CHAPITRE IV
Eugène et sa femme retoumejit a Paris.
Nous restâmes un mois en Normandie,
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Tous les jours c'étaient de nouvelles fêtes , de grands repas chez moi, chez Guillaume, ou chez les principaux habitants de Coutances et des environs. C'était à qui chercherait à nous avoir. Il y avait des parties de chasse, des bals, des concerts. Lucile avait reçu des leçons de danse d'un des plus fameux professeurs du temps. Son grand talent faisait l'admiration de tous les jeunes gens et le désespoir de toutes les coquettes de Coutances. Lucile mettait beaucoup de prétentions à chanter et à jouer sur le clavecin les airs et les morceaux les plus à la mode; on l'applaudissait, on l'admirait presqu'autant que lorsqu'elle dansait ; mais Laure avait un succès plus réel quand elle prenait la place de Lucile au clavecin. Sa voix, à la fois douce et fraîche , nous attendrissait et nous égayait tour à tour ; car, au refrain d'une vieille romance, succédait celui d'une vieille chanson, sur lequel ses enfants dansaient de tout leur cœur. Le jeune Dervière dansait avec les enfants ; on eût dit qu'il n'y mettait aucune complaisance, tant il avait l'air de s'amuser pour son compte. J'étais étonné que Guillaume eût placé toute sa confiance dans un jeune homme de dix - huit ans qui me semblait ne savoir encore que jouer avec des enfants. Laure ne se vantait pas du système d'éducation qu'elle avait adopté pour son fils et pour sa fille. Je ne fis guère attention à la manière dont elle les élevait; mais quelquefois je les considérais avec attendrissement. La petite Emilie me rappelait ma cousine Laure à dix ans ; le petit Eugène me rappelait Guillaume dans son enfance. C'étaient les mêmes traits, la même taille, les mêmes habitudes. C'était la même raison dans la jeune
fille, la même vivacité dans le jeune garçon, sur-tout la même bonté dans tous les deux. Leur conduite , dont, on verra une partie dans la suite de cette histoire, a prouvé qu'ils durent à leurs parents une excellente éducation. César avait recouvré tout- à-fait son humeur aimable et gaie. Il ne dansait pas avec les enfants; mais il jouait avec eux, les comblait de petits présents, leur faisait des contes qui les enchantaient, et notre vieux cousin semblait prendre autant de plaisir à ces jeux que le jeune commis de Guillaume. Il avait l'attention de ne plus jouer de la flûte de trop bon matin. Enfin il s'attachait tellement à plaire à tout le monde , que Lucile elle-même , qui l'avait pris en grippe dès le premier jour, était obligée de convenir quelquefois qu'il avait l'esprit bien mieux fait que le corps. Mais elle en revenait bientôt à ses préventions; elle le raillait; elle cherchait à le piquer; et, quand je me permettais quelques remontrances, elle prétendait que c'était faire la cour à César que de se moquer de sa bosse. « D'ai!- « leurs, ajoutait-elle, vous êtes tous devant lui faibles « et révérencieux. Il n'y a pas de mal qu'il se trouve « quelqu'un qui lui prouve qu'il n'a pas tout l'esprit en « partage. »
J'avais de fréquents et longs entretiens avec Guillaume. Ils roulaient, comme le premier jour, sur nos fortunes, nos projets, sur le mérite de nos femmes. J'engageais toujours Guillaume à quitter sa province; je me plaisais à développer devant lui tous mes plans. Guillaume ne cherchait pas à me retenir, mais il était content de la vie qu'il menait à Coutances, du bonheur dont il jouissait dans son ménage. Cependant comme Tome X. 9
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il était trop franc pour ne pas m'avouer, comme ii l'avait fait le premier jour, que sa femme et lui-même avaient tels et tels petits défauts, je plaignais Guillaume et Laure d'avoir à s'accorder une mutuelle indu! crence : je ne voyais pas de défauts à Lucile, et depuis que fêtais revenu des erreurs de ma jeunesse, je me regardais comme un homme parfait. Guillaume me lut quelques-uns de ses ouvrages. Quoique les opinions qu'ils renfermaient fussent une condamnation de ma conduite et de mes sentiments, je les trouvai sublimes. J'en fus plus ardent encore à lui conseiller de venir à Paris. La publication de ses ouvrages ne pouvait manquer de lui valoir la plus haute renommée. Guillaume recevait mes éloges en souriant , et trouvait que je lui faisais trop d'honneur. Mon cousin César nous écoutait , nous observait et parlait peu pendant nos entretiens. Si parfois il lui échappait de me citer quelques exemples de vanités punies et d'espérances trompées : « Qu'est-ce que je fais , » disait-il , en se hâtant de se reprendre, « je m'étais promis de ne plus perdre de « vérités auprès de toi. »
Laure continuait de combler Lucile de prévenances et d'amitiés; il fallait bien que Lucile y parût sensible; mais elle continuait d'être froide et peu communicative. Quelquefois elles parlaient de leurs maris. Laure s'exprimait avec discrétion sur les défauts de Guillaume , avec amour sur ses excellentes qualités. Il échappait à Lucile quelques plaisanteries sur mon importance , ma présomption et mon âge ( car elle ne pouvait se dissimuler que j'avais vingt-cinq ans de plus qu'elle); mais elle finissait toujours par convenir que
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j'étais un galant homme et qu'elle était heureuse de m'avoir épousé.
Je continuais d'être en grande correspondance avec Duverdier et mon heau-père. Mon secrétaire Robineau ne jouissait guère des plaisirs et des fêtes; il passait les jours et les nuits à copier et expédier mes dépêches. Cela me donnait beau jeu pour prendre les airs d'un homme important ; aussi mon cousin César me comparait - il à un ministre. Je m'occupais d'ailleurs de mettre ma terre et mon château en meilleur état. J'ordonnai des coupes de bois, je remis en vigueur certains droits qui étaient tombés en désuétude ; je fis un nouveau bail avec Pierre Delorme , mon fermier. Je ne voulais pas d'intendant; mais je cherchais un bon et fidèle régisseur. Plusieurs se présentèrent; mais j'étais en défiance ; je me souvenais de Gaspard. Guillaume , voyant mon embarras , m'offrit d'être mon homme d'affaires. J'acceptai avec la plus vive reconnaissance ; et quoique plein de confiance dans ses lumières et dans son amitié, je lui donnai les instructions les plus minutieuses et les plus détaillées. Enfin je me montrai aussi soigneux de mes intérêts que jadis je m'étais montré négligent et dissipateur. Je me proposais de venir tous les ans passer quelques mois dans ma terre ; mais Lucile avait déjà résolu que nous n'y reviendrions plus. L'ennui n'avait pas tardé à succéder, chez elle, au plaisir que lui avaient causé les premiers hommages de nos paysans. Elle bâillait à nos bals villageois et à nos concerts de famille; elle regrettait Paris. Elle ne voyait pas sans humeur que Laure, malgré ses trentecinq ans et ses deux grands enfants qui ne la quit-
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taient pas, obtenait sur elle un avantage constant, que déjà Ton ne se donnait pas la peine de déguiser. Elle pressa vivement mon départ ; moi - même j'avais assez de la province. Il pouvait se présenter, pendant mon absence , d'excellentes occasions. J'avais quelque confiance dans Duverdier et dans mon beau-père; mais j'en avais une bien plus grande en moi-même. Je crus avoir assez perdu de temps. Guillaume et Laure me firent de vaines instances pour m'engager à prolonger mon séjour. Je repris la route de mon eber Paris. « Sans adieu », dis-je à Guillaume, en montant en voiture, d'un ton moitié amical, moitié protecteur, a je « vais t'attendre. Dans quelque temps, tu mèneras ton « fds à Paris, et j'espère bien que nous t'y garderons; « alors compte sur moi. Quel bonbeur si je peux t être « utile ! » — « Bon voyage et bonne ebance , me dit César , mais prends garde de trop t'élever. »
Excclsae graviorc casu Decidunt tunes : iVriuntque summos Fulgura montes. *
«Ah! Dieu merci, s'écria Lucile , je n'entendrai « plus parler latin » ; et les postillons partirent au galop.
*Horat. lib. II, od. IO.
Des superbes palais les dômes orgueilleux Avec plus de fracas s'écroulent à nos yeux , Et la foudre épuise sa rage Sur les monts trop voisins des cieux.
Traduct. de M. Daru,
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