CHAPITRE III
Eugène retrouve encore une personne de sa connaissance.
En province , les sociétés sont distinctes. Le noble ne descend pas jusqu'au bourgeois ; les femmes des bourgeois ont rarement l'honneur d être admises aux cercles des femmes «les gentilshommes. A Paris , tout est confondu. Pour peu qu'un homme ait de souplesse dans l'esprit, il est bien reçu dans les sociétés de toutes les classes. C'est ce qui ne manqua pas de m'arriver. Ici , je me faisais admirer ; là , je faisais métier d'admirer les autres. Cependant plusieurs des grandes sociétés où Ton daignait me recevoir formaient connue de petites républiques qui guerroyaient entre elles ; j'étais toujours de l'avis du maître ou de la maîtresse de la maison; et souvent je me surpris approuvant au souper de la femme de qualité ce que j'avais blâmé hautement au diner du parvenu. Les idées philosophiques étaient tellement répandues , qu'il y avait peu de maisons où l'on ne se mêlât de réformer l'état. On était frondeur ou courtisan, selon qu'on était en disgrâce ou en faveur , selon que , pour sa fortune , on se trouvait bien ou mal des circonstances. Moi . j'étais tour -à-tour courtisan ou frondeur, selon les gens à qui j'avais affaire. Sans quitter ma place , j'en obtins d'autres, et je cumulai plusieurs traitements.
Gaspard et Mathelin m'apprirent à faire des affaires au-dessus de mes moyens, à l'abri d'un prête-nom, et c'était mon secrétaire Robineau qui était mon homme de paille. Ils m'apprirent à joindre à mes places d'utiles et grandes spéculations , à m'intéresser dans les entreprises lucratives , à jouer sur les fonds publics , nationaux ou étrangers, en un mot, a me lancer dans l'agiotage; et déjà j'étais un petit capitaliste. Il était alors de mode parmi les grands et les riches de protéger les gens de lettres, qui, de leur côté, s'empressaient presque tous de répondre aux avances des grands et des riches. Les aigles de la littérature étaient admis familièrement chez les seigneurs de la cour , et les bourgeois de Paris se contentaient des littérateurs d'un ordre inférieur.
Je fus invité par un compositeur d'opéra que les intendants des menus-plaisirs promenaient depuis plusieurs années , et qui me trouvait du goût , parce que je lui trouvais du génie, à venir entendre l'essai de sa musique chez une madame de Saint-Charles, qui tenait un bureau d'esprit à l'entrée du faubourg du Temple. Je m'y rendis; il y avait une compagnie nombreuse et mêlée. La maîtresse de la maison ne savait pas les noms de tous ceux que le poëte et le musicien avaient invités à passer la soirée chez elle. On me présente à madame de Saint-Charles. Au moment où je la salue : « Eh , « grand dieu ! s'écrie-t-elle , c'est M. de Senneville. » — « Que vois -je? » m'écriai -je en même temps ; et j'allais nommer Caroline, si elle ne s'était hâtée de m'interrompre. En effet c'était elle-même. A travers le rouge et le blanc dont elle est couverte, je reconnais
cette petite figure chiffonnée qui m'a coûté ma première fortune , à qui je dois celle que je suis en train Je faire. Caroline était de mon âge ; j'étais encore un jeune homme ; elle ne pouvait déjà plus se donner pour une jeune personne; elle m'embrasse, elle remercie le compositeur d'avoir amené chez elle un ancien ami de sa famille. «Ah ! il m'a vue bien jeune, dit-elle,.... « avant mon mariage ,.... avant mon veuvage. Il n'a pas « connu ce brave M. de Saint-Charles , qui m'a rendue « si heureuse. » Toute la société s'empresse autour de nous , nous félicite et s'attendrit de cette reconnaissance ; le poète et le musicien tremblent qu'on oublie leur ouvrage; madame de Saint-Charles les rassure ; elle m'invite à déjeuner pour le lendemain ; elle donne ses ordres, place son monde , et l'on commence la répétition. On devait d'abord lire le poëme , c'est-à-dire cette suite de lignes rimées que les auteurs d'opéras sont convenus d'appeler et de faire appeler poëme. On devait ensuite exécuter la musique. Il y avait un clavecin, deux violons , une quinte et une basse. Une dame de la société , deux choristes de l'opéra et un enfant de chœur de Notre-Dame devaient chanter les rôles et les parties. Je serais fort embarrassé de prononcer sur le mérite de l'ouvrage. Je n'écoutai pas. Je n'étais occupé que de madame de Saint-Charles , qui faisait les honneurs de la maison en femme de bon ton , avec aisance ; seulement elle visait toujours à l'esprit et de temps en temps à la pruderie. Je ne remarquai qu'une seule chose; tandis que l'auteur lisait son poëme, le musicien faisait des gestes et des exclamations ; il se récriait d'admiration sur les beaux endroits. Quand on essaya la musi -
que, ce fut le tour du poète de faire des exclamations et des gestes; il battait la mesure de la tête et du pied.
Ah ! fort bien », répétait-il à chaque roulade, à chaque cadence ; « comme un ange ! c'est admirable. Que « je suis heureux d'avoir cet Orphée pour interprète'. » Il était à ma droite. « Voilà un ouvrage enchanteur,
me dit-il. Je ne parie que de la musique ; car pour < le poème , on le trouve passable , soit ; mais vous « sentez qu'un homme de lettres ne peut pas attacher la « plus petite importance à un opéra. Vous verrez ma ■ tragédie : j'y ai mis tous mes soins. Je dois la lire un « de ers jours chez madame de Saint-Charles , et je a désire sur-tout le suffrage des connaisseurs. » J'avais un voisin à ma gauche qui n'avait pas cessé d'applaudir pendant la lecture du poème et Fessai de la musique. A la fin du dernier morceau, ce voisin me tira par la manche de mou habit : « Monsieur, me dit-il tout
bas, ces deux honnêtes gens viennent de s extasier « de bien bonne foi sur leur mérite réciproque. Je les i< attends après la première représentation de leur ou- « vrage, si toutefois elle a lieu. Je crains bien qu'alors, « suivant l'auteur, ce ne soit la musique qui ait nui « beaucoup à l'intérêt du poème , et que , suivant le k musicien, ce ne soit la fadeur du poème qui ait fait « tomber la musique. »
Le lendemain je fus exact au rendez-vous que m'avait donné madame de Saint-Charles ; je lui racontai mes aventures; elle me raconta les siennes.
Elle avait perdu sa mère. Après m'avoir placé dans les vivres, elle n'avait pas gardé long-temps M. de Limcuil ; il s'était marie. Caroline s'était attachée alors
ET GUILLAUME. yj
à un vieux chevalier nommé Dorneval , qui cherchait une jolie femme avec laquelle il pût s'associer et fonder une maison de jeu. Il lavait logée chez lui et fait passer pour sa nièce. Trois fois la semaine, il y avait chez le chevalier un dîner, un souper, et l'on jouait fort avant dans la nuit.
Un matin, il survint une attaque d'apoplexie au chevalier : c'était justement un des jours où il recevait. Il logeait au second , et l'on jouait au premier. Tous les habitués de la maison arrivèrent , sans se douter de l'accident qui privait le chevalier du plaisir d'aider sa nièce à faire les honneurs. On leur dit qu'il était un peu malade. Les joueurs se mirent gaiement à table et passèrent de la table au jeu.
Le pauvre chevalier était déjà mort. On vint le dire tout bas à Caroline , qui sortit du salon , après avoir confié tout bas la nouvelle à quelques personnes de la société. Ceux-ci le dirent à d'autres , en sorte que la mort du chevalier fut bientôt sue de tout le monde ; mais ces honnêtes gens se contentèrent de laisser échapper quelques mots de regrets et n'en restèrent pas moins acharnés à leur jeu. Les joueurs se regardent comme les maîtres des maisons dans lesquelles on les rassemble. Caroline rentra , essaya de les faire sortir ; mais, malgré ses efforts, ils auraient encore passé cette nuit tout entière dans la maison , si tout-à-coup une véritable nièce, escortée du commissaire du quartier, ne se fût présentée pour exercer ses droits et congédier poliment ma chère Caroline. Celle-ci m'assura qu'elle avait vu le moment où le commissaire, après avoir instrumenté au second étage , formalisé de ce
qu'on refusait d'ouvrir au premier , allait mettre tous les joueurs sous les scellés, en posant le cachet sur la porte de l'appartement.
Caroline aurait bien voulu trouver de nouveaux bienfaiteurs, de nouveaux amis, un nouvel oncle; mais l'âge arrivait. De plus jeunes beautés attiraient les regards des amateurs ; on ne remarquait plus Caroline. Il fallut se résigner. Elle rassembla ce qui lui restait de mes libéralités, de celles de Mathelin , de l'évêque, du munitionnaire des vivres, et de son oncle le chevalier : il en résulta pour elle un petit revenu fort honnête; elle prit l'appartement où je la voyais et le nom de madame <!<■ Saint-Charles. Elle avait pensé d'abord à donner à jouer ; mais ce qui venait d'arriver chez le chevalier la détourna de ce projet. Elle n'avait paru qu'un instant à la foire Saint-Laurent. Dix ans d'intervalle renouvellent les amateurs des théâtres. Elle se flatta de n'être reconnue par personne, et résolut de mener une vie modeste et paisible, en se faisant passer pour la veuve d'un gentilhomme de province.
Le vicaire de la paroisse avait remarqué madame de Saint-Charles en montant en chaire; car, pour donner une bonne opinion de ses mœurs dans son nouveau quartier, elle avait jugé convenable de fréquenter l'église. Ce jeune ecclésiastique, qui se mêlait d'écrire, fît pour elle des vers qu'il eut l'amour-propre d'envoyer au Mercure. Caroline, quoique fort novice dans les règles de la versification , s'avisa de répondre au vicaire , et le Mercure , qui dès-lors avait la réputation d'accueillir tout ce qu'on lui présentait, publia les vers de madame de Saint-Charles. Suivant l'usage consacré depuis bien
des années , les poètes fournisseurs du Mercure s'empressèrent de lui répondre, et de la nommer Aspasie, Sapho, dixième Muse; elle riposta, en se faisant aider par le vicaire qui lui donnait des leçons de prosodie , et corrigeait ses vers. Cette petite correspondance l'avait mise en goût de se livrer au bel-esprit. Son vicaire amena chez elle quelques poètes de collège et de séminaire. Insensiblement sa maison était devenue une petite académie. On y faisait des lectures ; on s'y livrait à des discussions littéraires, morales, politiques et philosophiques ; car cette académie , dont un prêtre était le fondateur, ne tarda pas à devenir mondaine et même un peu irréligieuse. Il y avait de l'autre côté du boulevard, dans la rue du Temple, une maison rivale. On déchirait chez madame de Saint-Charles toutes les productions vantées dans l'autre maison , et sa vie se passait ainsi doucement en intrigues et en cabales. Elle m'engagea à grossir le nombre de ses fidèles , et pendant quelque temps je fréquentai sa maison.
Un mélange adroit d'ancienne coquetterie et de pruderie de nouvelle date, faisait oublier les trente-six ans de madame de Saint-Charles, et lui méritait la considération des auteurs qui venaient chez elle ; ils lui baisaient respectueusement la main, la nommait leur Minerve , et se faisaient un devoir de parler et de penser comme elle. Tous étaient ses adorateurs ; elle avait pour eux autant d'égards et de politesse que jadis, étant actrice, elle avait eu d'impertinence et de dédain pour les auteurs de l'opéra comique. Il y avait parmi ses fidèles un vieux poète comique qui , dans sa jeunesse, avait travaillé pour la foire Saint-Laurent , en gardant
EUGÈNE scrupuleusement l'anonyme. Madame de Saint-Charles croyait bien que celui-là l'avait reconnue; mais, comme il n'osait avouer ses vieux péchés, elle ne craignait pas qu'il commit d'indiscrétion. A force de jouer la pruderie, Caroline était devenue réellement un peu prude. Elle n'aurait pas voulu renoncer à la petite fortune qu'elle devait aux brillantes aventures de sa jeunesse; mais elle aurait bien voulu que cette fortune fût sortie d'une source plus pure, et qu'elle osât avouer.
Le favori de madame de Saint-Cbarles était un capitaine d'infanterie qui, après avoir, pendant l'été, fait admirer ses distiques, ses odes, ses épitres et ses madrigaux aux officiers de son régiment et aux daines de province, venait prendre ses quartiers d'hiver à Paris, et jouir de sa gloire dans la société de madame de Saint-Charles. Il se regardait comme le premier homme du monde, et déployait de la manière la plus franche et la plus divertissante l'amour-propre le plus intrépide et le plus imperturbable. 11 vantait à-la-fois ses bonnes fortunes, ses vers et ses exploits de garnison. Il se comparait modestement à Bayard, à Malherbe et au duc de Richelieu. Que ce brave homme (lait heureux! Ses maîtresses l'adoraient; ses rivaux désespéraient de l'égaler. Il ne voyait que Voltaire dont il pût être jaloux. Il était en extase perpétuelle devant son propre, mérite , et jamais il ne se douta du peu d'estime qu'on avait pour son talent. Aucun des autres n'aurait voulu être aussi sot qu'il Tétait ; mais tous auraient voulu se croire autant de génie qu'il s'en croyait.
Il avait pour rival un abbé un peu libertin, un peu athée, maigre, petit, câlin et doucereux, faisant le
modeste, et gonflé d'orgueil, faisant le bonhomme, et rongé d'envie. Jamais il n'entendait parler du succès d'autrui sans pâlir, et cependant il fallait, pour conserver sa réputation de bonhomme et d'homme poli, qu'il louât et qu'il approuvât parfois les ouvrages de ses r-ivaux. Quel supplice! Il avait plus de talent que le premier, mais il était aussi malheureux que l'autre était heureux. On riait aux dépens de tous les deux ; mais le premier prenait les railleries pour des éloges ; le second prenait les compliments pour des injures. Quand le capitaine était à sa garnison, l'abbé devenait plus tranchant, et faisait les honneurs de la maison.
J'en vis un autre, vrai chevalier d'industrie littéraire, fatiguant la presse et les théâtres, faisant l'universel et l'encyclopédique , et par-tout superficiel , médiocre et plagiaire ; un autre qui, jaloux d'acquérir un nom par sa hardiesse et par la persécution qu'il recherchait, faisait des brochures contre les ministres, se désolait que ses méchancetés ne fussent pas plus remarquées, se désolait de ne pouvoir parvenir à se faire mettre à la Bastille ; un autre qui se disait en correspondance secrète avec un souverain duNord, et qui achetait des bagues et des boîtes d'or, pour faire croire qu'il les avait reçues en présent de tel ou tel prince qu'il nommait impudemment. Caroline, au milieu de ce foyer de cabales et d'amours-propres, était enthousiaste de ses amis, et fort exagérée dans sa haine contre leurs ennemis.
J'eus la curiosité de voir la maison rivale , située de l'autre coté du boulevard. Je n'eus pas de peine à m'v faire présenter. Il y avait parmi les habitués de madame
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de Saint-Charles un homme fort paisible et fort accommodant qui fréquentait les deux maisons.
Je crus remarquer qu'il y avait là moins d'envie, autant d'orgueil et plus de niaiserie. On y lisait des id\lles, des élégies et de petits drames innocents. La maîtresse de la maison, dame âgée, madame de F***, n'était connue de ses amis que sous le nom pastoral de Climène.
J'ai dit que celui qui m'y avait conduit était un homme fort accommodant. Il n'était pas bon , mais il n'était pas méchant; il n'était pas très- franc, mais il n'était pas faux; il ne savait obliger personne, mais il n'aimait pas à nuire ; on pouvait foire son éloge (qu'on me pardonne cette expression | en négation de défauts, sa satire en négation de qualités. Dans les deux maisons, il souffrait patiemment, et même encourageait d'un sourire le mal qu'il entendait dire de ses amis.
Deux grands jours approchaient : on devait donner aux Français une tragédie d'un des fidèles de madame de Saint-Charles; on devait donner aux Italiens une comédie, mêlée d'ariettes, d'un ami de Climène. T<;u> les préparatifs étaient faits dans la maison de madame de Saint-Charles pour accélérer la chute de la comédie mêlée d'ariettes, pour porter aux nues la tragédie. Madame de Saint-Charles commanda l'action dans les deux journées. Elle était dans sa loge comme un général au milieu de son état-major le jour d'une bataille, dépêchant des ordonnances, et payant de sa personne par ses éclats de rire ironiques et intempestifs à l'opéra comique, par ses larmes et ses sanglots
à la tragédie. Malgré nos efforts, la tragédie fut sifflée; la comédie mêlée d'ariettes obtint un succès d'estime.
Le jour de l'opéra comique je me trouvai au foyer de la rue Mauconseil avec mes amis des deux maisons. «Comment trouvez -vous la pièce? demandai -je à « l'un.» — « Admirable!» Et, presqu'au même instant : « Comment trouvez- vous cette pièce? demandai- « je à un autre. » — « Pitoyable ! »
Le jour de la chute de la tragédie on était abattu, désolé chez madame de Saint - Charles , et l'on ne manqua pas de l'attribuer à la cabale. Je causais avec trois de nos habitués. L'un disait : « C'est comme à ma « comédie. » — « C'était encore bien pis à mon opéra, » dit un autre. J'attendais qu'un troisième parlât; mais c'était un homme de génie qui n'avait jamais pu rien faire que des notes et des préfaces.
Les amis de madame de Saint-Charles étaient lieues contre les habitués de l'autre maison , mais pour cela ne s'en aimaient pas plus, ne s'en estimaient pas davantage. Il y avait plus d'une guerre intestine entre les membres de la confédération. Presque tous étaient ravis de la chute de la tragédie, et tous firent à l'envi des compliments de condoléance à l'auteur.
Je ne finirais pas si je voulais détailler sous combien de formes variées l'arnour-propre s'étalait, se repliait, se déguisait et s'affichait dans les deux maisons.
Ces honnêtes gens ne pouvaient rien pour ma fortune. Je perdis bientôt de vue madame de Saint-Charles et ses littérateurs.