CHAPITRE III
Voyage d'un Administrateur- général des vivres a Chdlons.
Je regardais comme fort important pour moi de voir M. de Limeuil avant tout le monde. J'avais pris mes mesures en conséquence. Un soir, pendant que je faisais la partie de M. Durand, et que sa femme et sa fille étaient occupées de je ne sais quel soin du ménage, on vint m'avertir tout bas que le courrier de M. de Limeuil descendait de cheval à l'instant même. Je me hâtai de me faire gagner mon argent, ce qui m'.arrivait presque tous les soirs, et ce qui était fort du goût de M. Durand, et saisissant le premier prétexte qui me vint à l'esprit pour sortir , je courus à la grande auberge du pays, où devait loger M. de Limeuil. En attendant, je causai avec son courrier. Ce garçon parlait fort avantageusement du mérite et de la fortune de son maître , et j'entrai en admiration de tout ce qu'il m'en dit.
Je laissai M. de Limeuil monter dans sa chambre, et , dès qu'il fut seul avec son secrétaire , je me fis annoncer. Je l'entendis répondre : « Eh quoi ! déjà un de « nos employés! A peine suis -je dans la ville, et déjà « l'on vient m'assaillir! Quand serai -je quitte de tout « ce tracas? Quel ennui! » Je conclus de cette excla-
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mal ion que mon homme, comme beaucoup d'autres, aimait beaucoup les bénéfices qu'il tuait de son métier, mais qu'il aurait bien voulu les recueillir sans peine et sans travail. Cependant je me présentai. « Je de- « mande pardon à monsieur l'administrateur, lui dis- « je, du dérangement «pie lui cause ma visite, et je «promets de ne pas l'importuner long-temps; mais « c'est un besoin pour mon cœur de lui exprimer ma « profonde reconnaissance. Puis-je oublier que c'est à « lui que je dois mon étal ! » — « Moi! je vous ai placé,» me répondit-il avec un peu d'humeur! » Cela se peut,» ajoutait -il en prenant -tout- à -Coup un air plus affable. « .l'ai l'ait beaucoup de bien dans ma vie. (Jui «étes-vous.' et comment vous ai-je placé?» — «Il y " a deux ans, répondis -je, sur la recommandation de mademoiselle Caroline. » — « Ah, ah! la petite Caaroline! une très-jolie fille, qui m'a mangé bien de «l'argent.» El à moi aussi, me dis -je tout bas. « Qu'est -elle devenue i, continua-t-il ? je l'ai perdue de « vue depuis mon mariage. Ktcs-vous son frère, son « oncle ou son cousin?» A. cette question le rouge me monta nu visage, il me prit un mouvement de fierté que j'eus peine à reprimer : «Sieur Eugène, me dis- « je, vous n'êtes plus le baron de Senneville. » J'évitai de répondre. Je m'abstins prudemment de faire mon éloge; mais je fis celui de M. Durand ; j'invoquai son témoignage; je me glorifiai de la confiance ju'il voulait bien m'accordér; je n'oubliai pas de faire de grandes politesses au secrétaire, qui était présent , et je pris congé de M. l'administrateur. C'en était assez pour que le lendemain , quand M. Durand présenta tous
ses employés à M. de Limeuil, je fusse traité, par ce dernier, comme un protégé de sa connaissance.
Mon premier et court entretien avec M. de Limeuil avait suffi pour me faire juger que c'était un financier tel qu'on en voyait beaucoup alors. Ils se faisaient une étude , un point d'honneur de ne point ressembler aux traitants de la fin du règne de Louis XIV et de la régence , dont les vices et les ridicules sont immortalisés par tant de satires , et sur-tout par la belle comédie de Turcaret. Leurs alliances avec les premières familles du royaume leur avaient donné de l'urbanité et ce qu'on est convenu d'appeler le bon ton ; mais ils avaient pris aussi l'arrogance, les grands airs et la fatuité des courtisans. Un jeune fermier-général, M. Helvétius, jouissait d'une réputation méritée de vertus et de talents ; il n'était pas un seul de ses confrères et autres gens d'affaires et de finance qui n'aspirât , sinon à l'imiter, au moins à faire croire qu'il l'imitait. Plusieurs n'avaient pas tout le goût qu'ils affectaient pour les lettres et les arts ; mais ils recherchaient , protégeaient , pensionnaient les artistes et les auteurs, et, voulant se donner un grand renom de bienfaisance et de générosité , il fallait bien que parfois ils fussent réellement généreux et bienfaisants. Ainsi ces vices si odieux et si communs, l'hypocrisie et la vanité, ont au moins ce bon résultat, qu'ils forcent à l'exercice de quelques vertus.
M. de Limeuil nous reçut avec un mélange de hauteur et de bonté qui toucha et intimida tout à la fois M. Durand. Ce bon M. Durand s'embarrassa dans ses compliments, et n'eu put achever que les deux pre-
mières phrases. Heureusement la seconde phrase exprimait toute l'estime qu'il avait pour moi. Je pris la parole. Ce fut moi qui présentai les autres employés, et qui, au nom de madame Durand, invitai M. l'administrateur à venir dîner et passer la soirée chez M. le garde-magasin. J'eus le bonheur d'être fort agréable à M. deLimeuil. A dîner, j'aidai madame Durand à faire les honneurs; au dessert, je fis chanter à mademoiselle Catiche des couplets à la louange du convive pour qui se donnait le festin. Il sourit, et prononça d'un air capable que les couplets n'étaient pas mal tournés. Il partit de là pour nous apprendre que Piron et Collé venaient souvent souper chez lui. Il y avait beaucoup de monde. Le désir de se trouver avec un administrateur-général des vivres l'avait emporté sur la répugnance que les gros messieurs et les hautes dames de la ville éprouvaient à venir dîner chez madame Durand. J'avais si bien préparé les choses, que, de tous côtés, mon éloge se faisait entendre directement ou indirectement. Après dîner, il y eut un petit concert impromptu. M. de Limeuil et moi nous y fîmes tour-àtour notre partie, et nous nous envoyâmes réciproquement de grands compliments. J'eus l'attention de mettre beaucoup de modestie à recevoir ceux qui m'étaient adressés. Pendant qu'on jouait , je causai avec M. de Limeuil et M. Durand; c'est-à-dire M. de Limeuil et moi nous causâmes devant Durand, qui se bornait à sourire et à laisser échapper quelques monosyllabes. Nous parlâmes chevaux, belles-lettres et jolies femmes. M. de Limeuil aimait à faire parade de ses connaissances, de son érudition et de ses galantes aventures.
Je me gardai de l'interrompre. Pendant qu'il parlait, je cherchais quel mot aimable et flatteur je pourrais lui glisser, au moment où il se tairait. Je fus heureux dans mes efforts; je parlai avec enthousiasme de Voltaire, et je lui donnai occasion de raconter la visite qu'il lui avait faite. Il paraissait las des coquettes de Paris : je vantai beaucoup les jolies femmes de Châlons , et je donnai quelques détails sur leurs mœurs et leurs ménages. Enfin je fis tout-à-fait la conquête de M. l'administrateur. Au moment où il se retira, je lui demandai la permission d'aller lui faire ma cour le lendemain ; il me l'accorda fort gracieusement. « A merveille , » me dit M. Durand , en me serrant la main , et les larmes aux yeux. (Ce bonhomme, depuis qu'il me connaissait, était devenu facile à s'attendrir. ) « A merveille , mon « cher ami; continuez comme vous avez commencé, « faites bien mon éloge à M. l'administrateur : ma place « et ma fille sont à vous. » La tendre madame Durand joignit ses remercîments à ceux de son mari , et j'en vis de plus significatifs dans les doux regards qu'elle me lança.
Le lendemain j'assistai au lever de M. de Limeuil. Au milieu de beaucoup de choses sérieuses ou légères qui furent l'objet de notre entretien, il s'avisa de se moquer des prétentions de madame Durand et de sa fille, et de traiter M. Durand d'homme épais et stupide ; je me mis à me moquer avec lui. Je ne crus pas être un ingrat : je m'égayais aux dépens de l'homme qui m'avait accueilli, qui me proposait sa fille, et dont la femme m'adorait; mais pouvais-je contrarier M. l'administrateur? Quel tort mes épigrammes faisaient-elles d'ailleurs à M. Du-
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rand? C'était ainsi que je raisonnais, comme s'il suffisait, pour échapper au nom d'ingrat, de ne pas ourdir de complots contre son bienfaiteur.
Huit jours se passèrent en fêtes perpétuelles , et je voyais avec joie que je faisais de grands progrès dans l'esprit de M. de Limeuil. Il est vrai que M. Durand et sa famille devenaient de plus en plus l'objet de nos railleries; mais je m'en consolais, en voyant combien de plus en plus j'étais goûté de M. l'administrateur et de son secrétaire, à qui je n'épargnais pas les civilités. Je ne sais si nos livres et nos écritures étaient bien en règle : M. de Limeuil parut fort content du service; il fit examiner nos livres par son secrétaire , et donna de confiance toutes les approbations nécessaires. M. Durand ne cessait de me remercier et de se féliciter d'avoir un ami comme moi.
Un matin , je confiai à M. de Limeuil le désir que m'avait manifesté M. Durand d'obtenir une grande place à Paris , de me faire avoir la sienne , et de me donner sa fille en mariage. Je ne lui dissimulai pas que la place, qui d'ailleurs me convenait très -fort, me semblerait un peu chère à ce prix. « Je le crois c bien , répondit légèrement M. de Limeuil , vous êtes « fait pour trouver beaucoup mieux. Mais ce bon M. Du- « rand ! est-il fou de songer à Paris. ? Le système de « la compagnie actuelle est de n'appeler dans la capitale K que des hommes qui aient de l'éducation , et même « de la naissance. Ce qu'il a de mieux à faire , c'est « d'exercer encore quelque temps sa place à Châlons , et « de se retirer. Nous n'entendons plus que ces mauvais « plaisants d'auteurs comiques rient et fassent rire aux
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« dépens des traitants et des financiers. » Je répliquai qu'à cet égard il y avait peu de danger, que les auteurs devenaient de jour en jour bénins , doucereux et pleins d'égards. J'étais affligé que M. de Limeuil n'eût pas une meilleure opinion de mon chef. Cependant je ne pus m'empêcher de faire la remarque qu'en effet M. Durand était bien vieux , et qu'il fallait des jeunes gens dans les places. Je ne crus pas encore être un ingrat, car je me hâtai de dire qu'après ses longs services, M. Durand méritait une belle retraite, et j'eus le bonheur de voir que M. de Limeuil pensait absolument comme moi. J'étais charmé d'ailleurs que messieurs les administrateurs ne voulussent , dans les grands emplois, que des hommes qui eussent de la naissance et de l'éducation. Je crus que le moment était favorable pour révéler à M. de Limeuil que j'étais fils de M. le baron de Senneville , que j'avais été réduit à entrer dans les vivres, par suite de malheurs dont je lui racontai une partie. Il reçut fort bien ma confidence: car je piquai son amour-propre. Je me considérais comme son ouvrage; c'était lui qui m'avait tendu la main dans ma détresse; il me serait bien doux de devoir à son amitié protectrice mon retour au rang pour lequel j'étais né. Il me jura que je pouvais compter sur lui; il se rappelait fort bien ma famille; il prétendit que la famille de sa femme était alliée à la mienne, et je me gardai de le démentir. En le quittant, je fis part à son secrétaire des belles dispositions où je l'avais laissé. Je priai le secrétaire de m'accorder sa protection : il me la promit. C'était un homme d'un certain âge qui songeait beaucoup à ses intérêts. Je lui fis en-
tendre que mon défaut n'était point d'être ingrat. Je l'étais déjà pourtant. J'avais beau me répandre en phrases de reconnaissance envers M. Durand , et m'apitover sur le sort qu'on lui réservait ; je venais réellement de me servir de lui comme d'un marchepied pour monter à sa place. Il est vrai que, me faisant illusion, je trouvais des motifs personnels aux services qu'il m'avait rendus, et que je croyais m'être acquitté par mes complaisances. J'allai même jusqu'à me persuader que c'était M. Durand qui était mon obligé. Enfin, pour m'excuser, je me répétais ce vieil adage, que presque tous les hommes mettent si bien en pratique : il faut d'abord songer à soi. De toute façon, on donnera sa retraite à INI. Durand. Autant vaut-il que ce soit à moi qu'on donne la place. Ainsi l'on n'a pas la volonté d'être ingrat; mais on est bien volontairement avide et ambitieux, et l'on devient ingrat, sans s'en apercevoir. On commence par de grandes et sincères promesses de reconnaissance, qui ne coûtent aucun effort; le difficile est de les tenir, et l'on ne manque jamais d'obstacles, d'excuses et de prétextes pour s'y soustraire.
M. de Limeuil partit. Je crois que , de retour à Paris, au milieu des plaisirs et des affaires, il m'aurait bien vite oublié. Mais, un mois après son départ, j'envoyai à son secrétaire un chevreuil des Ardennes et un gros panier de vin d'Aï, avec une lettre remplie de protestations et de belles promesses. Quinze jours après ma lettre , M. Durand fut révoqué. Je fus nommé à sa place.
La forme de la révocation était fort honorable
pour M. Durand. On appréciait ses longs et bons services ; on croyait qu'à son âge il avait sur-tout besoin de repos; on lui donnait pour retraite une petite place de commis vérificateur à la direction de Metz. Mais quel coup de foudre pour ce galant bomme, qui se flattait d'aller à Paris ! Je dois avouer que sa douleur me pénétra. Je ne me fis point de reproches ; je rie croyais pas mètre mal conduit ; et je fus sincère dans les témoignages d'intérêt que je lui prodiguai : seulement, j'y mis un peu d'exagération; car j'offris de ne pas accepter la place, j'offris d'employer tous mes efforts pour le faire réintégrer. Ce fut lui-même qui m'arrêta. Prenant de plus en plus l'habitude de s'attendrir, il me fit sentir, les larmes aux yeux, que ma démarche ne servirait à rien qu'à faire arriver à Châlons un nouveau personnage. Il était touché de la pari que je prenais à son malheur. Cela ne changeait rien à ses projets. Il avait acquis une petite fortune fort jolie, et il m'offrait encore sa fille. Mais madame Durand, plus clairvoyante que son mari , me reprocha durement ma conduite. Il était évident à ses yeux que, pendant le voyage de M. de Limeuil , je m'étais emparé de lui , que j'avais desservi mon chef, et que sa révocation était mon ouvrage. Cette sortie éclaira M. Durand, d'autant plus que j'avais écouté très-froidement l'offre qu'il m'avait faite de sa fille. La colère prit la place de l'attendrissement, et tous deux m'accablèrent des noms les plus odieux, en ayant soin de vanter et de grossir les bienfaits dont ils m'avaient comblé. Je leur répondis majestueusement par ce fameux vers :
Un bienfait reproché tint toujours lieu d'offense. Tome X. 3
Ah ! si Racine avait pu prévoir l'abus que des ingrats pouvaient faire de cette belle sentence si bien exprimée , je crois qu'il en aurait fait le sacrifice. Le ressentiment de M. Durand, qui me paraissait injuste , m'empêcha de sentir mes torts. Nous nous brouillâmes tout-à-fait. Il partit pour Metz. Je pris possession de sa place , et pour me prouver à moi-même que je n'étais pas un ingrat, j'envoyai des marques de ma reconnaissance au secrétaire de M. de Limeuil. Il est vrai que je comptais encore sur les bons offices de ce protecteur subalterne.