‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 21 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Eugène a des doutes fâcheux qui sont bientôt dissipés.

Huit ou dix jours après ma fétc je reçus une lettre anonyme pleine de respeet , mais où l'on m'annonçait fort respectueusement que mon secrétaire était trèsbien avec ma femme.

On se dit à soi-même qu'il faut mépriser les lettres anonymes; mais on ne les méprise pas, et l'on ment quand on dit aux autres qu'on n'en a fait que rire. On les déchire pour les oublier, et l'on s'en souvient. C'est ce qui m'arriva ; j'en étais tourmenté malgré moi.

La nourrice de mon fils habitait le faubourg du Roule. Un jour, n'ayant apparemment rien de mieux à faire, j'étais allé voir mon fils; ma femme n'avait pas pu m'accompagner. Un de mes gens vint me dire qu'un commis aux aides, qui exerçait dans le quartier, avait reconnu ma voiture et désirait avoir l'honneur de me parler. « Un commis aux aides ! m'écriai- je, et « que peut-il y avoir de commun entre un commis aux « aides et moi? » — « Il prétend qu'il a un secret de « la dernière importance a révéler à monsieur. » — « Qu'il vienne. » C'était Robineau. Je passai avec lui dans une chambre voisine, et là, l'officieux Robineau, après beaucoup de protestations gauches et timides, me demanda si je n'avais pas reçu une lettre anonyme.

ET GUILLAUME. i/ji

s Oui, lui dis -je, sauriez -vous quel est l'infâme qui « s'est permis de l'écrire? — Eh mais, M. le baron, « reprit-il un peu déconcerté, si ce n'était pas un in- « famé.... si c'était un homme plein de zèle, de dé- « vouement et de reconnaissance !.... » — « Plein de « zèle et de reconnaissance ! Serait-ce vous ? » — « Je « ne dis pas cela. Cependant il y a des choses si délica- « tes! Malgré la pureté de ses intentions, quelquefois « on craint de signer, et l'on se croit obligé de contrece faire son écriture.» Je l'interrompis, je le pressai, je le menaçai, je le flattai; il m'avoua qu'il était fauteur de la lettre. Pour se justifier, il m'apprit tout ce qu'il avait découvert depuis le jour de ma fête. Dans son désir de se venger, il s'était fait l'espion assidu de Raymond et il avait appris des choses...! a C'est made- « moiselle Marthe , la femme de chambre , qui mène « toute l'intrigue, me dit-il; M. le baron peut l'interro- « ger , il faudra bien qu'elle lui dise la vérité. Ce n'est « pas, ajoute Robineau, que je croie madame la ba- « ronne aussi coupable que les apparences semblent «l'annoncer; mais votre petit M. Raymond!.... C'est « un monstre. » Je fus consterné de la nouvelle ; je n'y pouvais croire, et cependant Robineau me donnait des détails si positifs! « Oui, je suis trompé, m'écriai- je, « rien n'est plus clair. » Alors en rapprochant toutes les époques, il me sembla prouvé que c'était le jour même de cette fête où ma femme avait étalé tant de beaux sentiments pour moi , qu'elle m'avait fait porter pour la première fois ce vieux nom si commun à la cour, à la ville, au village, auquel tant de maris se résignent, dont quelques-uns se fâchent, dont quelques autres s'accommodent et tirent parti.

i4s EUGÈNE

Je me hâtai de retourner chez moi. J'étais furieux; je voulais me séparer de ma femme, la reléguer dans ma terre , la faire enfermer dans un couvent ; mais quel éclat, quel scandale! Sa famille ne peut-elle pas intervenir? J'ai un (ils; on ne peut pas me forcer à rendre la dot; mais ne peut-on pas plaider, m'afficher aux yeux de tout Paris comme un sot mari? Je voulais me battre contre Raymond, le faire périr sous le bâton; je songeai à le faire enfermer par ordre du roi ; j'en étais le maître. Pendant tout le cours du règne de Louis XV, l'autorité résida réellement dans les mains de ses maîtresses et de ses ministres. Les grands et leurs subalternes en abusèrent trop souvent pour des vengeances particulières. On dit même que plus d'une femme trouva le moyen de se délivrer de son mari par une bonne lettre de cachet. J'avais assez de crédit auprès de quelques puissants pour en obtenir une qui me délivrât de mon secrétaire. Ce fut cette faculté de me venger qui le sauva. « Eh quoi! je punirais avec tant « de barbarie ce malheureux jeune homme bien moins « coupable que ma perfide moitié ! Et dans ce siècle v< où tous les maris sont d'une telle complaisance que « plusieurs protègent et caressent l'amant, et même « les amants de leur femme , j'irais me donner le ridi- « cule de me fâcher! Maudit soit cet abbéDoriolis, qui « m'a procuré pour secrétaire ce petit fat de Raymond, « qui m'a fait épouser mon innocente Lucile ! Il semic ble que cet honnête homme ait été mis au monde « pour m'amener tous les malheurs ! Maudit soit ce « Robineau , qui s'est mêlé de m'apprendre ce que je « n'avais pas besoin de savoir. Mais quoi ! Robineau m'a-

« t-il dit la vérité? n'a-t-il pas pu se tromper? n'a-t-il « pas voulu me tromper? Il déteste Raymond; il en « veut à ma femme. Ma femme est étourdie , inconsé- « quente ; mais elle est vertueuse , elle m'aime , elle me « respecte, elle me craint au moins. » Telles étaient les pensées qui m'agitaient avant d'interroger mademoiselle Marthe. Celle-ci soutint l'interrogatoire en femme de tête. Elle nia tout avec opiniâtreté, s'indigna de ce que M. le baron pût la croire capable de se prêter à de pareilles intrigues, s'emporta contre les méchants et me vanta les vertus de ma femme et son amour pour moi. Ma fureur commençait à s'apaiser ; ma confiance commençait à renaître. Je n'en étais pas moins décidé à renvoyer Raymond; mais cela suffisait- il? « Le petit « fat ira partout s'égayer à mes dépens, comme un « clerc qui sort de chez un procureur marié à une « jolie femme ; il calomniera ma chère Lucile. » Je dissimulai. Je fis avoir à Raymond une assez belle place en province , et ce ne fut qu'après son départ que j'eus une explication avec ma femme.

Au lieu d'être confuse , elle parut révoltée de mes soupçons , elle m'appela tyran ombrageux et jaloux ; puis elle fondit en larmes; elle voulait se tuer, elle voulait me quitter; elle se regardait comme la femme la plus malheureuse; elle n'aimait que moi, et j'avais l'injustice de la soupçonner, de l'accuser, de croire à des calomnies , à de faux témoignages de valets ! Je ne doutai plus de sa vertu. Toute ma colère se tourna contre le calomniateur Robineau; mais ce pauvre garçon me fit de si grandes protestations et jura avec tant •le bonne foi qu'il n'avait été poussé que par le zèle

i44 EUGENE

et la reconnaissance, il me félicita avec tant de sincérité de ce que j'avais reconnu L'innocence de ma femme , que je me contentai de lui recommander d'être plus circonspect à l'avenir, et que je lui laissai croire qu'il pouvait encore compter sur ma protection. Il avait espéré tirer un meilleur parti de ses révélations; il comptait rentrer dans sa place; il se consola de son mauvais succès en pensant qu'au moins il s'était vengé de Raymond.

Rassuré sur la vertu de ma femme, je crus devoir profiter de celte occasion pour lui faire un beau sermon. Je continuais, sans m'en douter, de représenter au naturel les ridicules si bien saisis par Molière, et je ne ressemblais pas mal à l'Arnolphe de l'Ecole des femmes, en recommandant à Lueiie d'éviter les jeunes gens , de s'occuper de son fils , de ne pas lire de romans, et d'avoir sans cesse devant les yeux que le monde est prêt à donner les plus malignes interprétatations aux actions les plus innocentes. Ma femme, qui n'était plus une Agnès, m'écouta d'un air impatient et distrait.

Je pris pour secrétaire un homme de cinquante-six ans, marié, petit et laid. Il ne songeait qu'à se faire une petite fortune. Il aimait les bourriches et les cadeaux, comme le secrétaire de M. de Limeuil. Il ne faisait pas de vers, et il ne me donna pas de fête. Malgré moi cependant quelques soupçons renaissaient encore de temps en temps clans mon esprit. Je crus devoir exiger que ma femme renvoyât sa femme de chambre comme j'avais renvoyé mon secrétaire : elle y consentit.

Quelques jours après notre explication , Lucile me déclara qu'elle était grosse une seconde fois. Je parus fort joyeux de la nouvelle ; mais elle me donna fort à penser. J'avais beau me proposer d'avoir pour l'enfant que ma femme allait me donner la même affection que pour Alphonse , je me sentais d'avance pour cet enfant une espèce d'antipathie. Pendant sa grossesse, ma femme ne me donna aucun sujet de plainte ; mais j'avais pris avec elle une humeur triste et revêche. Il en résulta qu'elle-même devint froide et indifférente ; je cherchai, je trouvai des distractions. Je ne manquai pas une occasion, devant sa mère ou ses parents, de gronder ou de prêcher ma femme ; elle était piquée et se plaignait souvent de ce que je m'obstinais à la traiter encore en petite pensionnaire de couvent. Elle accoucha d'une fille. Je m'inquiétai peu du parrain et de la marraine. Ce furent M. de Saint-Claude, mon beau-père, et sa sœur d'Orléans. L'antipathie involontaire que j'avais eue pour ma fille avant sa naissance ne fit que se fortifier. Elle n'avait aucun de mes traits , et je lui trouvais une ressemblance malheureuse.

Ma fille était dans sa deuxième année, lorsque Guillaume fit un voyage à Paris avec sa femme et ses deux enfants.

TomeX. \0

Page 1