CHAPITRE III
Le bossu a soixante ans.
Je fus donc encore plus vain et plus hypocrite avec César que je ne l'avais été avec Guillaume. En étalant, avec faste les plus beaux sentiments , je développai le plus parfait contentement de moi-même et les projets de la plus haute ambition. J'affectai toutefois de me montrer raisonnable dans cette ambition et bien sûr de
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m'arrêter quand je serais parvenu à certain point. Ce n'était pas seulement pour ma propre satisfaction que je voulais m'élever; c'était pour l'état, pour le prince qui réclamaient mes services et mes talents, c'était pour mes concitoyens qui béniraient Futile et généreux emploi que je ferais de ma fortune et de mon crédit. César m'écouta sans m'interrompre,et d'un air assez boudeur. « As-tu fini, me dit-il, quand je fus las de parler? Eh « bien ! mon cher enfant , tu as beau chercher a dé- « guiser tes folies sous de belles apparences de raison , « d'honneur et de vertu , je n'y vois qu'avidité, vanité, « sur-tout effrayant égoïsme. — Moi, juste ciel , égoïste! « moi qui donnerais mon sang , ma vie pour Guillaume « et pour vous! — On n'a besoin ni de ton sang, ni de « ta vie; nous ne te demandons, pour nous, que ré- « ciprocité d'affection ,et , pour toi-même , que prudence u et modération dans tes désirs. — En supposant que je ce fusse un peu personnel, dis-je, blessé du mot de Cé- « sar, est-ce à vous de me blâmer? Il y a quinze ans, « lorsque vous quittâtes Paris, le lendemain de la lec- « ture de votre tragédie chez mademoiselle Gaussin , « rappelez -vous que vous vous trouviez dupe de vous « occuper des autres, et que vous vous promîtes de ne « plus vivre que pour vous seul. » — « Eh ! qu'est-ce que « ce vain projet d'égoïsme formé en effet, il y a quinze « ans, dans un moment d'humeur, contre les hommes, « et sur-tout contre toi ? Grâce au ciel , je n'y suis pas « resté fidèle. Ma juste amitié pour Guillaume, ma « sotte amitié pour toi, ne m'ont-elles pas fait sortir de « mon apathie? Mon intérêt ne m'a- 1- il pas prouvé « qu'il fallait venir au secours des autres quand ils
« avaient besoin de moi , afin de les trouver quand j'au- « rais besoin d'eux ? Plût au ciel que je ne fusse pas « exposé , depuis quelques mois , à de plus fortes tenta- « tions d'égoïsme et de quelques autres penchants qui « en émanent ! » Ici le bossu soupira , se tut et se promena quelque temps en silence. « Mon cher cousin , « me dit-il enfin, il est tard; le temps est humide; je « suis vieux, et je vais me coucher. Permets-moi seu- « lement, en regagnant ton château, de te raconter « une petite aventure qui m'arriva dans ma jeunesse, « et qui , dans le temps , me donna tellement à penser , « que j'en ai gardé le souvenir.
« C'était quelques jours avant que j'eusse la fantaisie « de monter ce malheureux cheval qui m'a estropié. « J'allais clans une petite carriole découverte de Coûte tances à Carentan. J'aperçus, sur la route, devant « moi , une voiture dont le cheval trottait assez vite , « je n'étais pas pressé ; mais je me sentis je ne sais quel « désir d'atteindre et de passer cette voiture. Je fouette tai mon cheval : c'était le même qui devait me jouer « un si mauvais tour quelques jours après. Après avoir « passé fièrement la voiture avant laquelle je voulais (c arriver, j'avais mis mon cheval au pas pour le laisser « reposer , lorsque j'aperçus encore devant moi une « autre voiture qui allait plus vite que la première. Je « fouettai mon cheval de nouveau ; j'atteignis , je passai « cette seconde voiture ; et , comme de nouveau j'allais « ralentir mon pas, j'en aperçus une troisième; j'en « vins à mon honneur, comme avec les deux premières ; « mais , après ces trois exploits , mon cheval était es- « soufflé. J'avais beau le presser, j'eus la douleur, aux
m portes de Carentan , de voir entrer avant moi dans « la ville les trois voitures que j'avais laissées derrière « moi sur la route. C'est l'image d'un ambitieux; c'est « ce qui ne peut manquer de t'arriver. Nous voilà ren- « très au château. Bon soir; à demain matin. »
La petite histoire de César laissa peu de traces dans mon esprit. Pendant toute la nuit je ne rêvai qu'au bonheur de me retrouver maître et seigneur dans le château de mes ancêtres. Je pensai à l'avenir encore plus brillant qui m'était réservé. La charge que j'avais achetée à la cour offrait à un riche gentilhomme , l'espoir de monter très-haut. Le travail et le service qu'elle exigeait , me mettaient en relation avec les grands et les ministres. Avant de quitter Paris , j'avais préparé des intrigues, des ressorts qui devaient me pousser rapidement , et j'avais chargé M. de Saint-Claude , mon beau-père , de me tenir au courant de tout ce qui se passerait. D'un autre côté , jaloux de conserver , et même d'augmenter ma fortune , j'avais chargé notre ami Duverdier de veiller à mes affaires d'intérêt. Il avait à s'occuper pour moi , de recouvrements , de placements. Dès le point du jour je me levai, je fis réveiller mon secrétaire Robineau , pour lui dicter plusieurs lettres. C'étaient des instructions que j'avais oublié de donner , ou que je croyais devoir renouveler à Duverdier et à mon beau-père ; c'étaient des compliments bien obséquieux, des demandes bien détournées que j'adressais à quelques protecteurs.
César était couché dans un appartement qui n'était séparé du mien, que par une légère cloison. A peine étais-je à l'ouvrage , avec M. Robineau , que j'entendis
un prélude de flûte, suivi d'un andanté doux et languissant. Ma femme , que la musique avait réveillée , me fit appeler , et me demanda ce que cela signifiait. Je lui dis que c'était sans doute une galanterie de César, qui voulait lui procurer vers le matin , des rêves agréables. Elle lui en sut gré ; mais elle espérait qu'il allait cesser et la laisser dormir. Point du tout ; un vif et brillant allégro succède à l'andanté. César avait fait de grands progrès sur la flûte; il multipliait les cadences, les traits et les roulades. Ma femme s'impatiente; j'envoie prier César de respecter le repos de Lucile. Dès qu'il apprend que je suis levé , il passe dans mon cabinet.
Il avait un bonnet de nuit , une robe de chambre courte , comme le jour où je l'avais surpris à Paris , dans son hôtel garni , déclamant devant sa glace une tirade de son Alexandre. « Si j'avais su que tu fusses levé, « me dit-il , je n'aurais pas troublé le sommeil de ta « femme. Il m'eût été presque aussi salutaire de causer « avec toi , que de jouer de la flûte. Veux-tu que nous « reprenions l'entretien où nous l'avons laissé hier au « soir? » — « Pardon , lui répondis-je ; j'ai quelques « lettres à dicter à M. Robineau. » — « A la bonne « heure, dit César; je vais m'habiller, et je reviens.»
Quand il revint , mes lettres étaient finies ; mais j'avais mandé mon jardinier , mon fermier , divers ouvriers. La veille , j'avais été fort satisfait de l'état dans lequel Guillaume m'avait remis mes terres et mon château ; mais le lendemain , je projetais des augmentations , des réparations , des embellissements. Je ne jugeai pas à propos d'interrompre , pour causer avec César , mes importantes conférences avec les gens que
j'avais fait venir ; et , comme elles tiraient en longueur , César perdit patience et disparut.
Guillaume avait conservé la maison de madame de Louville , qui n'était séparée du château que par une allée de pommiers. Il avait résolu de l'habiter avec toute sa famille , pendant tout le temps de mon séjour en Normandie. Cette maison était voisine de sa manufacture. Il avait un jeune commis fort intelligent , et digne de sa confiance, qui tous les matins devait venir lui rendre compte des travaux et de la situation des affaires. Ce jeune commis, nommé Dervière, aimé de toute la famille , semblait avoir une prédilection particulière pour la jeune Emilie. Ce jour-là nous devions dîner chez Guillaume. On fut surpris de ne pas voir César. Il était allé à Coutances : il avait dit qu'il reviendrait sans doute pour dîner; mais il avait prié qu'on ne l'attendît pas. Nous étions à table quand il revint. Il nous parut aussi gai que, la veille, il nous avait paru triste. Sa perruque était poudrée, il avait fait sa barbe; il y avait même de la recherche dans sa parure. Laure lui en fit compliment. Il répondit que l'on ne voyait rien , et qu'il serait encore plus beau le lendemain : il venait de commander une perruque neuve et un habit neuf. Ses poches étaient pleines de joujoux qu'il avait achetés pour les enfants de Guillaume , et qu'il s'empressa de leur donner. Ces enfants, qui, depuis long-temps, n'étaient plus accoutumés aux libéralités de César, l'en remercièrent avec transport. Il reçut leurs remercîments d'un air joyeux, en les engageant à casser bien vite les choses précieuses qu'il leur apportait, afin de lui donner le plaisir de leur
en apporter d'autres. Il nous apprit qu'il avait changé de gouvernante. La jeune fille qui le servait s'ennuyait avec un vieillard. Il l'avait placée dans une bonne maison; et, à la différence de la conduite qu'il avait tenue jusqu'alors , la gouvernante qu'il prenait était plus âgée que celle qu'il congédiait. C'était une bonne femme de cinquante ans, qui lui avait servi de garde pendant sa dernière maladie. Il encouragea les enfants de Guillaume à l'appeler de nouveau mon cousin le bossu : c'était un service à lui rendre, nous dit-il en riant. Il adressa ensuite à chacun de nous les choses les plus agréables; il se mit sur-tout en frais de politesse avec ma femme. Celle-ci , peu touchée des attentions de César, lui reprocha d'un ton moitié aigre, moitié railleur, de l'avoir réveillée par son concerto, a Pardon, ma belle cousine, lui répondit César; mais a je ne pouvais m'en dispenser. Ma flûte est un spéci- « fique admirable pour moi contre les tristes ou ridi- « cules pensées auxquelles je suis parfois tenté de me « livrer. Le roi de Prusse a aussi une espèce de passion « pour la flûte, m'a -t- on dit; je parie qu'il en tire « quelque avantage ; qu'après deux ou trois airs , Frète déric a l'humeur moins ambitieuse , et qu'on doit à « sa flûte quelques-unes des belles actions qui signalent « le règne de ce monarque philosophe. Mais , soyez « tranquille , je ne vous réveillerai plus ; mes réflexions « de cette matinée me mettent pour long-temps à l'abri « du danger. »
Après le dîner, César nous prit par le bras, Guillaume et moi , et nous emmena dans le jardin. « Mes « chers amis , nous dit-il , félicitez-moi , je suis guéri :
« c'est-à-dire, je crains bien qu'il me revienne de temps « en temps quelque accès , car je crois sentir que les « passions de la vieillesse sont plus tenaces que celles « des autres âges; mais je suis en force pour les comte battre. Ecoutez -moi bien. Je vous ai précédés de « vingt ans dans la carrière de la vie; par conséquent j'ai « dû éprouver, vingt ans avant vous, les atteintes des « passions de chaque âge. Grâce à ma bosse , j'ai tou- « jours été bien vite éclairé; je n'ai jamais vu poindre, « pour ainsi dire, le germe d'une passion, que je ne « me sois empressé de le détruire. A vingt ans, après « mes infortunes et mes humiliations en amour et dans « ma vanité , j'ai cessé de prétendre aux succès que «convoitent les jeunes gens. A quarante ans, après « l'échec de mon Alexandre le bossu , j'ai cessé d'avoir « aucune espèce d'ambition. Or , j'approche de la « soixantaine. Depuis deux mois , je me suis senti « tourner insensiblement vers l'avarice , que j'appelais « économie, vers l'exigence et la mauvaise humeur. « En vain ai-je voulu m'en défendre; je grondais tes « enfants et toi-même, mon cher Guillaume; j'amas- « sais mon petit revenu , au lieu de le dépenser en « bonnes œuvres ou en petits cadeaux aux personnes « qui me sont chères. Par économie, je négligeais tel- « lement mon extérieur , que , plus d'une fois , j'ai en- « tendu les passants se dire tout bas, dans les rues de « Coutances : Oh! le vilain bossu! Et hier, j'ai fait « peur à ta femme, mon cher Eugène. La peur de ta « femme , la répugnance que les enfants de Guillaume « commençaient a prendre pour moi , le tableau de « l'ambition d'Eugène, qu'il a mis complaisamment
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a sous mes yeux hier au soir , m'ont conduit à de sages « et salutaires réflexions. J'ai pensé qu'à l'âge d'Eugène a j'avais eu ma petite ambition , et que je l'avais cou- « rageusement combattue. Pourquoi ne combattrais-je « pas encore avec plus de courage les défauts de la « vieillesse ? J'ai pensé que, disgracié comme je le suis « par la nature et les accidents, j'avais plus besoin « qu'un autre de soigner ma parure, si je ne voulais « effrayer les jolies femmes. J'ai pensé qu'ayant été « assez sage , vu ma bosse , pour rester célibataire , « pour vivre loin du monde, et me trouvant par con- « séquent sans compagne et sans enfants, j'avais plus « besoin qu'un autre de conserver mes amis, de m'en « faire de nouveaux, et que le meilleur moyen était « d'être aimable, affectueux, point grondeur et point « avare. Ce matin , malgré toutes ces bonnes réflexions , « je me suis encore senti quelque penchant à la mau- « vaise humeur , et voilà pourquoi j'ai fait tant de bruit « avec ma flûte. Je me suis calmé; j'ai voulu te con- « fier ce qui se passait dans mon ame, mon cher Eu- « gène; mais tu étais fort occupé. Je me suis hâté « d'aller à Coutances, pour commencer l'exécution de « mes petits projets. Ma belle parure m'a valu vos coince pliments, et je n'ai pas fait peur à la femme d'Eugène; « mes petits cadeaux et mon ton affable m'ont obtenu « le retour de l'amitié des enfants de Guillaume. Con- « vaincu qu'il est temps d'avoir une gouvernante qui « ait encore plus besoin de moi que je n'aurai besoin « d'elle, j'ai fait grand plaisir à la jeune fille qui me « servait, en la plaçant dans une bonne maison; j'ai fait « grand plaisir à la bonne vieille qui va me servir, en
« lui promettant que je la garderais toute ma vie ; et « voilà déjà deux cœurs reconnaissants que je me suis « acquis. J'espère bien persévérer dans les résolutions « que je viens de prendre. Tel est l'empire des pasce sions , qu'en nous entraînant , elles persuadent à la « plupart des hommes qu'ils n'ont jamais été plus ce exempts de passions. Mais moi , je connais celles ce qui me tenaient , et qui menacent encore de s'empa- « rer de moi : c'est un grand avantage. Si je ne peux ce parvenir à les détruire, au moins parviendrai-je à les ee modérer. Peut-être même parviendrai-je à choisir : « au lieu d'être grondeur et quinteux , peut-être pource rai-je me borner à devenir bavard et conteur; au <e lieu d'être censeur du présent , peut-être pourraiee je me borner à vanter le passé ; et puis , pourquoi ee ne chercherais- je pas, sans excès, à ranimer ma ee gaieté par quelques libations à Bacchus?
Narratur et prisci Catonis Saepe mero caluisse virtus. *
ce Si , dans mes moments de folie, je ne peux me déee fendre d'amasser , d'abord il n'y aura pas grand mal , ce puisque ce sera pour vous ou pour vos enfants que ee j'amasserai; et qui sait d'ailleurs si , de mon vivant, ee dans mes moments de raison , je n'aurai pas le cou-
* Horat. liv. III, od. 21.
La vertu du vieux Caton , Chez les Romains tant prônée , Était souvent, nous dit-on, De Falerne enluminée.
J. B. Rousseau , liv. II, od. 2.
« rage de faire moi-même bon usage de mon petit « trésor? Pour me maintenir en bonne intelligence « avec vous , je veux même m'abstenir de vous donner « des conseils: Vous voilà bien avancés dans le chemin « de la vie, et vous vivrez comme vous avez vécu. « Pourquoi chercherais- je à combattre vos passions? « Guillaume saura bien leur résister sans que je m'en « mêle, et, malgré moi, Eugène continuera de leur « obéir. »
Nous félicitâmes César sur ses courageuses résolutions. Le modeste Guillaume réclama ses conseils , comme une sauve-garde qui lui était nécessaire. Quant à moi , je l'assurai qu'il me connaissait mal , que je ne me laissais plus subjuguer par mes passions, et que je saurais toujours m'en rendre maître. Je quittai mes amis pour aller procéder à des levées de plans , à des arpentages avec un entrepreneur de bâtiments, qui, par bonheur, se trouvait alors à Coutances. On venait d'ailleurs de m'apporter des lettres de Paris, qui demandaient de promptes réponses. Mon cousin César continua seul sa promenade , son Horace à la main. Guillaume alla causer d'affaires avec Dervière, son jeune commis; ma cousine Laure s'occupait de ses enfants, et ma femme de sa toilette.