilîe.
En un mol , tous les auteurs que je viens de nommer s'accordent entre eux et avec Hippocrate dans la manière de désigner les saisons. Tous nous apprennent que le lever des pléiades et Fêté arrivaient vers les premiers jours de mai, celui d'Arclurus et l'automne vers les premiers jours de septembre, le coucher des pléiades et Thiver vers les permiers jours de novembre.
J'observerai en passant que ces divisions ,. à l'inconvénient près de la précession des équinoxes qui les a dérangées à la longue , correspon-
1^. daient mieux aux cliaugemens successifs qu'éprouvent dans nos climats l'atmosphère et la surface de la terre , que celles que nous déduisons des deux
JÉ solstices et des deux équinoxes. Dans le sens que nous attachons au mot hiver, il est presque ridicule de dire que l'hiver commence à la fin de décembre, quand il y a plus de six semaines que la
len e a cliangé de face j et que nous sommes obligés de nous munir de vêiemens chauds. Les divisions des anciens étaient trop dans la nature pour qu'elles ne soient pas parvenues jusqu'à nous. Aussi, tandis que M. Boulet les regarde comme appartenant» à des temps totalement étrangers au nôtre , et comme des indices d'une immense antiquité , nous les conservons encore sans presque nous en douter : nos principales fêles religieuses en sont l'emblème. L'ascension répond au lever des pléiades (^Ascen^ sus pleiadum j célébré par les Rogations), Notre- Dame de septembre au lever d'Arcturus (Natwitas Arcturi) , et la Toussaint au coucher des pléiades (^Occasus j mors pie lad uni) : trois époques de l'année , qui sont encore aussi remarquables chez nous qu'elles l'étaient chez les anciens pour beaucoup d'usages de la vie civile , et notamment pour l'agriculture. Il ne serait pas difficile de prouver que ces conformités ne sont point un effet du hasard. Je ne sais même si quelqu'auteur ne Ta pas déjà fait. Mais revenons à l'objection de M. Boulet, A quoi se réduit-elle donc? A rien du tout. Et si elle était fondée, elle se réduirait à donner une antiquité de treize mille ans au siècle d'Alexandre et à celui d'Auguste : cela est incontestable. La proposition fondamentale de M. Boulet est que le coucher des pléiades qui, du temps d'Hippocrate , avait lieu quarante-quatre jours avant le solstice " d'hiver (vers le y de novembre), arrive mainte-
( 3-^7 ) nanl irenle-liiiu jours avant le solslice J'clé (vers le i4 de mai). Si cette assertion est vraie, il est impossible qu'Hippocratc échappe à l'antiquité qui le menace. Mais Aristote, mais Varron, mais Columelle, etc. , placent anssile coucher des pléiades vers les premiers jours de novembre 3 Alexandre et Auguste doivent donc être plongés dans la même antiquité. Il est pénible sans doute de déposséder ces deux potentats des deux places qu'ils se sont si bien acquises dans la chronologie. Mais , en revanche, il est consolant pour les médecins de voir leur patriarche en si bornie compagnie , quelque ancienne qu'elle puisse être. Ils n'ont plus à craindre pour son existence.
Il est évident que je pourrais me dispenser d'entrer plus avant dans la question 3 car Alexandre et Auguste j en revendiquant leurs propres places dans la chronologie, sont bien capables de maintenir Hippocrate dans la sienne. Mais on présume bien qu'il y a dans tout ceci quelqu'équivoque , et il ne sera peut-être pas inutile de la liûre connaître : voici en quoi elle consiste. Il est très-vrai que les pléiades se couchent maintenant au mois de mai ; mais , ce que ne dit pas M. Boulet j ou ce qu'il dit si doucement et si énigmatiquement qu'à peine peut-on l'entendre, c'est qu'elles se couchent aussi à la fin de novembre. Cela lient à ce que les pléiades et les astres en général ont deux manières de se lever et deux manières de se cou-
( 3:^8 ) cher; elj pour ne parler ici que des couchers, l'un des deux a lieu quand on cesse d*apercevoir les pléiades du côlé de l'occident, après le soleil couché. Le soleil en est alors à environ dix degrés^ mais, s'en approchant de plus en plus par son mouvement propre d'occident en orient , il est bientôt en conjonction avec elles, puis il les dépasse , et , un peu plus de six mois après, il se trouve à dix degrés au-delà de l'opposition ; en sorte qu'un peu avant qu'il se montre à l'horizon du côlé oriental, et que le jour ait fait disparaître les éloiles, les pléiades y sont du côlé occidental, et paraissent se coucher au moment où il va se lever. C'est là l'autre coucher des pléiades, et c'est celui qui est si célèbre dans toute l'antiquité, et qui marquait le commencement de l'hiver. Il s'appelle le coucher cosmique, ou le coucher du matin; mais, par excellence , on le nomme simplement le coucher des pléiades. Cci ui dont j'ai parlé d'abord s'appelle le coucher du soir ou le coucher héliaque, parce qu'il a lieu très-peu après celui du soleil. Les auteurs n'en font mention que très-rarement, et il ne comptait pas dans la division des saisons : c'est le coucher du soir qui a lieu maintenant au mois de mai. Celui qui arrive à la fin de novembre est le coucher du matin. Il s'agit donc de savoir duquerl de ces deux couchers a voidu parler Hippocrate, car il ne s'en exprime pas cathégoriquement. M. Boulet, profitant de ce silence , a cru qu'il pou-
• ( 329 ) Yciit oplcr entre entre Tun ou l'autre , et n'a pas Iiésité sur le choix. Il a vu que le couclier, qui a lieu main tenant au printemps, est celui du soir , et il a soutenu que celai dont parle Hippocrate, et qu'il place en automne , est aussi le coucher du soir 'y ce qui lui a fourni tout d'un coup un relard de six mois et une antiquité en conséquence. Mais il n'a pas fait attention que la plupart des auteurs anciens ne s'expriment pas plus formellement qu'Hippocrate , comme on peut juger par les vers que j'ai cités plus haut. D'après quels motifs donne-t-il donc à son texte une interprétation qu'il pourrait tout aussi bien , mais qu'il n'oserait pas donner au leur ? Il dit qu'Hippocrate ne parle nulle part du coucher du matin ^ mais il ne parle pas davantage de celui du soir. On conçoit que les auteurs anciens n'avaient pas besoin de tant circonstancier une chose qui était connue de tous leurs contemporains , et qui devait l'être chez des peuples qui n'avaient d'autre calendrier que celui qu'ils lisaient dans le ciel. Ils omettent non-seulement les mots de soir et de matin j mais même très-souvent celui de coucher. Il est fort commun qu'ils s'expriment ainsi ; « Telle chose arriva sous la pléiade, telle chose dura pendant tout l'automne et jusques sous la pléiade, ou jusqu'à la pléiade, d? De leur temps, cela n'était équivoque pour personne. Aussi Galien, dans la préface de son Glossaire sur Hippocrate, blâme-t-il un cer-
tain Dioscoride de s'être amusé à définir les noms des principales constellations dont a parlé le médecin de Cos, choses, dit-il, que jusqu'aux enfans connaissent.
J'ajouterai qu'ayant examiné avec soin le texte d'Hippocrate dans tous les passages où il est question du lever et du coucher des astres , je n*y ai pas trouvé un seul mot qui puisse autoriser l'opinion qu'adopte M. Boulet'^ et il faut bien qu'il n'en ait pas trouvé lui-même, puisqu'il n'en cite aucun. Dans son embarras ^ il a recours à Homère et à Hésiode y mais, par malheur , il lui arrive , à l'égard de ces deux poètes , ce qui lui était arrivé à l'égard d'Hippocrate , il les interprète à contresens. Dans Homère (Iliade, chant. 21 , v. 28), les mots yv)tro<; ùfAoxxa signifient , selon lui , le crépuscule du soir 5 et , dans Hésiode ( Trav. et jours , ch. 2, v. l83), il veut que l'épithète^^pa^vîipfltftfc désigne le crépuscule du matin 5 tandis que , selon tous les hellénistes, les deux premiers mots doivent s'entendre du milieu de la nuit, et le dernier du crépuscule du soir. D'ailleurs , s'il était vrai que le lever et le coucher des constellations fussent indiqués dans Homère et dans Hésiode , conformément à son opinion , il lui resterait encore à prouver qu'Hippocrate devrait être interprêté par ces deux poètes , qui ne le citent point , et avec lesquels il n'a rien de commun , excepté la langue , plutôt que par les auteurs des siècles d'Alexandre
et d'Auguste, qui le citent, et dont une foule de circonstances le rapprochent.
ce Mais enfin, dit M. Boulet y si Ton admettait 3:) qu'Hippocrate a voulu parler du coucher du ma- D> tin, il en résulterait qu'il a presque vécu de 33 notre temps 5 ce qu'il serait absurde de supposa ser. :>:> Ceci semble signifier que de nos jours le coucher du matin des pléiades arrive comme du temps d'Hippocrate , vers le 7 de novembre : c'est une erreur. Il n'a plus lieu qu'à la fin de ce mois, comme je l'ai déjà dit, et comme on petit s'en convaincre en jetant les yeux sur un globe céleste, et en faisant attention qu'un astre n'est visible à l'horizon que quand le soleil est à environ dix degrés au-dessous ^ ainsi la différence est d'environ vingtquatre jours. Mais, n'y en eût-il aucune, la difficulté ne serait pas propre à Hippocrate , elle retomberait encore sur Aristote et sur les auteurs romains ^ car ces auteurs poursuivent partout M. Boulet, Il est étonnant qu'il ne se soit arrêté nulle part à leur faire face. Yarron , par exemple , place le coucher des pléiades au 8 de novembre, un jour seulement plus tard qu'Hippocrate. Je pressens que cette petite différence peut devenir ellemême le sujet d'une difficulté. En admettant , dira-t-o;i , qu'Hippocrate ait réellement vécu vers le temps de la guerre du Péloponèse, il y aurait eu entre lui et Yarron un intervalle de près de auatre cents ans, et par conséquent le coucher des
pléiades aurait du être retarde de plus d'un jour. J^en conviens j il aurait dû Fétre d'un peu plus de cinq jours 5 mais prenons garde que , quand il s'a^ git du lever et du coucher des astres chez les anciens , il ne faut pas faire attention à une erreur de cinq, ni même souvent de quinze jours. Comme ils n'observaient les astres qu'à la vue simple et à l'horizon, diffêrens observateurs les voyaient se lever et se coucher plus tôt ou plus tard la même année, et sous la même latitude , suivant la bonté de leur vue, la sérénité de l'atmosphère et l'étendue de leur horizon. Cela est si vrai, que le lever ou le coucher d'un astre est souvent indiqué au même jour, dans des auteurs distans les uns des autres de plusieurs siècles, et avec une différence de quinze jours chez d'autres qui ont presque vécu du même temps. Ainsi, Columelle était postérieur à Yarron d'environ soixante ans , et cependant il place le coucher des pléiades quinze jours plutôt que Yarron, ce qui, interprêté à la rigueur, le rendrait antérieur à ce dernier de plus de mille ans. Aussi j'admire beaucoup le sérieux avec lequel M. Boulet nous apprend que le livre De structura hominis est antérieur de quatre cents ans à ceux De sanorum victûs ratione , parce que le coucher des pléiades arrive cinq jours plutôt dans le premier que dans les derniers.
Il est donc de toute évidence qu'Hippocrate ne diffère en rien , 'touchant le lever et le coucher des
constellations, des auteurs qui ont écrit aux époques les mieux connues , et qu'il n'y a d'équivoque dans tout ceci que pour ceux qui veulent y en mettre. S'il plaît à quelqu'un de prendre la chose à rebours j sans y être autorisé par aucun mot, par aucune circonstance quelconque , soit; mais, à ce compte^ rien n'empêche qu'il ne donne une existence de treize mille ans à un almanach de l'an dernier. Ce que je trouve de plus remarquable dans cette objection astronomique , c'est l'adresse qu'il a fallu pour venir attenter à l'existence d'Hippocrate jusque dans son sanctuaire avec une arme aussi frêle. On ne saurait disconvenir que M. Boulet n'ait dirigé son attaque avec beaucoup d'art et d'érudition.
Je conclus de tout ce que j'ai dit dans ce Mémoire, qu'Hippocrate a vécu dans le temps de la guerre du Péloponèse , i». parce qu'aucun écrivain antérieur à cette guerre ne fait mention de lui; 2°. parce quelques points de sa doctrine sont manifestement empruntés d'auteurs qui n'ont vécu que pendant ou peu avant cette même guerre; 3^. parce que des auteurs dont le témoignage est irréfragable, et qui ont écrit, soit pendant, soit après la guerre en question, disent très-formellement qu'il a vécu à cette époque, ou citent à son égard des circonstances qui signifient la même chose; 4^. parce que le dialecte dont il s'est servi se rapporte à cette même époque; S^» parce que
Fobjection déduite des observations astronomiques qu'on donne comme une preuve péremptoire de sa grande antiquité , n'est qu'une futilité qui n'aurait pas mérité d'être réfutée sérieusement, si beaucoup de personnes n'y avaient soupçonné de l'importance.