CHAPITRE PREMIER
Arrivée d'Eugène a Coutances.
Il y avait vingt ans que j'étais parti de Coutances, jeune, riche, y laissant nia mère, de nombreux amis et ma cousine Laure à peine sortie de l'enfance. Que de changements pendant ces vingt années ! d'autres passions avaient remplacé les passions du jeune Age. J'avais été ruiné; j'avais refait ma fortune. Ma mère, ma tante, le père et la mère de Guillaume n'y étaient plus ; j'allais revoir Laure mariée dès long-temps à mon ami. Moi-même j'allais présenter aux amis qui me restaient la jeune et riche épouse que je m'étais donnée. J'allais revoir ce frère de lait, cet aiui que la naissance et la fortune semblaient avoir placé près de moi pour qu'il reçût perpétuellement mes bienfaits, et que ses vertus et mes folies avaient, dès notre plus tendre enfance, mis perpétuellement au-dessus de moi, dont j'avais reçu de nombreux services chez mon père , au collège et dans le monde. J'allais revoir mon parrain, ce cousin César dont les conseils, depuis ma naissance, me suivaient pour ainsi dire sans pouvoir m'atteindre. J'étais obligé d'avouer que j'aurais été heureux de
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pratiquer ceux qu'il me donna pendant ma jeunesse ; mais je fuyais encore ceux qu'il me donnait aujourd'hui. Pourquoi, faut-il que, le plus souvent, l'expérience inspire des regrets sur le passé, sans être une leçon pour l'avenir, ni même pour le présent?
Que de sujets de désirer et de craindre mon arrivée à Coutances, dans mon château, ma première entrevue avec Guillaume, avec Laure, avec mon cousin César! A mesure que je m'éloignais de Paris, la bonté naturelle de mon cœur reprenait le dessus et chassait ces idées de défiance générale des hommes que je devais à mes anciens malheurs et aux moyens de succès que je venais d'employer pour les réparer. Cette route, parcourue tant de fois, me rappelait mille souvenirs. C'est à Mantes que je rencontrai Guillaume et son père. C'est près d'Evreux que Caroline et sa mère se sont emparées de moi ; c'est là que Guillaume , allant en vacances pour la première fois , sensible à je ne sais quel mot agréable que je venais de lui dire , me jura qu'il était hors de son pouvoir et du mien d'empêcher qu'il ne restât toujours mon ami. Je ne cherchais plus quels motifs secrets et personnels avaient pu diriger Guillaume dans les services qu'il m'avait rendus. Je repassais avec délices dans ma mémoire toutes les époques de notre amitié ; je pleurais ma mère ; je tremblais de voir ma cousine Laure. Enfin je me sentais disposé de temps en temps à suivre les conseils qu'il plairait à César de me donner. Des sentiments semblables de crainte et de désir, de joie et d'inquiétude agitaient mes amis de Coutances. Ma femme , livrée tout entière à la vanité, m'interrogeait sur l'étendue de mon parc.
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sur la magnificence de nus bâtiments, sur le nombre de mes vassaux , sur les droits seigneuriaux et honorifiques de ma terre. A Saint-Lô, elle me retarda deux heures, pour faire une toilette recherchée, et paraître avec tous ses avantages devant mes amis.
Le jour baissait , quand nous arrivâmes à Coutances. Nous devions passer cette première nuit chez Guillaume ; il nous attendait, il était venu au-devant de nous. Ce fut lui qui ouvrit précipitamment la portière. Je me jetai dans ses bras ; il fondait en larmes , je pleurais aussi ; j'embrassai vivement ma cousine Laure et ses deux enfants qu'elle tenait par la main. Sa fille avait dix ans; son fils, qu'elle avait nommé Eugène, en avait huit. Laure, à trente-cinq ans, était encore dans tout féelat de sa beauté; elle parut éblouie de celle de Lucile. Guillaume et sa femme comblèrent Lucile de caresses et d'amitié. Celle-ci fit tout ce qu'elle put pour y répondre de bonne grâce; mais, voyant mes amis pour la première fois , elle était froide, gênée et même un peu dédaigneuse. Je m'empressai de mettre sa froideur et son embarras, sur le compte de sa timidité. Mon cousin César était absent. Avant de savoir que je devais arriver, il avait été obligé de faire un petit voyage à Carentan. Instruit par une lettre de Guillaume, il s'était hâté de terminer ses affaires, et se promettait bien d'être de bonne heure, le lendemain, au château. Pendant le souper, Guillaume, Laure et moi nous étions dans le délire; nous nous pressions de questions ; nous nous rappelions avec attendrissement notre enfance, notre jeunesse, nos malheurs, nos rivalités, les amis que nous avions perdus, Lucile se
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sentait fatiguée de la route; elle se retira de bonne heure. Laure voulut la conduire elle même à l'appartement qu'on nous avait préparé ; je restai seul avec Guillaume.
Je lui confiai ma situation, mes projets et mes espérances. Au milieu des richesses et sur la route des grandeurs, il s'en fallait que je fusse heureux, puisque j'étais dévoré d'ambition et d'envie ; mais , outre que je m'abusais moi-même sur mon sort , j'eus la vanité de le farder aux yeux de Guillaume, et je me dis le plus heureux des hommes. Tout en me montrant avec assez de franchise comme un homme très-ambitieux, je me peignis, un peu hypocritement, comme un homme bon et compatissant ; laissant percer l'orgueil sous les formules de la modestie, je vantai avec complaisance mes faibles talents et mes heureuses spéculations. Guillaume, en me racontant à son tour tout ce qui lui était arrivé , l'état où il se trouvait, et ses projets pour l'avenir, ne s'abusait pas, et il avait trop de bonne foi pour chercher à m'abuser. « Et toi , mon cher Guillaume , lui « avais-je dit, pour terminer mon discours, qu'as-tu « fait ? qu'es-tu devenu ? quel est ton sort ?» — « Oh , « moi , me répondit-il , je mène la vie obscure et tran- « quille d'un commerçant de province , d'un mari fidèle « à sa femme , d'un tendre et soigneux père de famille. « Je ne fus pas toujours aussi prudent que je le suis « aujourd'hui.
« Mon caractère est de me livrer à ce que je veux « entreprendre avec passion, avec amour, si je peux « me servir de cette expression. Ainsi, quand mon père « me destinait à l'état ecclésiastique , tu m'as vu plein
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« dune ardeur de néophyte; tu m'as vu, bientôt après, « entraîné par un goût frénétique du théâtre et des ><vers, puis enthousiaste de la profession d'avocat. « Eh bien! mon ami , devenu négociant et manufacluc rier, j'ai porte dans mon état cette ardeur que tu as ■ pu remarquer, à tous les moments de ma vie, dans ( mes volontés, clans mes actions et dans mes sentiments. J'ai été saisi du désir, du besoin de me s distinguer, de me placer au premier rang des manuoc facturiers et des négociants. Je n'ai jamais été possédé « de la soif d'acquérir pour avoir de l'argent ; mais j'ai b désiré acquérir, parce que ma richesse aurait flatté mon amour-propre , comme étant le fruit de mon « travail , de mon intelligence et de la confiance que j'aurais inspirée. Il est inutile de te dire que je n'ai pas a été tenté un seul moment d'employer les moyens hon- <c teux. de l'agiotage, de l'usure ou de toute autre a spéculation peu délicate. » (ici je ne pus m'cmpecher de rougir. Ces moyens méprisés par Guillaume , étaient la source de ma nouvelle fortune. ) « Mais j'ai voulu, « continua-t-il , inventer des procédés nouveaux, ou- « vrir de nouvelles routes à l'industrie , au commerce i de ma ville, occuper beaucoup de bras, donner du « travail à de nombreuses familles. Qu'en est-il résulte? « Toutes mes entreprises n'ont pas été heureuses ; tous a mes projets n'ont pas été raisonnables. J'ai été dupe « de moi-même et des autres. Ma fortune s'est trouvée .< compromise par mes spéculations et par les spécuc lations de mes correspondants. Je m'en souviens : c'est n au moment où tu t'adressas à moi pour tes fonds de « cautionnement , que je venais d'essuyer une banque-
« route considérable qui mettait ma famille et ma maison « à deux doigts de leur perte. » — «Eh quoi! lui dis-je « en l'interrompant, ta fortune était compromise, et, « sans me révéler ton péril, tu vins généreusement à « mon secours !» — « Ne m'en fais pas un trop grand « mérite, reprit-il; le service que je te rendis fut un « effort, dans la crise où je me trouvais. Il était poste sible qu'il précipitât ma ruine ; cependant la vanité « d'obliger un ami, quand j'étais moi-même en danger, « n'entra pour rien dans mon action. Ma périlleuse sice tuation n'était connue que de moi : ma femme et ton « cousin César l'ignoraient. Mais si je ne pensai pas à « m'en glorifier aux yeux des autres , j'en étais fier à « mes propres yeux ; sur-tout j'en étais heureux ; je « jouissais du bonheur que ce service allait t'apporter. « Que dis-je, mon cher Eugène? Est-ce toi qui me « dois de la reconnaissance? C'est moi qui suis ton obli- « gé. Cette occasion de te rendre service ranima mon « courage prêt à s'abattre; elle m'éclaira, me rendit « sage. Je songeai combien j'aurais rougi , combien j'au- « rais été malheureux que tu te fusses adressé vaine- « ment à moi. Dès-lors je rejetai toute spéculation ha- « sardée. Je résolus d'assurer le sort de ma femme et « de mes enfants , et de ne chercher à acquérir au-delà « que ce qu'il me faudrait pour venir au secours de mon « ami , s'il venait encore à le réclamer. Depuis ce temps , « mes affaires se sont rétablies ; j'ai réparé les pertes « que j'avais essuyées. J'ai l'orgueil de me croire un R honnête et sûr négociant; mais je n'ai plus la vanité « de vouloir être le plus habile et le plus riche. Des « goûts plus purs et moins périlleux ont remplacé le
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« désir de m'illustrer dans mon état. Depuis le collège, « je n'ai jamais été tout-à-fait étranger aux lettres ; je « les cultive encore pour me délasser de mes travaux; « je ne fais plus de vers, si ce n'est quelques chansons <c pour ma femme; mais c'est un bonheur pour moi de « confier au papier quelques-unes de mes idées sur le « commerce, sur les manufactures, et même sur dite verses questions de morale et de philosophie. Je ne « crois pas que mes écrits vaillent la peine d'être im- « primés , et j'espère bien résister toujours à la fance taisie de les publier; mais ces douces et chères occu- « pations me rendent meilleur, plus sévère pour moi- « même, plus indulgent pour autrui, plus jaloux de '( me bien conduire et d'être utile aux autres.» (Ici je ne pus mem pêcher de faire en moi-même une comparaison entre Guillaume, que la culture des lettres conduisait à la vertu, et les ailleurs de madame de Saint- Charles, que la culture des lettres poussait à la haine et à l'envie. ) « Cependant , continua-t-il , le danger que cou- «c rut ma fortune servit à me faire apprécier encore plus « tout le mérite de ta cousine. Je m'étais cardé de lui « révéler la cause de mes inquiétudes ; mais je n'en étais « pas moins inquiet, et par conséquent sombre et face cheux. Rien ne put altérer le caractère égal, l'humeur « aimable , affectueuse et prévenante de Laure. Je ne « m'abuse pas jusqu'à la regarder comme une femme « sans défauts; mais ses défauts sont ceux d'une belle « ame. N'ai-je pas les miens, qu'elle supporte et qu'elle « me pardonne? Et par combien de vertus les siens se « trouvent compensés! Déjà même elle est parvenue à «c se corriger de quelques-uns. Ce n'est plus cette jeune
« personne vive, un peu fière, un peu impérieuse, in- « flexible pour celui qui l'avait offensée. Elle est douce, « bonne, indulgente. Quand une femme est mariée, me « dit-elle souvent , tout son rôle est joué dans le monde ; « il ne lui reste plus qu'à remplir dans sa maison les « devoirs d'épouse et de mère. Que Laure s'acquitte « bien de ces devoirs! Son mari, ses enfants sont pour « elle comme un objet de culte et de tendre adoration. « Ton silence obstiné , pendant tout le temps que tu « passas à Chalons , fut un grand malheur pour moi : « tu l'as rompu, je te vois, et mon chagrin est oublié. « Les nouvelles fréquentes que je reçois de notre ami « Duverdier et de sa femme augmentent encore le bonce heur dont je jouis. Pourquoi faut-il que, depuis six ans, « j'ignore ce qu'est devenu mon autre ami , ce brave « Dumesnil , que j'ai laissé sergent à la Martinique ? J'ai « vainement écrit; toutes mes lettres sont restées sans « réponse. Tu sais les autres malheurs que j'ai subis, « et qui n'en sont pas moins douloureux pour être iné- « vitables. J'ai perdu mes parents , la mère de Laure : « mes enfants suspendent , adoucissent mes regrets. Je « me rappelle avec joie, avec charme, les sages leçons, « les tendres conseils de mon père, et je les répète à « mon Emilie, à mon Eugène. Ma fille annonce déjà « qu'elle sera douée de la raison précoce de sa mère. « J'ai déjà lu à mon fils cette première lettre de mon « père qui m'a garanti de plus d'une erreur. Déjà je lui « ai montré cette vieille épée, mon autre talisman. «Puissent ces objets, encore aussi sacrés pour moi « qu'à 1 âge où je les ai reçus, avoir autant d'empire « sur le cœur de mon fils qu'ils en ont eu sur le mien !
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« Ton cousin César nous seconde dans les soins qui « nous donnons à cette première éducation de nos en- « fants, si importante pour le reste de la vie. Mais « c'est Laure sur-tout qui, sans art, sans prétentions, « sans étude , les dirige vers tous les bons et généreux « sentiments. Son exemple leur prouve mieux que toutes u mes leçons combien il est doux d'aimer et d'être ai- « mé. Crois-moi, mon cber Eugène, n'en déplaise aux « sots conseils de l'égoïsme, c'est dans nos affections a que nous devons cberclier le bonbeur. Celui qui <c n'aime pas et qui n'est pas aimé ne connaît pas tout es « les jouissances accordées à l'humanité, et n'est ja- <c mais console dans ses peines. » Vers la fin du récit de Guillaume, Laure était rentrée dans la salle où nous étions. Pressant d'une main celles de Guillaume, de l'autre appuyée sur son épaule, elle semblait craindre de l'interrompre, et sis regards se portaient tour à tour avec tendresse sur son mari et sur l'ami de son mari.
Mes sentiments avaient varié pendant le récit de Guillaume; quand il m'avait raconté ses dangers de fortune et la sagesse de ses spéculations actuelles, j'avais fait un retour sur moi-même, et me comparant à lui, je me trouvais bien plus beureux et je me f lut lais de l'être toujours ; quand il m'avait peint le bonbeur dont il jouissait dans son ménage, lame disposée a l'attenc^issement par le plaisir de revoir mes premiers amis, je m'étais un moment senti dégagé de touîe espèce d'ambition et tenté de venir, à l'exemple de Guillaume, me reposer et jouir de ma fortune auprès de ces excellents amis. Prenez au mot l'homme le plus
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.ivide et le plus ambitieux , à l'instant où il se trouve en présence d'un artiste , d'un cultivateur , d'un philosophe qui paraît content de son sort, il changerait sa fortune, ses honneurs et ses espérances contre l'heureuse médiocrité de l'artiste , du cultivateur ou du philosophe ; mais il revient bientôt à ses chimères. On va voir que, toutes les inconséquences se succédant rapidement dans ma tête , je me gardai d'exprimer à mon ami ce désir passager de vivre auprès de lui.
Je m'informai avec intérêt du genre de vie que menait mon cousin César. Il n'avait pas changé. César jouait de la flûte, citait Horace, observait ce qui se passait autour de lui, se faisait un devoir de donner des conseils, et employait une grande partie de son temps à écrire. « Oh! oh! dis-je en riant, ferait-il ente core une tragédie ?» — « Je ne le crois pas, dit « Laure ; mais je vous avoue que , depuis quelques « mois, il m'inquiète, il m'afflige. Il a été malade, et, « depuis sa maladie , son humeur a subi quelques alté- « rations. Il est devenu triste, et, s'il faut le dire, un « peu capricieux. Il rit encore par moments; mais c'est a comme un effort qu'il fait sur lui-même; il retombe « bientôt dans ses réflexions mélancoliques. Le plus « souvent il accueille encore mes enfants avec bonté ; « mais quelquefois il les brusque et les gronde san: « sujet. Vous savez qu'il avait exigé comme un service <c qu'on l'appelât toujours M. César le bossu : l'autre « jour ce malheureux nom fut prononcé par ma petite « Emilie, et César se fâcha. Jamais il n'eut le ridicule « de songer à sa parure; mais peut-être pousse-t-il à « l'excès aujourd'hui la négligence dans sa toilette; il
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« n'a jamais été dissipateur; mais peut-être pourrait- « on le trouver aujourd'hui trop économe. » — « Pauvre « cousin! repris-je, c'est l'effet de l'âge et des infirmi- « tés. Revenons à toi , mon cher Guillaume : quels sont « tes projets?)) — « Moi, répondit-il, je n'en ai pas « d'autres que celui de bien élever et de bien établir « mes enfants. » — «Est-ce que mon exemple ne te « séduit pas? avec tes talents , ta fortune et mon amitié , « tu pourrais faire à Paris un chemin rapide dans les « hauts emplois. Je ne doute pas du succès qu'obtien- « drait la publication de tes idées sur le commerce et « les manufactures; pourquoi t'ensevelir dans une triste « province? Et vous, ma chère cousine , est-ce que vous a n'avez jamais eu le désir de voir Paris? » — « Dans ma o jeunesse, avant mon mariage, répliqua Laure, comme « toutes les femmes de province, j'ai désiré connaître « et habiter ce Paris dont on nous fait des peintures a si délicieuses; mais je ne le désire plus. Une seule « considération pourrait m'engager à conseiller à « M. Déforme de quitter Coutances; c'est le sort de « mes enfants. » — « Oui sans doute, mon cher Guil- « laume, repris-je avec vivacité, pour assurer à ta fille « un grand établissement , pour ouvrir à ton fils une « carrière honorable, viens à Paris. » Et je lui offris avec empressement mon appui , mon crédit et le crédit de mes amis. J'étais sincère en lui exprimant combien je serais heureux de pouvoir reconnaître, par des services signalés, les signalés services qu'il m'avait rendus. Cette idée flattait à la fois mon orgueil et mon amitié. « Ecoute, me dit Guillaume , j'irai te voir bient tôt : le temps approche où il faudra mettre mon Eu-
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« gène au collège. Je te mènerai ma femme et mes ence fants, et peut-être alors, quittant ma manufacture, « resterai -je à Paris, jusqu'à ce que mon fils ait fini « ses études. » Je fus encore bien sincère en exprimant à Guillaume et à sa femme que je me faisais une fête de pouvoir leur rendre l'accueil que je recevais d'eux. Outre le plaisir d'accueillir mon ami , j'étais flatté de cette occasion de déployer devant lui mon luxe et ma magnificence; je souffrais, en pensant que Guillaume, depuis ma jeunesse, ne m'avait vu à Paris que dans un état misérable. Je lui promis , dans le cas où il persisterait à ne pas habiter la capitale, de veiller avec soin à l'éducation de son fils , en attendant que j'eusse moi-même la douceur d'être père, ce qui, je l'espérais bien, ne tarderait pas à m'arriver.
Entraînés par le bonheur de nous revoir et de nous ouvrir mutuellement nos âmes, nous ne nous étions pas aperçus que la nuit était fort avancée. J'avais oublié la fatigue du voyage : il n'est pas de sommeil qui rafraîchisse et qui délasse autant que les doux épanchements de l'amitié.