Tome X
c'était ma tournure et mon ton d'homme de qualité ; c'était mon esprit (j'en avais montré beaucoup en effet en lui promettant d'être doux, complaisant, empressé); c'était mon goût exquis (j'en avais fait preuve, en admirant la manière dont elle chantait et touchait du clavecin ). Enfin elle espérait être heureuse; elle se sentait une grande disposition à m'aimer, elle obéirait à ses parents sans répugnance, et même avec plaisir.
A ces douces paroles, la mère avait embrassé la fille; j'embrassai la mère cpiand elle me les répéta. Etait-ce la dot , était-ce la beauté de Lucile , était-ce l'estime et l'inclination qu'elle annonçait pour moi qui m'enflammèrent ? Je me sentais réellement amoureux. Il v avait long-temps que cela ne m'était arrivé. Je ne portais plus envie à Guillaume , et je me flattais d'être bien plus heureux avec Lucile qu'il ne l'était avec Laure. Je fis encore quelques visites au parloir, mais toujours avec la mère ou la tante de Lucile, et celleci était toujours accompagnée d'une religieuse. Elle parlait un peu plus que la première fois, et chaque mot fini lui échappait me paraissait aimable, sensé, toujours dit dans le dessein de m'etre agréable.
Elle sortit du couvent pour signer le contrat. M. Menu me compta la dot, et je donnai les bijoux et la corbeille d'usage. Elle était du dernier goût, elle enchanta Lucile. La tante d'Orléans et l'oncle bénéficier firent des donations à leur nièce en avancement d'hoirie.
J'exécutai tout ce que j'avais promis : je me démis de ma place de caissier, je la fis donner à M. Menu, qui prit le nom de M. de Saint-Claude. Je me proposais bien de continuer à faire des affaires, et la dot de
4iia future devait me servir à en faire d'immenses ; j'achetai une charge à la cour; j'avais repris fièrement mon titre de baron sur le contrat de mariage; en si bon chemin du côté de la fortune, je voulais aussi m'avancer du côté des honneurs et des grandeurs , et je m'occupai de racheter mon château.
Je m'étais bien gardé de laisser ignorer mon mariage à Guillaume. Croyant encore de temps en temps qu'il ne m'avait rendu service que par orgueil , c'était un bonheur pour moi de le narguer, en lui annonçant que ce mariage me donnait le moyen de rentrer dans le bien de mes pères. Il se prêta de la meilleure grâce à tout ce que je voulus. Je lui remboursai les fonds qu'il m'avait prêtés, le prix qu'il avait payé pour me conserver mon château , et c'est pour le coup que je me crus quitte envers lui. Guillaume avait appris avec un grand plaisir que mon dessein était de faire un voyage à Coutances après mon mariage. En effet, je me faisais une idée délicieuse d'aller éblouir de mon luxe mon ami Guillaume, tous les habitants de Coutances parmi lesquels j'avais brillé pendant mon enfance et pendant ma première jeunesse, sur-tout de présenter ma femme à ma cousine Laure. J'avais esquivé de dire que j'épousais la fille d'un épicier, en donnant à M. Menu de Saint-Claude le titre de négociant.
Je reçus des lettres de félicitations de Laure et de Pierre Delorme, le frère de Guillaume, toujours fermier du château, qui reprenait avec moi le ton d 'un fermier avec son maître; je reçus même une lettre de mon cousin César. Il trouvait que mon mariage s'était conclu bien rapidement. Il se défiait un peu de l'éducà-
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tion des couvents; mais il aimait à se flatter que je ne me trompais pas en disant tant de bien de la belle personne que j'épousais, et il me faisait son compliment bien sincère. J'avais cru voir dans la lettre de Laure qu'elle regrettait de ne pas habiter Paris. J'en conclus vaniteusement qu'elle regrettait de ne pas m 'avoir épousé. J'en lus d'autant plus fier et plus joyeux de faire mon grand mariage.
Il y eut des noces magnifiques, et, pendant quinze jours , ce ne furent que fêtes et visites. Ma femme était charmante; nous nous adorions. J'étais le plus heureux mari qui fut au monde. Elle aimait avec ardeur les plaisirs : rien de si naturel dans une jeune personne qui sort du couvent. Elle était un peu vaine, un peu haute : je n'étais pas fâché qu'elle rougît de sa naissance et qu'elle se glorifiât de m'avoir épousé. Elle était simple et bornée; mais elle était bonne, et sa simplicité me paraissait une garantie qu'elle ne serait pas coquette, .lavais d'ailleurs la conviction d'avoir bien établi mon empire sur Lucile. Un homme de quarante ans , qui a eu des bonnes fortunes , et qui épouse une jeune fille, est porté tout naturellement à se flatter de connaître assez bien les femmes pour ne pas courir le risque de grossir le nombre des maris trompés. Sa fatuité devient de la pédanterie. Aussi, dans mes conférences avec Lucile, j'avais toujours tenu la parole, j'avais pris un ton paternel et magistral. Il entrait dans mon amour pour elle non pas du mépris, mais une grande confiance dans ma supériorité, mais une bonté compatissante pour sa jeunesse et son inexpérience.
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Cela ne m'empêchait pas d'être aux petits soins et de prévenir avec empressement tous ses désirs.
Après les fêtes , j'exécutai mon projet de voyage à Coutances. J'avais une berline ; j'en occupais le fond avec ma femme, sa femme de chambre était sur le devant avec mon secrétaire Robineau, qui s'applaudissait de s'être attaché à mon sort ; deux laquais étaient sur le siège ; un troisième courait devant la berline et nous faisait préparer les chevaux; j'avais l'air d'un grand seigneur qui part pour une ambassade. Ma femme était ravie d'aller prendre possession d'un château.