‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 14 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Eugène se marie.

Il était temps cependant de voir la demoiselle. Madame Menu , voulant absolument faire de sa fille une femme de qualité, l'avait mise dans le couvent le plus en vogue , où l'on payait la plus forte pension , où l'on recevait les leçons de la meilleure maîtresse de musique, où une demoiselle ne pouvait être admise, à moins qu'elle n'eût une grande naissance ou une grande fortune. Craignant que le ton bourgeois de sa maison ne nuisît à la belle éducation que l'on recevait au couvent, madame Menu avait résolu de n'en faire sortir sa fille que pour la marier. Elle allait la voir fréquemment ; mais mademoiselle Lucile ne venait que quatre fois par an chez sa mère : au premier janvier, au carnaval, à la fête de M. Menu, qui s'appelait Claude, et à celle de madame Menu , qui s'appelait Marguerite. Mademoiselle Lucile avait beaucoup d'amitié pour ses parents, mais elle ne se plaisait guère dans la maison paternelle; car, malgré leurs deux chevaux, leur vieux cocher, leur gros luxe et leur maison de campagne de Fontenayaux-Roses , son père lui paraissait bien bourgeois , sa mère lui semblait bien commune, en comparaison des parents jeunes et brillants de ses nobles compagnes. Ce qui la touchait et lui inspirait une véritable ten-

dresse pour son père et sa mère , c'était l'admiration où ces bonnes gens étaient des talents qu'elle avait acquis dans son couvent ; c'était le respect qu'ils semblaient avoir pour leur fille, le regret qu'ils exprimaient de n'être que des bourgeois, quand leur fille méritait d'être duebesse ; c'était l'espoir qu'ils lui donnaient de ne la marier qu'à un nomme de qualité. Cet espoir la consolait un peu de ne pouvoir raconter à son retour au couvent , quand elle y rentrait après les fêtes , que des parties de plaisir bourgeoises ou champêtres. Elle écrasait d'ailleurs , par sa toilette , par la richesse et le nombre des étrennes qu'elle rapportait au couvent, les filles de la plus grande condition.

Je m'étais fort peu inquiété que mademoiselle Lucile fut laide ou jolie ; cependant je n'avais pas appris sans plaisir que ses parents la trouvaient charmante. Le mari d'une jolie femme a, dans toutes les affaires, une sorte d'avantage sur ses concurrents. Sa femme, même en restant vertueuse et se contentant d'être coquette, lui attire hommages, respects, prévenances et complaisances.

Je fus conduit au parloir par la mère et la tante de mademoiselle Lucile, et bientôt je vis entrer de l'autre coté de la grille une jeune personne accompagnée d'une religieuse. C'était Mademoiselle Menu. Elle me parut encore mieux que je ne m'y attendais. Elle entra , les yeux baissés ; elle les leva pour embrasser sa mère et sa tante qui étaient passées dans l'intérieur, et les rebaissa sur-le-champ. Quand sa mère lui annonça que M. le baron de Senneville qu'elle lui amenait, était le mari qu'elle lui destinait , elle leva les yeux de nouveau

pour me regarder. Elle les rebaissa soudain ; mais je m'aperçus qu'elle continuait de me regarder en dessous avec beaucoup d'attention. Je ne sus que le lendemain l'effet que ma visite avait produit, car ce jour-là je lui fis de grands compliments sur sa beauté; je me fis à moimême de grands compliments sur mon bonheur; je lui protestai que ma vie tout entière serait employée à tâcher de rendre heureuse une aussi belle personne; je parus épris tout à coup du plus ardent amour. Elle sourit à quelques-uns de mes discours ; mais elle ne leva plus les yeux ; elle ne prononça pas une parole. Seulement, quand sa mère lui dit de chanter pour me faire juger de ses talents, elle obéit sans se faire prier. Il y avait un clavecin dans le parloir. Après l'air , elle exécuta une sonate fort difficile. Je lui trouvai la voix belle , j'admirai l'aplomb et la dextérité de son jeu. Ce ne fut qu'après le mariage que je m'aperçus qu'elle chantait faux et qu'elle ne jouait pas toujours en mesure. Après la sonate, elle revint modestement à sa place, sans lever les yeux, et nous prîmes congé d'elle. En retournant chez madame Menu, j'étais dans l'extase des charmes et des talents de mademoiselle Lucile. Jamais héros de roman ne parut plus enflammé. La mère était fière du mérite de sa fille ; la tante pleurait d'attendrissement.

Le lendemain , la mère alla seule au couvent. Mademoiselle Lucile lui confia qu'elle me trouvait fort à son gré. Peut-être aurait-elle préféré un homme plus jeune; mais d'abord je ne paraissais pas avoir mon âge, et sa mère lui avait tant répété que les jeunes gens étaient légers et volages! Ce qu'elle aimait en moi.

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