CHAPITRE Y
La famille de M. Menu.
Comme on dégénère ! ce mot , que mon cousin César avait appliqué dans ma jeunesse au marquis de Beauclair, ne pouvait-il pas s'appliquer à moi? Mon père se serait cru déshonoré, s'il avait épousé la fille d'un marchand. Il en avait voulu long -temps à sa sœur de s'être pris d'amour pour un honnête roturier; et moi, poussé par la nécessité, je n'avais pas éprouvé la plus petite répugnance à me faire commis aux vivres ; je ne rougissais d'être intéressé dans l'entreprise que dans les moments où je me voyais dédaigné par quelques gentilshommes moins philosophes que moi; et tandis que la plupart des autres financiers s'embarrassaient peu de trouver une dot, pourvu que l'antique noblesse des familles auxquelles ils s'alliaient couvrît la date récente de leurs lettres de noblesse, je cherchais avec ardeur quelque riche roturière que je pusse anoblir en l'épousant. Je refusai plusieurs filles de seigneurs qui me furent proposées , parce que les parents comptaient sur la fortune du gendre pour dégager leurs terres et paver leurs dettes; je refusai même quelques riches bourgeoises qui avaient des frères, des sœurs , ou qui ne devaient hériter qu'en ligne collatérale : il me fallait une fille unique, noble ou roturière, bourgeoise ou
paysanne , peu m'importait, pourvu qu'elle eût une belle dot et de grandes espérances.
Enfin je fis la connaissance de M. Menu. M. Menu avait été cinq ans garçon épicier, et vingt - cinq ans épicier en détail au carrefour Bussy. Rien n'est plus avantageux qu'un carrefour pour un marchand : les chalands lui viennent de quatre rues différentes. Que de poivre, de girofle, de café, de sucre et de cassonade il avait vendu pendant ces trente années ! Veuf sans enfants de sa première femme, il avait épousé, en secondes noces, la fille de son compère, son voisin , son rival , qui partageait avec lui la fourniture du quartier. Les deux maisons n'en avaient plus fait qu'une. Après avoir amassé sou à sou une assez belle fortune , depuis dix ans , suivant l'usage de tous les épiciers de Paris , il avait quitté le détail pour faire le commerce en gros; toutes ses spéculations avaient été heureuses , car il n'y avait mis que de la routine , et sa fortune s'était considérablement augmentée. Il possédait sept à huit maisons à Paris, de grosses rentes sur l'état et un portefeuille considérable. Il ne lui restait, de plusieurs enfants de sa seconde femme , que mademoiselle Lucile Menu, qui touchait à sa seizième année. Il y avait une tante dont le gendre et la fille venaient de mourir. Cette tante était propriétaire d'une raffinerie à Orléans. Il y avait un oncle, assez gros bénéficier, et prédicateur fort en vogue dans le quartier Saint-André-des- Arcs. Enfin mademoiselle Menu devait être un jour aussi riche que ma cousine Laure. Quel était le mortel bienfaisant qui me procura la précieuse connaissance de M. Menu? L'abbé Doriolis, mon précepteur.
Quand il était venu réclamer sa pension , l'abbé Doriolis m'avait vu dans un état si déplorable , que , depuis mon retour à Paris, j'avais élé bien aise de l'éblouir de mon nouvel éclat. Dès que je me fus mis sur le pied de donner à dîner, je l'invitai. Depuis cette première invitation , il venait régulièrement dîner cbez moi toutes les semaines. Loin de l'accuser encore d'avoir mal fait mon éducation, je le remerciais des bons principes qu'il m'avait donnés. Si sa complaisance avait élé cause des étourderies de ma jeunesse, l'exemple de ses flatteries et de ses petites adresses auprès de mes parents m'avait formé dans l'art d'être adroit et flatteur, comme je l'étais alors. Cela n'empêchait pas que , les jours où j'avais du monde, je ne laissasse l'abbé se placer au bas bout de la table, et que je n'encourageasse la compagnie à s'égayer aux dépens de mon précepteur. Il entendait fort bien la plaisanterie et s'applaudissait de ma reconnaissance. Toujours sensuel, il était moins mignard; mais il était devenu gourmand et gourmet.
Je lui confiai mes projets de mariage. Il était lié avec l'oncle de mademoiselle Menu : il lui parla de moi. Toute cette famille, qui avait passé sa vie à gagner de l'argent, s'était avisée de devenir ambitieuse. M. Menu voulait trouver à sa fdle un mari riche, noble et jouissant d'un grand état , d'un grand crédit , d'une grande considération. Je parus l'homme qu'il fallait à l'oncle, et même au père et à la mère, à qui l'oncle et l'abbé parlèrent de moi. Il ne s'agissait que de me décider; car, dit adroitement l'abbé, on lui jette des femmes à la tête de tous les cotés. 11 me peignit aussi peu eu-
rieux de me marier, que jadis auprès de mes parents il s'était montré lui-même détaché du désir de faire mon éducation. « Ah! je vous en prie, mon cher ami », dit M. Menu à l'abbé, qu'il voyait pour la première fois, « tâchez de nous ménager ce mariage-là. » L'abbé vint en hâte m'apprendre la belle découverte qu'il avait faite , et ce parti me parut, comme à lui , ce que je pouvais trouver de plus avantageux.
J'avais déjà calculé la fortune du père , celle de la mère, l'héritage de l'oncle, l'héritage de la tan*e, et je n'avais pas encore fait une seule question à l'abbé sur la figure, le caractère et l'esprit de la future. Il n'aurait pu me satisfaire sur aucun point; car il ne l'avait pas vue; elle était au couvent, et, dans ses conférences avec les parents, on ne s'était entretenu que de la dot et des avantages que l'on désirait trouver dans le mari de mademoiselle Lucile Menu. Je fus présenté à M. et à madame Menu ; j'eus le bonheur de leur paraître très - aimable. Je parlai de mon antique noblesse, de ma première fortune, des malheurs imprévus qui l'avaient engloutie , du courage que j'avais développé dans mes malheurs, du chemin rapide que j'avais fait dans les affaires, des grandes places que j'occupais, du dessein où j'étais, si je trouvais -une femme dont le caractère et la dot me convinssent, de me démettre de ht plus belle de ces places en faveur de mon beau -père. (Ici je vis la joie et l'orgueil briller dans les yeux de M. Menu.) J'ajoutai qu'alors je ne serais pas éloigné d'acheter une charge à la cour, et de reprendre mon titre de baron. Enfin je mis bien à profit les leçons et les conseils de mon précepteur ,
car ce fut encore lui qui me servit de guide dans cette circonstance.
Dès cette première entrevue , le père , la mère et l'oncle furent enchantés de moi, sur -tout de ma modestie et de ma bonhomie. « Financier, gentilhomme, <f et pas fier ! c'est ce qu'il nous faut , disait M. Menu. » — « Ah , grand Dieu ! s'écriait madame Menu, ma fille «baronne! quilles délices!» Dans la conversation, j'avais cité, comme mes intimes, tout ce qu'il y avait de mieux dans Paris. En homme prudent , le père alla de tous cotés chercher des informations sur mes mœurs et ma fortune. J'avais pris les devants ; je savais quels étaient les gens auxquels il s'adresserait : il ne recueillit par -tout que les témoignages les plus flatteurs pour moi. Quand il pressait ceux qu'il interrogeait de lui parler à cœur ouvert, de ne lui rien déguiser, parce que son dessein était de me choisir pour gendre, ce qu'il ne confiait, disait-il, qu'à la personne à laquelle il parlait en lui recommandant le secret, il recevait des félicitations; il ne pouvait mieux choisir : ici, on lui portait envie; là, on lui conseillait de se hâter, parce que j'étais fort couru des grosses héritières. Cela pouvait -il être autrement? Quelques-uns ambitionnaient mes places et désiraient me voir monter, pour, monter après moi ; quelques autres me craignaient, et se hâtaient de dire du bien de moi, pour s'en faire un mérite à mes yeux. Enfin , suivant les idées reçues , n'était-je pas devenu l'homme le plus recommandable? Je ne songais qu'à faire mon chemin.
Je crus devoir donner un grand dîner auquel j'invitai M. et Madame Menu , l'abbé Doriolis et l'oncle
bénéficier. Les convives étaient admirablement bien choisis pour éblouir cette bonne famille. J'avais placé M. Menu, près d'un négociant qui ne se lassait pas d'admirer les idées lumineuses de monsieur l'épicier en gros sur le commerce. Madame Menu était à ma droite; je lui servais les meilleurs morceaux, et je lui témoignais d'avance un respect filial ; elle avait à sa gauche un jeune conseiller au parlement, qui la grisa, je crois, tout en lui parlant de ses charmes et de la cour, des spectacles et de son air de qualité. L'oncle était entre un grand-vicaire de je ne sais quel diocèse, et un des hommes de lettres de madame de Saint-Charles. Tous deux avaient lu ses sermons, et le comparaient tout naturellement à Massillon et à Bourdaloue : il était plus pur que Bourdaloue, il avait plus de force que Massillon. Le soir même, M. Menu écrivit à sa sœur d'Orléans une longue lettre consacrée tout entière à ma louange.
La tante d'Orléans était la bonne tête de la famille. Depuis la mort de sa fille , elle avait porté toutes ses affections sur sa nièce. Elle voulut voir par elle-même quelle espèce de gendre son frère l'épicier était tenté de se choisir. Elle craignait que M. Menu ne se laissât mener par son frère le prédicateur, homme de beaucoup d'esprit certainement , mais qui n'entendait rien aux affaires. Elle fit le voyage de Paris. Par la seule idée que j'étais du goût de ses frères et de sa bellesœur, elle arrivait prévenue contre moi. Second dîner à la famille. J'y fus encore plus aimable, plus important, plus éblouissant qu'au premier. Cette fois tous ies honneurs furent pour la tante d'Orléans. Les autres
personnes de la famille me secondaient avec zèle. L'abbé Doriolis fit des merveilles, et me gagna si bien la bonne provinciale, que ce fut elle qui proposa de conclure le mariage avant un mois. Les vendanges approchaient : elle voulait assister aux siennes, et cependant ne pas manquer les noces de sa nièce chérie.
J'allai porter la nouvelle de mon mariage à Duverdier et à sa femme. C'étaient mes vrais amis. Duverdier pouvait m'être utile dans la rédaction du contrat, et je me faisais une joie orgueilleuse de leur annoncer que grâce à ce mariage j'allais être en mesure de m'acquitter avec Guillaume, et de racheter mon château. Madame Duverdier s'empressa de me demander si la future était jolie. Quelle fut sa surprise quand je lui dis que je ne l'avais pas vue , mais que ses parents assuraient qu'elle était grande, bien faite, d'une figure agréable et d'un excellent caractère. Duverdier essaya de me faire -sentir qu'une fille qui n'avait pas encore seize ans était bien jeune pour un homme de mon âge : j'approchais de la quarantaine, et j'aurais pu être son père; mais il fut obligé de convenir que c'était une très-belle affaire.
ET GUILLAUME. g5