‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 12 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Eugène continue d'augmenter sa fortune.

Mrs opérations sur les fonds publics avaient été heureuses. Au renouvellement du bail j'avais obtenu un intérêt dans l'entreprise générale des vivres.

Il s'en fallait encore de beaucoup que je fusse aussi riche que je l'avais été; mais j'étais en bon chemin, et j'avais bon espoir.

Par degrés, je repris une grande partie de mon ancien luxe. J'eus des gens, un cuisinier, une maison montée. Déjà les dîners étaient un moyen de fortune, et la dépense un moyen de recette. Dans ma jeunesse j'avais mangé mon bien en dispendieuses parties de plaisir; je maltachai, dans mon âge mûr, à donner de grands dîners d'appareil où je n'invitais que les gens qui pouvaient m'êlre utiles.

Comme c'était par intrigue que je parvenais, j'acquis la réputation d'un homme adroit et profond , et je me croyais encore plus fin, plus adroit et plus profond que je n'étais. Je repris mon ton tranchant et décidé. Cela ne m'empêchait pas d'être humble et souple quand la circonstance l'exigeait. Chaque pas que je faisais me fortifiait dans le système que, pour réussir, il faut se replier sur soi, n'aimer que soi, ne travailler que pour soi. Plus j'avançais dans ce beau

système , plus je me fortifiais aussi dans l'idée qu'il fallait feindre d'aimer beaucoup les autres. Au barreau, dans les sciences, clans les arts, à l'armée, à la bourse, dans l'église, je voyais tant d'exemples d'amour de soi-même, d'amour de soi seul, qu'à toutes les actions des hommes je cherchais quel était le motif d'intérêt personnel qui avait pu les déterminer; et comme trop souvent je parvenais à le découvrir, il n'entrait pas dans ma tête qu'un homme pût se conduire généreusement par devoir, par vertu, par amour du bien. Avec cette obstination à ne pas croire aux belles actions désintéressées, j'allais jusqu'à chercher des intentions secrètes à mon ami Guillaume. Je crus voir de l'orgueil plutôt que de l'amitié dans les services qu'il m'avait rendus. Que dis-je? En songeant aux sûretés que Duverdier avait prises pour les fonds de Guillaume, au modique intérêt qu'il avait cru devoir stipuler, j'oubliai que je n'aurais pu trouver ailleurs le cautionnement dont j'avais besoin ; j'oubliai que, malgré les précautions de Duverdier, les fonds étaient toujours exposés. Au lieu de voir dans Guillaume un ami qui était venu au secours de son ami, je ne voyais qu'un prêteur qui avait placé son argent. Je me croyais son débiteur et non son obligé. Ainsi tout s'oublie, les services, les injures. Mathelin m'avait fait banqueroute; Gaspard m'avait pillé ; je faisais des affaires avec eux , je les appelais mes chers amis. Vous êtes en fureur contre l'homme qui vient de vous tromper; c'est un fripon, c'est un voleur : quelque temps après, votre intérêt vous pousse vers lui ; vous le trouvez le plus honnête homme du monde. Un ami vous rend un grand service.

c'est un ange, c'est un dieu; six mois après, son niérite diminue à vos yeux, il n'a songé qu'à lui-même, et vous vous crovez quitte envers lui.

Ce bon Guillaume perdit ses parents ; ma cousine Laure perdit sa mère. Je leur écrivis des lettres de condoléance. Je pleurai sincèrement ma tante, mon père nourricier et ma bonne nourrice. Je redevenais bon et sensible dans ces moments où la mort frappait des êtres qui m'étaient cliers depuis si long-temps. Us me rappelaient les pertes cruelles et prématurées que j'avais faites; mais, hors ces tristes occasions, je n'écrivais guère à Guillaume. Le soin de ma fortune prenait si bien tout mon temps !

Guillaume aurait bien voulu faire un voyage à Paris ; mais les travaux de sa manufacture ne lui permettaient pas de s'absenter. Je me proposais de faire un voyage à Coutances ; mais je mettais de l'amour-propre à n'y reparaître qu'aussi brillant, aussi riche qu'autrefois. Je me faisais sur-tout un point d'honneur de rentrer en maître dans le château de mon père , dont Guillaume ne cessait de me répéter qu'il ne se regardait que comme le dépositaire. Mon cousin César se portait à merveille : il s'était lassé de me faire de la morale. >c Pourquoi s'obstiner, disait-il , à mettre la vérité sous « les yeux de gens qui ne veulent pas l'entendre ? On « les fâche , sans qu'Us en profitent. » Et il ne m'écrivait plus. Je voyais rarement Duverdier et sa femme. A. quoi pouvait m'être bon un petit avocat sans intrigue et sans renommée? Car, toujours étourdi , souvent railleur , jamais charlatan , Duverdier , malgré son talent, n'était pas très -occupé dans son état. Quand

il avait une bonne cause, il la défendait avec une chaleur , une franchise qui manquaient par fois de mesure. Quand il avait une cause douteuse , il parlait presque autant pour sa partie adverse que pour son client , et faisait plutôt les fonctions d'un rapporteur que celles d'un avocat. Quand on lui apportait une mauvaise cause , il la rejetait fièrement, sans ménager ses termes, et il s'attirait l'inimitié des procureurs et des parties. Je me souviens qu'un jour j'étais allé le consulter, avec mon secrétaire Robineau, pour je ne sais quelle affaire. Je sortais assez mécontent du conseil qu'il m'avait donné. « Monsieur, me dit naïvement Robineau, il « m'était déjà revenu des propos sur cet avocat : il faut. « s'en défier ; c'est un honnête homme. » — « Eh quoi ! « monsieur Robineau , lui dis-je, moitié fâché, moitié « riant, est-ce que vous et moi ne sommes pas des « honnêtes gens? » — « Pardonnez-moi, reprit-il, je « voulais dire seulement que ce M. Duverdier a des « principes.... une morale.... Enfin, vous m'entendez « bien ; c'est un homme d'esprit , si l'on veut ; mais fort « dangereux à consulter, parce qu'il vous donne des « scrupules auxquels vous n'auriez jamais pensé. » Cette petite réflexion de Robineau me conduisit à surveiller sa conduite. Je ne tardai pas à m'apercevoir que , tout niais qu'il était , mon secrétaire faisait assez bien sa main , et quelquefois à mes dépens. Je me fâchai. L'imbécille était confus, effrayé, s'excusait sur l'exemple et les mauvais conseils. « Eh! mon pauvre « ami, lui dis-je, vous êtes trop sot pour être fripon. » Gomme il m'était utile , comme , à l'exemple de beaucoup de valets fort attachés aux maîtres qu'ils volent ,

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il était reconnaissant et dévoué , je le gardai. Je réfléchis qu'un homme d'esprit pourrait me faire bien plus de tort.

(.(•pendant j'avais beau marcher à grands pas, j'avais peine à suivre ceux qui me précédaient dans la route. Dans ma jeunesse, j'avais été jaloux, envieux des équipages somptueux, des habits élégants, des brillantes conquêtes que je voyais aux autres ; j'étais encore envieux et jaloux des grandes fortunes, des grands emplois, des grands héritages, auxquels parvenaient tels ou tels de mes nouveaux et de mes anciens amis. Au lieu de me consoler, en me comparant à ceux qui riaient au-dessous de moi, je m'affligeais, en me comparant à tout ce que je voyais au-dessus. Je me trouvais souvent dans une position assez embarrassante. Quand je voulais faire le gentilhomme avec mes confrères les financiers, ils me reprochaient d'être fier. Quand je me rangeais parmi les gens de qualité, ceuxci s'étonnaient qu'un financier se crût leur égal. J'enlis de ne pouvoir m "élancer tout d'un coup au degré de fortune et de considération qui faisait alors l'objet de mon ambition. Je me flattais que je serais content et que je ne songerais plus qu'à jouir et à me reposer, quand j'y serais arrive; mais quel moyen employer ? Je redoute les chances trop hasardeuses. Les ressources qui ont réussi à Gaspard , à Mathelin, à ce malheureux Beauclair, me répugnent encore, quoique ma délicatesse soit devenue un peu moins farouche.

J'étais dans un des accès de cette fièvre d'envie et d'ambition , lorsque je reçus la visite d'un de mes subalternes. Il était accompagné d'un clerc de notaire;

il venait me prier de lui faire l'honneur de signer son contrat de mariage. Ses vœux seraient comblés, si je voulais lui faire l'honneur d'assister à ses noces. Je le félicitai en prenant ce ton digne et familier qui sied si bien à un protecteur, et qui fait admirer sa bonté, tout en conservant les distances. Je m'informai de la figure de la mariée; on me fît un grand éloge de son caractère. Mes occupations ne me permettaient pas d'aller à l'église; je promis d'être du repas.

J'arrivai tard. On m'attendait et l'on servit dès que je parus. Nous étions soixante-trois, et il y avait un troupeau d'enfants à une petite table. J'étais le seul qui ne fut pas parent ou allié d'une des deux familles. On me donna la place d'honneur, près de la mariée. C'était une fille de dix -sept «à dix -huit ans, maigre! jaune et presqu'aussi contrefaite que mon cousin César. Dès les premiers mots, je m'aperçus qu'elle était bègue et sotte. Mon commis n'en était pas moins amoureux; elle était fille unique, et son père était fort riche. Cette noce me donna beaucoup à penser. « Parbleu ! « me dis- je, ne suis -je pas un grand niais de n'avoir « pas songé plus tôt à ce moyen si simple de doubler, a de tripler ma fortune? A Châlons, j'ai refusé la fille « du président de l'élection, la nièce du gros prieur; « j'ai bien fait ; mais aujourd'hui ne suis-je pas assez « avancé pour prétendre à la main de quelque riche « héritière ? » Je calculai qu'avec mon mérite , mes places et mon nom , il n'était pas de financier qui ne se félicitât de m'avoir pour gendre.

C'est ainsi que , depuis mon enfance , l'exemple m'avait dirigé dans toutes les actions de ma vie.

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