CHAPITRE II
Eugène revoit son cousin le bossu.
Le lendemain nous fîmes notre entrée dans mon château. Quelle jouissance pour moi de rentrer en Tome X. 8
ii, EUGÈNE
maître dans mes domaines! Un jeune magister, successeur de celui qui avait donné en prix à Guillaume les fables de La Fontaine, vint nous haranguer. Pierre Delorme mon fermier, et sa femme, jeune et fraîche normande, nous attendaient à la grande porte, en habits de fête; tous les paysans les accompagnaient avec leurs filles, leurs femmes et leurs sœurs , chargées de rubans et de bouquets. Il y avait des ménétriers, des tambours et des musettes; tous mes vassaux avaient dérouillé leurs fusils; on brûla toute la poudre du canton. Lucile était effrayée des nombreuses décharges de mousqueterie qui durèrent toute la journée; mais elle était ravie. Les guirlandes, le feu d'artifice, les illuminations qui répétaient de tous côtés son chiffre et le mien flattaient vivement son orgueil, et, quoiqu'elle trouvât le château gothique, quoique les jardins et le parc lui parussent d'un goût antique et détestable, elle m'avoua qu'elle ne serait pas éloignée de se fixer en province, d'habiter un château, et de mener une vie pastorale. Cet amour d'une vie pastorale et des honneurs qu'on rend à une dame de château ne lui dura guère plus que ne m'avait duré , la veille , la fantaisie de vivre auprès de Guillaume et de Laure.
Lucile et moi nous nous étions soustraits un moment aux hommages qu'on nous rendait, et je montrais à ma femme toutes les beautés de mon domaine. J'admirais le soin que Guillaume avait mis à conserver les anciennes plantations, à en faire de nouvelles. Il me rendait mon château mieux entretenu, et mon parc encore mieux cultivé que du temps de mon père. Nous sortions d'un bosquet fort touffu, voisin d'une
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petite porte qui donnait sur la route de Carentan , lorsque nous entendîmes une carriole s'arrêter. La petite porte s'ouvrit brusquement , et nous nous trouvâmes tout-à-coup en présence de César. Je courus à lui ; mais Lucile poussa un cri d'effroi et rentra précipitamment dans le bosquet. J'avais cependant préparé Lucile à la figure étrange de mon cousin César; mais elle m'avoua qu'elle ne «s'était pas attendue à le trouver si horrible. Il est certain que l'âge n'avait pas embelli César. Pour cacher sa tête chauve, il avait une large et noire perruque. Voulant arriver plus vite, il ne s'était pas donné le temps de faire sa barbe ; et comme il faisait encore chaud, il avait ôté son col et relevé sur ses épaules un vieux manteau dont le galon était usé. César pleurait de l'amitié que je lui témoignais, et souriait de la frayeur de ma femme. J'appelai Lucile; elle reparut timide et honteuse ; César sourit de nouveau , lui adressa un compliment flatteur et spirituel ; mais tout son esprit échoua près de ma femme; elle le regardait en silence, et (il'faut bien que je l'avoue) d'un air hébété. Elle ne put s'empêcher de témoigner quelque répugnance quand le bossu lui baisa galamment la main ; et comme il eut la maladresse de mêler je ne sais quelle citation d'Horace à son compliment, Lucile prit encore plus mauvaise opinion de mon cousin César. Elle s'imagina qu'il lui disait une raillerie en latin. J'avais eu beau la prévenir que mon cousin était le meilleur homme du monde ; elle avait entendu dire dans son couvent que tous les bossus étaient méchants. César avait pris fort gaiement la première frayeur de ma femme ; mais il me confirma bientôt ce que ma cousine
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m'avait dit du changement de son humeur. Voyant que la répugnance de Lucile continuait, il devint soucieux; vovant qu'on s'apercevait de sa tristesse , il voulut reprendre sa gaieté ; mais il ne put y parvenir. Cependant ma femme , un peu rassurée par la politesse et la galanterie de César, s'avisa de vouloir faire de l'esprit à ses dépens. Je suis encore forcé d'avouer qu'elle y fut fort gauche. César lui répondait avec finesse, mais avec égard, et Lucile, s'imaginant que le hossu la craignait, ne perdit pas une occasion de plaisanter ingénument sur les gens contrefaits. Elle abusait bien plus que la petite Emilie de l'autorisation que mon cousin nous avait donnée de l'appeler monsieur César le hossu. Laure, Guillaume et moi, nous aurions bien plus souffert de ce caprice incivil qui prit subitement à madame de Senneville , si nous n'avions encore été tout occupés du plaisir de causer ensemble , après une si longue absence ; si , de mon coté , je n'avais témoigné à César la plus vive et la plus sincère amitié; sur-tout, si César n'eût continué démettre autant de ménagement que d'adresse à riposter aux épigrammes innocentes de ma femme. César enfin, un peu piqué , dit tout bas à Laure : « Il « y a long-temps que je ne me bats plus pour défendre « ma bosse; mais je me suis bien rarement trompé, en « prenant une très-mauvaise opinion de ceux qui s'en « moquent : c'est sottise , si ce n'est mauvais cœur ; et « je suis fâché pour Eugène que sa petite femme se « conduise avec moi précisément comme se conduisit « ce mauvais sujet de marquis de Beauclair , qui a perdu (c notre ami. »
11 y eut ce jour-là un grand repas de famille au châ-
teau : dans ce premier moment d'abandon , je regardais la famille de Guillaume comme la mienne. J'avais invité Pierre Delorme mon fermier, et sa femme. J'avais de l'orgueil ; mais j'avais de la philosophie. J'affectais de traiter ces honnêtes paysans avec bonté ; je ne m'apercevais pas que mon orgueilleuse bonté était quelquefois presque aussi insultante que le dédain avec lequel Lucile, malgré ses efforts et mes désirs, ne pouvait se défendre de les traiter quand ils se familiarisaient et cessaient de lui rendre hommage.
La soirée était magnifique. Après dîner, tandis qu'on dansait dans la grande salle du château, je pris mon cousin César sous le bras , et je lui proposai de faire avec moi quelques tours dans mon parc. C'était lui surtout, lui le sage conseiller de ma famille, lui dont je n'avais pu conquérir encore l'approbation dans aucune des actions de ma vie, que je brûlais d'éblouir par le tableau de la brillante situation de mes affaires.