‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 20 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Eugène clans son ménage.

J'avais été quelquefois tenté de croire, pendant mon voyage, que j'étais bien téméraire de soutenir à mes amis que ma femme était sans défauts. Les élégants de Coutances la trouvaient charmante. Elle les méprisait souverainement ; mais quelquefois elle était coquette avec eux, feignait de les écouter, et cela me déplaisait. Elle avait laissé voir quelques caprices; il lui était échappé quelques mouvements de colère; je me hâtai de prendre mon ton de maître. Elle en fut intimidée; elle devint douce comme un enfant qu'on menace; elle me prodigua des paroles d'amour et de soumission. J'en acquis d'autant plus la conviction que j'étais un homme supérieur qui saurait toujours se faire obéir. Mais déjà madame de Senneville s'entendait à merveille avec mademoiselle Marthe , sa femme de chambre, pour m'amener, par un détour, à ce qu'elle désirait, et même à ce que j'avais impérieusement refusé.

De retour à Paris, je me livrai avec fureur aux affaires : ma femme se livra avec fureur aux plaisirs et à la dépense. Dès le matin , je donnais audience à mes protégés, ou j'allais a l'audience de mes protecteurs. C'étaient des courses, des visites , des démarches, des

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sollicitations qui se prolongeaient jusqu'au soir. Ma vie se passait à donner et à recevoir des coups d'encensoir. Dès le matin , ma femme avait ses conférences avec sa femme de chambre et sa marchande de modes. Elle allait briller dans les promenades, les assemblées, les spectacles , les bals et les concerts. Grâce à sa brillante éducation , elle n'avait pas eu de peine à prendre le ton du monde; elle semblait née dans la plus haute condition. Elle faisait avec grâce et noblesse , les honneurs de sa maison. Elle faisait, par ses talents et sa beauté, le charme des sociétés qu'elle fréquentait. Je ne l'accompagnais pas toujours ; mes grandes affaires me retenaient ailleurs ; mais je l'encourageais «à se montrer , ii paraître , à se faire remarquer. Elle m'obéissait avec zèle. Sa conduite ne m'inquiétait pas. J'étais sûr de son amour et de son respect pour son mari. C'était par calcul que j'avais du faste. Aussi , pendant les premiers mois , je l'exhortais à la dépense ; je payais sans marchander et sans examiner; mais bientôt elle mit un si grand zèle à suivre mes exhortations , que les dépen- .< s me parurent énormes. J'eus de violents débats avec les marchands; j'en eus même avec ma femme, et souvent elle en sortit victorieuse; car elle savait piquer, tour à tour , mon amour et ma vanité. Mademoiselle Marthe la secondait. « Peut-il y avoir rien de trop beau « pour la femme de M. le baron » , me disait cette bonne fille ? « Il n'y a que moi qui sache combien mayc dame aime monsieur. Monsieur ne voudrait pas a affliger madame pour une bagatelle. Il y aurait de « quoi rendre madame la baronne malade , si monsieur « se mettait en colère comme l'autre jour. » Je finissais

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par m'apaiser , par tout permettre , tout accorder , tout payer. Mes affaires prospéraient; j'avais une grande fortune , une excellente table. J'étais estimé , considéré, recherché.

Dix mois après mon mariage, Lucile me donna un fils. Un grand seigneur qui avait beaucoup d'amitié pour moi, M. le duc de S*** , favori du roi et de la favorite . me fit l'honneur de tenir Alphonse sur les fonts de baptême : Alphonse était un des noms du duc , et celui que je le priai de donner à mon fils. Madame Menu de Saint-Claude , qui fut la marraine , était toute glorieuse, toute confuse de se trouver la commère d'un duc. Le duc feignit de se tromper à son air de qualité : il ne pouvait croire que ma belle-mère fût la femme d'un épicier. Quelle joie me causa la naissance de mon fils ! J'étais fier d'avoir un héritier. Mon amour pour sa mère en redoubla. J'étais étonné de l'excès de tendresse que je me sentis , dès les premiers jours , pour Alphonse. Ce n'était plus seulement pour moi que je voulais conserver ma fortune , et rendre encore ma situation plus brillante , c'était pour ce cher enfant. Il fallait employer ma vie à lui préparer les moyens d'être un jour un personnage. En attendant , je me proposais d'aller le voir tous les jours , chez sa nourrice , qui habitait un faubourg de Paris. Que la Providence a été juste et bienfaisante de donner tant de force à l'amour paternel ! J'étais desséché par l'avidité , l'ambition et l'égoïsme ; je retrouvais tous mes bons sentiments en considérant mon fils. Cependant, malgré nos beaux projets, ma femme et moi nous allâmes peu voir Alphonse. Les affaires emportaient tout mon temps; 1rs

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plaisirs emportaient tout le temps de Lucile. Mais la nourrice, qui nous faisait de fréquentes visites, s'en retournait tout attendrie des caresses que nous avions prodiguées à son nourrisson , et des riches cadeaux que nous avions faits à elle-même. Quand la nourrice m'amenait mon fils, j'étais réellement un excellent père; dès qu'il était parti , je n'y pensais plus.

Mes intrigues , mes occupations , mes travaux se multipliaient. Le duc de S***, le parrain de mon fils, m'avait présenté à madame de Pompadour , et le roi m'avait remarqué parmi les courtisans de la marquise. Dès-lors je me crus un homme d'état ; je formai des projets de bien public ; je devins bienfaisant par ostentation ; j'affectai de protéger les gens de lettres et les artistes ; je brûlai de me faire un grand nom , et je crus bientôt y avoir réussi. J'avais mon service à la cour, mes intérêts dans les vivres, d'autres fonds à faire valoir; des ministres, de jolies femmes, des évêques et des financiers à cultiver, à ménager, à solliciter. Mon secrétaire Robineau n'était plus l'homme qu'il me fallait. Il avait du zèle et de l'application , et même , à ce que je crois , de la probité , depuis la leçon que je lui avais donnée ; mais , très-fort sur l'orthographe, il l'était peu sur les convenances. Tous les jours j'avais à souffrir de ses méprises. Il faisait des impertinences à un grand , ' et des politesses à un laquais. Je le grondais : le lendemain , il traitait en homme d'importance un petit commis que je voulais éconduire , et il renvoyait durement tel valet de chambre en crédit, à qui j'avais donné rendez-vous. Ma femme d'ailleurs le trouvait stupide. Dans une petite querelle de ménage, qui avait

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eu lieu en sa présence , il avait eu la maladresse de prendre mon parti. Je ne lui en avais pas su gré, et ma femme lui en garda rancune. Je congédiai Robineau. Pour le dédommager , je le fis entrer dans les aides à la direction de Paris; je lui persuadai que c'était un grand avantage pour lui de ne pas s'éloigner de moi ; je lui promis de ne pas le laisser long-temps à sa petite place, et il y resta. Je lui permis de venir me voir , et je lui fis souvent fermer ma porte. Ce bon garçon ne m'en voulut pas ; mais il en voulut beaucoup au nouveau secrétaire que je pris, et qui, dit-il, avait cabale pour lui souffler son emploi. C'était un jeune homme de vingt-six ans ; il se nommait Piaymond. Il m'avait été présenté par l'abbé Doriolis. Il était joli garçon ; il avait de l'esprit et de bonnes manières ; il avait fait ses études et composait de petits vers ; il savait varier les formules de son style , suivant les qualités et les fortunes des personnes à qui j'écrivais ; il était dévoré du désir de faire son chemin ; il était flatteur et il avait l'air d'être sincère. Je pensai bien que mon élégant et spirituel secrétaire ne manquerait pas de faire encore mieux ses affaires avec moi , que cet imbécille de Robineau ; mais au moins il les ferait avec grâce , avec adresse , et peut-être de manière à m'être utile à moimême. Raymond plut beaucoup à ma femme , et me voua un attachement à toute épreuve.

Ma femme et moi nous nous aimions toujours tendrement , mais nous nous disputions , comme si nous nous étions détestés. Je trouvais mille qualités à Lucile ; seulement elle était exigeante , acariâtre et capricieuse. Lucile ne concevait pas qu'il pût exister un

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homme qui lui convînt mieux pour mari : quel dommage que je fusse parfois avare et bourru !

Le i4 novembre, veille de la Saint-Eugène, quinze mois après mon mariage , j'avais eu le matin une querelle fort vive avec ma femme et j'étais sorti de trèsmauvaise humeur. Quelle fut ma surprise , en rentrant vers les huit heures du soir , de trouver toute ma maison illuminée, toute la famille de ma femme réunie , une brillante et nombreuse société, et mon salon transforme en théâtre! C'était mon secrétaire qui, depuis un mois, avait suggéré à ma femme l'idée de me donner une fête. Par les soins et l'activité de l'ingénieux Raymond , la fête était charmante. Ma femme joua le rôle d'une tendre et fuit le épouse , dans un petit drame touchant , qui avait été composé par Raymond et l'abbé Doriolis. Les couplets et les hommages ne finissaient pas. On dansa toute la nuit. Ma femme ne se souvenait plus de notre querelle du matin ; elle paraissait ivre d'amour pour moi. Je n'eus pas besoin de jouer la surprise , comme la plupart des maris et des pères à qui l'on donne des fêtes : le secret avait été bien gardé. Jetais ému jusques aux larmes ; je savourais la louange avec attendrissement. Je remerciais mon précepteur et mon secrétaire; je remerciais sur-tout ma femme. Toutà-coup , au milieu de la fête , je ne sais par quelle fatalité , je m'avise de penser à la pastorale qu'à une époque semblable j'ai jouée , à Châlons , devant cet honnête M. Durand , dont la femme eut bientôt tant de bontés pour moi , et mes regards se portent un moment avec inquiétude sur Lucile et sur Raymond. Je me hâtai de chasser les idées ridicules que ce souvenir

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me donnait. Je me livrai tout entier au bonheur d'avoir une si tendre épouse. Seulement quelques jours après , quand ma femme me demanda de l'argent , et quand sa femme de chambre me dit en secret que c'était pour payer l'illuminateur , le machiniste et l'orchestre , je trouvai que , dans sa tendresse pour moi , ma femme avait poussé la dépense un peu trop loin.

Le pauvre Robineau était venu me présenter ses hommages le jour même où l'on me donna cette belle fête. Ma femme avait voulu le renvoyer; mais le spirituel Raymond avait cru trouver en lui matière à un épisode. Quelques prétendus beaux esprits venaient d'inventer les mystifications. C'est l'art d'abuser de la crédulité de quelqu'un pour amuser les autres. Il ne prouve pas plus l'esprit de celui qui l'exerce, qu'il ne prouve la sottise de celui qui en est la victime. Raymond y mit de la cruauté. Sancho Pança n'éprouva pas plus de mésaventures chez la duchesse et dans son gouvernement , que Robineau n'en éprouva chez moi pour ma fête. Mon ami Mathelin avait été invité. Il n'y eut pas jusqu'à lui qui n'essayât de faire de l'esprit aux dépens du pauvre hère. Robineau entendit longtemps la plaisanterie, mais il finit par se fâcher; et comme sa colère redoubla les éclats de rire, il quitta brusquement la société, la rage dans le cœur, et jurant de se venger de Raymond.

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