‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 9 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Eugène recommence sa fortune.

iVloN' premier soin, en arrivant à Paris, fut d'aller chez Duverdier. Il m'attendait; et je vis avec plaisir que mon cher Guillaume pouvait me faire des fonds plus considérables que ceux qui m'étaient nécessaires pour ma place. Duverdier et sa femme étaient enchantés de me revoir; ils me comblèrent d'amitiés. J'y répondis avec sincérité, mais en y mêlant un peu d'ostentation. J'avais pris du marquis de Beauclair l'habitude des chaudes embrassades, des serrements de main affectueux et des protestations exagérées. Jetais encore trop joyeux du service que me rendait Guillaume pour ne pas en parler avec enthousiasme. Après avoir partagé cet enthousiasme, Duverdier m'adressa son compliment sur mes succès. Je le reçus en me rengorgeant. Jetais tout gros de mon mérite; j'étais tout fier de me présenter, déjà dans une meilleure situation , à l'un de ceux qui m'avaient vu dans la misère. Je lui dis ce que j'avais écrit à Guillaume, que j'étais bien

changé, que désormais je ne serais plus dupe, ni de ma bonté, ni de mes passions, mais que je saurais me servir adroitement des sottises et des passions d'autnii. Tout en jurant à Duverdier une estime à toute épreuve , je laissai percer quelque chose des nouvelles idées que j'avais prises sur l'espèce humaine, de la conviction où j étais qu'ici-bas chacun ne songe qu'à ses propres intérêts, et qu'ainsi l'on serait bien dupe de s'oublier pour autrui. Il m'écoutait avec étonnement; je le crus dans l'admiration : point du tout, il s'affligeait que j'eusse quitté des défauts qui ne pouvaient faire tort qu'à moi seul, pour en prendre qui pouvaient nuire à moi et aux autres : c'est ce qu'il essaya de me faire sentir avec ménagement , mais avec une légère nuance d'ironie. Sa femme ajouta naïvement que peut - être j'avais tort de prétendre que je saurais me suffire à moi-même, au moment où j'avais besoin qu'un ami fît des fonds pour moi. «Oh, répliquai-je, Guillaume est « une exception ; vous aussi , mon cher Duverdier ! » — « J'entends bien, reprit-il; vous êtes trop poli pour ne « pas m'excepter. Parlons d'affaires. » Alors il m'annonça que, dans ses arrangements avec moi pour les fonds que Guillaume me fournissait, il croyait devoir bien stipuler, et assurer de son mieux les intérêts de son commettant. « D'après vos nouveaux principes, me « dit-il en souriant, vous ne devez pas être étonné des « précautions que je prends pour Guillaume; même en « rendant service , il ne faut pas s'oublier. » Je trouvai cela tout naturel. « Ah Dieu! m'écriai -je! moi, faire « la moindre difficulté sur ce que vous croyez devoir « me proposer au nom de mon cher Guillaume ! J'en

<io EUGENE

a passerai par tout ce que vous voudrez. Dressez les « actes comme vous l'entendrez, je signerai tout aveu- « glément. » Dans l'effusion de ma reconnaissance envers Guillaume j'avais un retour de la vivacité de mon jeune âge.

Ce bon Duverdier , si difficile , si minutieux en affaires quand il s'agissait de ses clients, était pour son propre compte d'une facilité, d'une négligence, d'une insouciance excessives. J'avais eu bien raison de l'excepter. Celui-là n'était pas un égoïste. Par suite de sa bonté, sa fortune, loin d'augmenter, avait diminué. Il n'en était pas plus triste. 11 oublia toutes ses autres affaires pour ne s'occuper que des miennes et du bonlieur de me revoir. Il me retint à dîner; il me présenta ses deux petites filles, qui étaient aimables et gentilles , et qu'il regardait comme des prodiges. Il envoya chercher son fils, qui était au collège. Ce jeune homme était vif, étourdi, bon comme son père, dont û était l'espoir. Duverdier comptait sur son fds. Son fils," disait-il, devait être un jour le soutien de toute sa famille et l'honneur du barreau. Je promis à ces bonnes gens de les revoir, de cultiver leur société. Le lendemain j'allai rendre mes devoirs à M. de Limeuil.

Nommé à une place qui rapprochait les distances , je ne fus pas tout-à-fait aussi humble avec lui que je l'avais été jusque-là. Je pris un ton plus familier, mais qui n'était pas dégagé d'une espèce de déférence : il était encore mon supérieur. Je mis surtout une grande pompe de paroles à lui exprimer ma reconnaissance, sans croire pourtant lui en devoir beaucoup. « En me

nommant, est-ce à moi qu'il a voulu faire du bien.

u me disais-je ? Non ; il a voulu plaire à sa maîtresse. » Je vis mes bienfaiteurs subalternes, le secrétaire et le valet de chambre. J'étais leur créature, et je pris avec eux un ton de protecteur , en me gardant toutefois de les offenser : je n'avais pas perdu de vue qu'il ne faut pas se faire de petits ennemis, et ils venaient de me prouver que les petits amis sont bons à quelque chose. Enfin je vis mademoiselle Aglaé. Guillaume avait fait des fonds pour elle et pour moi. Après avoir rempli fidèlement nos conventions , je me crus quitte envers elle comme envers les autres , et je me persuadai que je ne devais qu'à moi seul mon bonheur et mon avancement.

Je pris possession de ma nouvelle place. Je m'occupai beaucoup moins de mes fonctions que du soin de me faire des patrons de tout ce qui était au-dessus de moi , et des créatures de tout ce qui était au-dessous. Je ne considérai encore ma place que comme un degré à de plus belles, même hors de la finance, à la cour, à l'armée ou dans les divers départements du ministère. Il ne faut pas qu'on s'en étonne. Dès cette époque , l'argent étant le mobile universel , ceux qui en avaient étaient au premier rang. Dès qu'un maltôtier avait une grosse fortune, il achetait des lettres de noblesse, il aspirait aux plus grandes alliances. Quel immense avantage n'avais -je pas sur mes confrères, moi qui avais le bonheur d'être d'une bonne et ancienne famille !

J'avais une place qui me mettait à mon aise ; mais je ne pouvais pas encore me permettre une grande dépense. Je voulais gagner, je voulais briller; comment m'y prendre ? Heureusement Paris est le lieu du monde

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qui présente le plus de facilités pour vivre comme on veut. Je me fis un plan qui m'offrait un mélange de luxe et d'économie.

Je pris un appartement de garçon ; je me gardai de le faire meubler avec trop de magnificence. Patience ; il viendra un temps où je pourrai tenir maison. En attendant, je serai reçu chez les autres. J'étais si affable pour ceux qui avaient besoin de moi , si empressé pour ceux dont j'avais besoin, que je ne pouvais suffire à toutes les invitations qui m'arrivaient. Je n'avais qu'un seul laquais , et cela ne m'empêchait pas de parler quelquefois de mes gens. Il me servait dans les maisons où je dînais : je ne lui fis pas encore reprendre ma livrée; mais je m'en donnai une de fantaisie qui approchait de la mienne. Je repris le nom de mon père; mais je ne jugeai pas encore à propos d'y joindre le titre de baron. Je ne me donnai pas encore un carrosse; mais je m'arrangeai avec un loueur de voitures qui m'en fournissait une , quand je le croyais utile. Je n'avais plus la folie de suivre et d'inventer les modes; mais je m'habillais richement, en vrai financier, et je marchandais avec les tailleurs, brodeurs et fournisseurs de toute espèce. Si j'étais forcé de jouer, je jouais le jeu de la maison où je me trouvais , non pas en gros joueur, mais en joueur insouciant qui s inquiète peu de perdre ou de gagner. Bientôt les immenses travaux de ma place, qui se réduisaient en effet à bien peu de chose, me servaient de prétexte pour quitter le jeu. Pour délassement, je fis la connaissance d'une petite grisette du Marais , douce , naïve et jolie. Je me rendais chez elle incognito. Elle ignorait mon nom. Jamais

je ne sortais avec elle; je lui donnais peu; mais je faisais beaucoup valoir le peu que je lui donnais. Elle ine trompait peut-être; mais elle ne me dominait pas, et je passais pour un homme de bonnes mœurs. Cela ne m'empêchait pas de faire une cour assidue aux femmes et aux maîtresses de nos administrateurs. Quelquefois il marrivade soupirer pour leurs femmes; mais je respectai prudemment leurs maîtresses.

C'était un bonheur pour moi de me montrer encore rayonnant à ceux qui m'avaient vu pauvre , de recueillir de nouveau, mais sans en être dupe, les flatteries de quelques-uns de mes anciens flatteurs ; le plus souvent c'était moi qui les flattais à mon tour pour en tirer parti.

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