‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 10 sur 54 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Eugène retrouve quelques anciens amis.

Je revis Gaspard, je revis Mathelin , je revis le comte de *** et Beauclair.

Dans les premiers jours , je n'avais été occupé qu à faire des visites à tous les administrateurs, inspecteurs, croupiers et autres intéressés dans l'entreprise générale des vivres. Parmi eux se trouvait Gaspard. Quand je me fis annoncer , il lui prit un tremblement convulsif ; c'était plus fort que lui, me dit-il, toutes les fois qu'il entendait prononcer mon nom , surtout depuis ma vi-

vacité dans nos dernières entrevues, 11 fut agréablement surpris quand il m'entendit lui parler avec douceur, sans fierté, sans rancune, et quand il crut voir que je n'étais pas éloigné de rire, le premier, de tous les tours qu'il m'avait joués. Il reprit courage , me félicita sur la nouvelle direction que mes idées avaient prise, enfin m'offrit ses services que j'acceptai , et qui ne me furent pas inutiles. Je n'eus qu'à me louer de ses conseils et de sa conduite. On eût dit qu'il voulait réparer le mal qu'il m'avait fait. Ce galant homme «tait devenu assez riche pour n'avoir plus besoin d'être fripon. Mais, au sein de ses richesses, il portait la peine de ses friponneries passées, il avait épousé en >ndes noces une maîtresse qu'il s'était donnée en arrivant à Paris. Sa maison était un enfer. Ce n'aurait été rien que madame distribuât l'argent de monsieur à ses amants; elle le traitait comme un valet; elle faisait des dettes, et Gaspard ne pouvait se séparer d'elle, car, amoureux jusqu'à l'extravagance, au moment du mariage, il lui avait reconnu dans le contrat des terres et des maisons.

Ma première rencontre a\ee Malhelin fut assez embarrassante pour lui. J'étais chez un de nos munitionnaires-généraux ; on annonce M. Mathelin. Il entre avec sa figure riante. \.près ses politesses respectueuses au maître de la maison et aux personnages importants qui se trouvent dans le salon, il m'aperçoit, me reconnaît, m'aborde, et prend avec moi un ton protecteur; cat, me trouvant chez un de mes supérieurs , j'avais l'air humble et modeste d'un protégé. « Ah ! vous voilà, c me dit-il, que je suis aise de vous voir! qu'ètes-vous

« devenu, mon pauvre ami, depuis votre déconfiture? « Qui vous amène dans cette maison ? On y a quelques « égards, pour moi : puis -je vous servir? je m'y émet ploierai. » Enfin mon ami Mathelin , me croyant encore sous le poids de la misère, me témoignait cette amitié familière et insultante qui souvent est pire que le mépris. Je lui appris que , ne sachant où donner de la tête en sortant du Fort-1'Evêque, j'avais obtenu une petite place dans les vivres. «C'est fort bien,» reprendil , « voilà du courage ; et vous voudriez ne pas rester « à cette petite place? Patience, nous vous en ferons « sortir. » — «C'est déjà fait, répliquai-je. Après deux « ans, j'ai été nommé garde-magasin à Châlons. » — « Comment diable ! mais c'est une fort jolie place. Mon « cher, il faut renouveler entre nous l'ancienne amitié « de collège, il faut venir me voir, pendant que vous « êtes à Paris, car j'imagine que vous y êtes par con- « gé. » — « Point du tout, je ne suis plus garde- « magasin. » Ici je vis Mathelin incertain s'il continuerait à me témoigner de l'affection ; il craignait que je n'eusse été révoqué. Je me hâtai de le faire sortir de son incertitude. « On a été si content , lui « dis-je, de ma conduite à Châlons, que j'ai été appelé « par ces messieurs pour remplacer ce pauvre An- « selme. » — «Oh! Oh! mais c'est un très-bel emploi. « Voilà qui va de mieux en mieux, M. de Senneville. « Ainsi vous êtes rendu tout-à-fait au monde et à vos « amis. Et pourquoi donc ne vous êtes-vous pas adressé « à moi pour vous faire vos fonds? Je vous en veux. » Je lui répondis que non -seulement j'avais trouvé les ressources nécessaires , mais que j'avais le bonheur Tome X. 5

d'être très-bien vu clans l'administration, et que j'étais en mesure d'y faire obtenir des grâces et des faveurs. « Eh! mais vraiment, M. le baron, me dit-il, voilà qui u est admirable! Par suite de mes opérations, je me <c trouve avoir souvent besoin de ces messieurs; de « grâce, ne me refusez pas votre appui. » Je crus alors devoir employer ces formules si usitées d'orgueilleuse modestie, qui en disent bien plus que la plus impertinente franchise d'amour -propre. « Oh! mon appui « est bien peu de chose. Dans cette maison, par oxem- « pie, on daigne m'écouter, le mari est content de « mon travail, la femme goûte beaucoup ma société; « mais qu'est-ce que cela prouve ? » — « Cela prouve a beaucoup, M. le baron, reprit Malhelin. «Je vis, à quelques mots qui lui échappèrent, qu'il s'imaginait que j étais fort bien avec la femme du munilionnaire chez qui nous nous trouvions, et je ne cherchai pas à lui faire penser le contraire. Par degrés, Mathelin avait repris pour moi les égards ^ les déférences, et sur-tout l'amitié qu'il avait eus dans le temps de ma prospérité. Me voyant animé d'une belle passion de m'enrichir, il me félicitait d'avoir si bien mis à profit ses conseils et son exemple. «Je me flatte, lui dis-je en riant, que je « ne suivrai pas ce bel exemple jusqu'au bout. Je n'ai « pas encore mis les banqueroutes au nombre de mes « moyens de fortune. » — « Bon , me répond-il , est-ce « que vous pensez encore à ces misères-là? Le malheur « que j'ai éprouvé, dont vous avez été victime, vous « aura été plus salutaire que nuisible. Il a précipité (( votre ruine : si elle n'eût pas été si prompte et si - complète, la révolution qui s'est opérée dans votre

« esprit serait arrivée trop tard; vous n'auriez eu ni le « courage, ni les moyens de réparer vos désastres. » Mathelin était marié. Il m'engagea beaucoup à le voir. Il me pria de ne pas lui souffler sa femme, comme je lui avais soufflé ses maîtresses. « Car si vous avez perdu « votre argent avec moi, me dit-il en éclatant de rire, « j'ai perdu mes maîtresses avec vous. Ne sommes- « nous pas quittes? » Au surplus il ne craignait rien. « Madame Mathelin ! c'était la femme la plus verce tueuse ! » Cependant dès la première visite que je lui fis, je crus m'apercevoir que le sort de mon ami Mathelin était d'être toujours trompé. Sa femme avait un jeune cousin qui ne la quittait pas. Quant à moi, je fis quelques affaires avec le mari, et je ne songeai pas à la femme. M. Mathelin était un de ces hommes comme il y en a tant ; vraies machines , tantôt honnêtes , tantôt fripons , par routine, sans jouissances , sans remords. Malgré sa fortune, son sort n'était pas plus fait pour inspirer l'envie , que celui de Gaspard , mon ancien intendant.

Après avoir rempli trente ans les places le plus importantes , le comte de *** s'était retiré de la cour. Sa retraite, disait -on, était une disgrâce. Il avait eu la maladresse de tenir tête à madame de Pompadour. Il ne s'était pas enrichi dans ses places. Je ne doutais pat; que sa disgrâce ne lui fût insupportable, et qu'il n'aspirât à rentrer en faveur. Je me souvins que j'avais été fort mécontent de l'accueil que ce seigneur m'avait fait lorsque j'étais venu réclamer son secours. Pour nu venger, je crus qu'il était à propos de l'éblouir de mon retour do fortune; et pour compléter ma vengeance,

je pensai qu'il serait fort piquant de lui offrir des services, et même de lui en rendre. Je crus en avoir trouvé le moyen. Ma petite maîtresse du Marais travaillait en journée chez la marchande de modes de la marquise de Pompadour ; je calculai que, par ma grisette, je pouvais gagner la marchande de modes, et, par la marchande de modes, réconcilier le comte avec la marquise. .Mêlant à mes petits projets de vengeance des projets de grandeur et d'ambition, je voyais déjà le comte , reconnaissant de mes bons offices, m'appeler à des emplois dignes de ma naissance. J'y déployais de rares talents. Le comte était justement de làge du bon Durand , que j'avais mis de côté si lestement à Chàlons. Qui sait ce qui pouvait m'arriver avec le comte ? Il n'y avait pas de raison pour que je ne me trouvasse bientôt une des premières personnes de l'état. Plein de ces belles idées, je me présente chez le comte de **\

11 me reçoit avec politesse , mais avec froideur. Je fais étalage à ses yeux de la brillante situation où je me trouve. Je crois qu'il va nf interrompre par de nombreuses félicitations. 11 m'écoute tranquillement. « Eh a bien, me dit-il quand j'ai cessé de parler, à quoi « puis -je vous être bon? » — « A rien, » lui répondis- je un peu déconcerté. » Mais vous-même, monsieur le « comte.... Pardon ; mais à ma première arrivée à Paris, a vous ave/, eu la bonté de m' accueillir comme un fils;

je ne l'ai pas oublié. Que je serais heureux de pouvoir et vous témoigner ma reconnaissance, mon dévouement ! (c Je crois en avoir trouvé l'occasion.» Alors, avec adresse , je laissai entrevoir au comte le beau plan que

j'avais imaginé pour le remettre en grâce auprès de la favorite. Il me laissa parler encore tant que je voulus. Quand j'eus fini : « Monsieur de Senneville , me dit-il, « vous aviez vingt ans , je crois , lorsque , par souvenir « de mon amitié pour votre père , je vous offris mon « appui; vous l'avez négligé. Dans vos malheurs, vous « êtes venu le réclamer comme une dette , et vous vous ic êtes senti blessé du premier mot de remontrance que ce je me suis permis de vous adresser. Aujourd'hui, tout ce glorieux de votre nouvelle fortune , vous venez m'offrir ce le vôtre. Je n'en veux pas. Je ne suis pas dupe de ce votre prétendu dévouement. Je pénétre les motifs de ce vengeance puérile et d'ambition détournée qui vous ce amènent auprès de moi. Pendant les longues ance nées que j'ai passées à la cour , j'ai vu réussir autour ce de moi plusieurs intrigues aussi misérables que celle ce que vous me proposez. Je les ai dédaignées , et je ce les dédaignerais encore quand bien même je ne serais ce pas heureux de ma retraite et de ma modique fortune, ce J'ai rempli ma vie en honnête homme , peut-être en ee homme utile. Vous avez perdu déjà une bonne partie ee de la votre ; tâchez de ne pas mal employer ce qui ee vous en reste. » Je balbutiai quelques mots , et je me retirai.

ce Parbleu ! me disais-je , je ne m'étonne pas que cet ce homme -là se soit fait tant d'ennemis à la cour : il ne ce sait pas garder une vérité au fond de son cœur. Ce ce qui m'étonne , c'est qu'il soit resté si long-temps en ce place. »

Ce fut Beauclair qui , me sachant dans l'aisance , vint au-devant de moi ; mais il ne put obtenir que je

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lui prêtasse ds l'argent. Je lui objectai froidement ses confidences du Fort-l'E\ êque. « Ingrat , me dit-il , « quand ce ne serait que par reconnaissance , ne de- « vrais-tu pas m'obliger? N'est-ce pas moi qui l'ai appris (( à n'être plus dupe des autres? » — «Et de toi-même, « lui dis-je en riant. » — « C'est vrai , reprit-il en riant « avec moi. N'en parlons plus. Mes autres ressources « ne sont pas encore épuisées. »

Beauclair n'eut bientôt plus besoin d'emprunter de l'argent; il gagna de grosses sommes au jeu ; il épousa une vieille femme qui lui fit sa fortune. Les veilles et les débauches avaient desséché sa poitrine : il était vieux avant làge. Trois mois après sa noce, il mourut au milieu des plus affreuses douleurs.

Ainsi Beauclair était mort misérablement. Mathelin végétait dans l'ennui. Gaspard, au sein des richesses, expiait ses friponneries passées par les tourments que lui causait la conduite de sa femme. Duverdier, malgré la médiocrité de sa fortune, le comte de ***, malgré sa disgrâce, étaient heureux et contents de leur sort.

( )n a ri quelquefois des philosophes qui prétendent que l'homme de bien dans la peine est plus heureux que le fripon triomphant ; j'ai été souvent tenté de croire qu'ils disent vrai. Ce que je sais, c'est que j'ai toujours VU le malheur accompagner ou atteindre le vice.

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