CHAPITRE VIL
Voyage de Guillaume à Paris.
Guillaume ayant bien voulu se charger d'être mon régisseur, je n'avais pas négligé ma correspondance avec lui. Mes lettres ne renfermaient que des détails d'affaires : seulement je les terminais par quelques protestations d'amitié. Je lui marquais en deux mots que je continuais d'être heureux dans mon ambition et dans mon ménage , et j'avais pris l'habitude de le presser toujours de venir s'établir à Paris. Quelquefois cependant je pensais que , s'il se décidait à suivre mes conseils , je serais fort embarrassé de trouver un homme qui me convînt pour gérer mes biens en Normandie. Ces instances réitérées, le désir de surveiller l'éducation de son fils, peut-être un petit grain d'ambition avaient un peu changé les dispositions de Guillaume. Sa femme qui n'avait jamais vu Paris, qui, satisfaite de son sort , en désirait un meilleur pour ses enfants , n'était pas éloignée d'approuver que son mari quittât la province. Dès que son fils fut en âge d'entrer au collège, Guillaume vint donc à Paris avec sa famille. N'étant pas encore décidé à ne plus retourner à Coutances, il s'était gardé de se défaire de sa manufacture. Il avait mis à la tête de sa maison ce jeune Dervière , son commis , qui continuait de mériter sa confiance. Mon cousin César n'avait pas vu partir Guil-
laume sans quelque chagrin : craignant l'isolement où il allait se trouver , il fut un moment tenté d'accompagner ses amis. Mais l'embarras dfun déplacement et la nécessité de prendre de nouvelles habitudes l'arrêtèrent. La connaissance qu'il avait du caractère de Guillaume et de celui de Laure lui persuada qu'ils ne tarderaient pas à se lasser de Paris , et il aima mieux attendre leur retour.
Malgré les offres que j'avais faites à Guillaume pendant mon voyage de Normandie , il comptait descendre dans un hôtel garni. Il craignait de me causer de l'embarras , en s'établissant chez moi avec toute sa famille; mais je mis de l'orgueil à le presser de ne pas prendre d'autre logement que le mien. Ma femme ellemême, quoiqu'elle ne se sentît pas une grande inclination pour ma cousine Laure, lui écrivit une lettre bien affectueuse pour lui annoncer qu'elle se fâcherait, si Guillaume n'acceptait pas l'appartement d'ami que nous lui proposions. Il fallut bien qu'ils cédassent à nos instances. Il y eut à leur arrivée, de ma part et de celle de ma femme , une grande profusion d'amitiés à Guillaume, à sa femme et à ses enfants. Mais huit jours étaient à peine écoulés, qu'il y avait des deux cotés de la gêne, de la contrainte et de la froideur. Livré au monde et aux affaires, après avoir cherché à éblouir mes hôtes par mon luxe et trois ou quatre grands dîners donnés à leur intention, je les négligeai. Ma femme trouvait à Laure une tournure provinciale; je trouvais que Guillaume s'était un peu rouillé dans sa petite ville. Quoique sa fille fût encore jeune , Laure craignait que le ton de ma femme et de ma maison ne
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fût dangereux pour son Emilie. Guillaume, décidé à passer quelques mois au moins à Paris, prit un logement dans le voisinage de Duverdier. Ma femme fut enchantée d'en être délivrée. Je ne cherchai pas à le retenir; mais je ne cessai pas de l'encourager à rester à Paris et de lui promettre mes services et mon appui.
Guillaume avait revu avec un vif sentiment de joie Duverdier et sa femme. Ma cousine Laure les voyait pour la première fois; mais elle en avait entendu parler si souvent a son mari! elle aimait ces bonnes gens sans les connaître : elle les aima bien plus quand elle les connut. Elle s'attacha tout d'un coup à madame Duverdier, et goûtant chaque jour davantage son bon esprit, son bon cœur et son caractère aimable , elle se rappelait , avec une certaine reconnaissance pour son mari, que madame Duverdier était cette Louise dont Guillaume, dans sa jeunesse, avait pris la défense avec tant de chaleur , et qu'il n'avait tenu qu'à lui d'épouser. Louise, en voyant Laure tendre épouse, tendre mère, belle, aimable et sensée, avait la modestie de ne pas s'étonner que Guillaume lui eût préféré ma cousine. Le fils de Duverdier, avocat comme son père, était déjà marié, et père d'un enfant de trois ans, nommé Charles. Le fils et la fille de Guillaume faisaient jouer le petit Charles, et cet enfant avait conçu pour eux la plus vive amitié. Le fils de Duverdier tenait ce qu'il avait promis dans son enfance : il continuait d'être étourdi, vif et bon comme son père. Comme son père, il exerçait sa profession avec honneur , et sans faire fortune.
Guillaume , dès le lendemain de son arrivée, était allé au collège d'Harcourt. Il m'avait pressé d'y venir avec lui. Il se faisait une idée délicieuse de retourner avec moi dans cette maison qui devait nous rappeler tant d'heureux souvenirs. Je lui avais promis de l'accompagner. Je ne sais quelle affaire que je croyais bien plus importante m'en empêcha. Guillaume retrouva , dans le proviseur et dans presque tous les professeurs , d'anciens camarades, d'anciens compatriotes; car c'étaient d'anciens boursiers qui s'étaient distingués dans leurs études, et par conséquent des Normands. Avec quel transport ils avaient embrassé Guillaume , quand il s'était fait reconnaître à eux! Guillaume me raconta, le lendemain , qu'il avait parcouru avec une joie d'enfant les classes , les dortoirs , les réfectoires ; que , malgré ses quarante-cinq ans , il avait voulu jouer encore une partie de balle dans cette cour où jadis il avait obtenu des succès si brillants. Il avait appris là des nouvelles de presque tous nos anciens camarades; il avait donné des larmes à plusieurs que la mort avait frappés; parmi ceux qui vivaient, quelques-uns étaient heureux, d'autres étaient dans la peine. Guillaume projetait de les secourir de tous ses moyens. Malgré la sécheresse de mon ame , j'étais attendri du récit que Guillaume me fît de sa visite au collège. Je m'engageai vivement à me mettre de moitié dans les secours de tout genre qu'il se proposait d'offrir à ceux de nos anciens condisciples qui pouvaient en avoir besoin. Mais j'étais si distrait par les affaires, ma femme et moi nous faisions une dépense si considérable , que
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Guillaume remplit seul l'engagement. Guillaume aurait rougi de vouloir, à l'exemple de quelques riches, usurper le bien des pauvres, en sollicitant une bourse pour son fils; mais persuadé que l'éducation commune est la plus propre à former des hommes, il se garda de donner un précepteur particulier à son fils : il le mit au quartier des pensionnaires. Il était tranquille en le laissant au collège; Guillaume était si aimé, si honoré dans la maison , qu'il voyait un père pour son fils dans chaque professeur, dans chaque maître d'études. Sa femme, qui s'était empressée d'inviter à dîner dans son nouveau logement M. le proviseur, le professeur, et le maître de quartier de sixième, leur recommanda vivement son fils, et le jeune Eugène Delorme profita, comme jadis son père en avait profité, des bons soins qui lui furent prodigués et de l'éducation qu'on reçoit dans l'université de Paris.
Guillaume, encouragé par mes belles promesses et mes offres de service, désirant ne pas quitter la ville que son fils allait habiter pendant plusieurs années , jaloux de plaire à sa femme et sentant fermenter en iiaraéme quelque germe d'ambition , songeait sérieusement à s'établir à Paris; mais avant de renoncer à sa manufacture, il voulait être certain d'un emploi dans la finance ou dans quelque département du ministère. Il comptait sur moi pour l'obtenir. Dans nos premiers entretiens, tout me parut facile, grâce à ses talents et à ma volonté sincère de le servir ; mais le soin de mes propres affaires absorbait toute ma chaleur c* toute ma vivacité; je me trouvai involontairement froid et
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nonchalant pour Guillaume. S'agissait-il de moi, je ne connaissais pas d'obstables. Fallait - il solliciter pour mon ami , je voyais mille difficultés ; j'avais mille excuses : j'étais rentré tard ; j'avais besoin de repos ; je craignais de me compromettre ou d'user mon crédit. Plusieurs occasions se présentèrent : je crus devoir mes recommandations et mes démarches à d'autres amis qui pouvaient m'être utiles à moi-même par eu\ ou par leurs protecteurs. J'allai plus loin ; non content de servir d'autres amis au préjudice de Guillaume, je servis des ennemis que je craignais et que je voulais apaiser : « Guillaume, me disais-je, est trop mon ami « pour m'en vouloir , même quand il reconnaîtrait a que j'ai quelques torts envers lui. Les autres , loin a de me pardonner un tort, me puniraient de mon « indifférence. Espérons qu'il se présentera quelque « moyen de placer Guillaume, sans que j'aie à lui « préférer quelque ami dont je pourrais avoir besoin, « ou quelque ennemi en état de me nuire. » Le bon Guillaume ne prenait pas d'humeur, sentait la force des excuses que je lui alléguais et ne s'apercevait pas de mes subterfuges. Il avait même une telle confiance en moi , que s'il m'arrivait de lui laisser entrevoir la vérité, il m'approuvait , trouvait tout naturel que je servisse avant lui des gens qui pouvaient m'être utiles , et me trouvait généreux de servir, de préférence à lui, des gens dont j'avais à me plaindre. Il n'y a pas de danger à négliger les bonnes gens.
Cependant les jours, les semaines se passaient, et Guillaume, qui ne cherchait pas d'autres protecteurs que moi, n'était pas plus avancé que le jour de son
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arrivée. 11 en conçut quelque chagrin; mais bientôt , comparant son sort au mien, voyant croître, avec ma fortune , mes embarras , mes inquiétudes et mes ennuis, me voyant jeté dans des intrigues qui lui répugnaient, il se consola de ne pas réussir.
Ma défiance et mon mépris pour l'espèce humaine marchaient toujours en croissant. Je les confiais à Guillaume. «Vois, lui dis -je , comme dans les affai- « res , dans les plaisirs, dans toutes les relations des « hommes entre eux , on a presque universellement « adopté un système de finesse et de fausseté. Deux « hommes du monde qui traitent ensemble de quel- « que objet me représentent deux hommes qui se bat- « tent, toujours en garde, faisant des feintes et prêts « à la parade : celui qui parle cache ses véritables in- <c tentions, affecte de ne pas se soucier de ce qu'il con- « voite ardemment. Celui qui écoute, au lieu de croire « à ce que l'autre lui dit, cherche à deviner ce qu'il < veut taire, ce qu'il pense, le but où il tend, et qui « se trouve souvent le contraire du but vers lequel il « parait tendre. Je suis franc, vous dit tel personnage: « croyez qu'il va mentir ; je suis honnête homme : « craignez qu'il ne soit un fripon ; je suis simple et « sans détours : croyez qu'il est fin et tortueux. » Guillaume s'affligeait de m'entendre parler et penser de la sorte ; et quelquefois forcé , par les nombeux exemples qui frappaient ses yeux , de reconnaître qu'il fallait se défier de beaucoup d'hommes, il s'effrayait d'avoir déjà fait quelques pas dans la route où j'étais engagé. Je vantais mon indépendance : il me voyait esclave des grands et de leurs valets. Je vantais ma
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franchisse, parce que j'étais courageusement véridique avec mes inférieurs : il me voyait dissimulé avec mes égaux, et le pire de tous les flatteurs avec ceux qui étaient au-dessus de moi, puisqu'il m'arrivait souvent d'ériger leurs vices en vertus. J'étais né paresseux, aimant beaucoup mes aises : il me voyait , pour faire ma cour, prolongeant mes veilles, accablé de fatigues, et levé souvent avec le jour. Je faisais le despote, l'homme impérieux, l'homme à caractère : il me voyait fléchir comme un roseau. D'un autre coté, sa femme sentait son ambition s'amortir par degrés. Elle n'en avait jamais eu que pour ses enfants; elle ne tarda pas à se convaincre que , même pour leur bonheur , il était à souhaiter que Guillaume ne sortît pas de son état. Avec de l'éducation et de la fortune, son fils ferait toujours son chemin. Devait-elle ambitionner pour sa fille un de ces brillants partis qui ne se trouvent qu'à Paris? Non; elle commençait à penser que son Emilie serait bien plus heureuse en épousant, comme sa mère, un honnête négociant de Coutances. Elle avait été d'abord enthousiasmée des plaisirs de Paris, de mes prévenances, des politesses de ma femme, et de celles de tous les gens qui fréquentaient ma maison; mais elle vit bientôt tant de fatuité chez les uns, tant d'importance , d'envie et d'égoïsme chez les autres , tant de coquetterie , de médisance ou de pruderie chez la plupart des femmes qui faisaient la société de Lucile , qu'elle n'était à son aise qu'avec madame Duverdier. Née bonne et franche , elle se sentait gênée et conirainte dans le monde ; forcée de taire ou de dissimuler sa façon de penser , elle se trouvait dépaysée ; elle
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craignait que sa fille ne prît le goût de la parure et
de la dissipation : elle regrettait sa province.
Enfin j'accours un matin tout fier et tout joyeux chez Guillaume, et je lui offre un emploi que le hasard venait de mettre à ma disposition. 11 se présente peu de concurrents pour l'obtenir, mais je crois pouvoir me permettre de me faire valoir , en disant qu'il y en a beaucoup ; il est peu lucratif et fort pénible , mais Gui lia unie est assez riche pour ne pas chercher les émoluments ; c'est moi dont Guillaume se trouvera le subordonné, et mon amitié pour lui ne lui laissera pas apercevoir qu'il a un supérieur; Guillaume ne craint pas le travail, et, quelque obscure qu'elle soit, cette place est un chemin ouvert à des emplois plus honorables. Guillaume, ne voyant que la preuve d'amitié que je lui donne , sensible à la joie que je manifeste de pouvoir enfin lui être utile , n'envisage point les désagréments de l'emploi; il me remercie, il accepte; mais bientôt se repentant d'avoir accepté, il me fait part des reflexions qui l'agitent depuis quelques jours; il me demande du temps avant de se décider ; je le presse, j'ai l'air tantôt piqué, tantôt affligé de son hésitation; je lui peins l'avenir qui s'ouvre devant lui; il n'en est pas ébloui, mais par amitié, par délicatesse , pour ne pas m'offenser, il met plus de faiblesse dans ses objections; je lui arrache une espèce de con- -tutement, et je sors, en me donnant des airs de bienfaiteur et d'ami généreux.
Le lendemain, de bonne heure, Guillaume se présente chez moi. « Mon cher Eugène, me dit-il, je « viens encore te remercier , mais te déclarer positive-
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« ment que je n'accepte pas l'emploi que tu m'as pro- « posé. Ne me gronde pas, ne me boude pas; je ne « mets pas d'orgueil dans mon refus. Je ne suis plus « cet enfant glorieux qui te jurait au collège que « jamais il n'aurait recours à toi : il me serait doux « de devoir quelque chose à mon ami ; mais encore « faut-il que le service convienne à celui à qui il est « offert. Toute ambition n'est pas morte dans mon cœur; « mais il m'est démontré que j'aurais tort de tourner « mes désirs vers les grands emplois qui font l'objet « de tes recherches. C'est le résultat de mes propres « réflexions et de celles de ma femme , auxquelles je « me fais un plaisir et quelquefois une gloire de céder. « Elle ne se repent pas de son voyage à Paris ; mais « elle est revenue de sa fantaisie de s'y établir. Je re- « tourne à Coutances voir ma manufacture et ton « cousin César. N'insiste pas pour me retenir; ma ré- « solution est prise , et je n'en changerai pas. » J'essayai vainement de le détourner de son dessein. Il me fit ses adieux, et me recommanda son fils, qui était au collège.
Guillaume devait partir le lendemain. Dans la journée il lui fut fait une offre plus belle. Comme je l'ai dit, il n'avait pas cherché d'autres protecteurs que moi ; mais il s'était acquis un nom dans le commerce. Depuis son arrivée à Paris, il avait lu à Duverdier quelques-uns de ses ouvrages sur les moyens de perfectionner nos manufactures. Guillaume ne voulait pas les publier; mais il désirait qu'ils fussent connus du ministère. Duverdier, enthousiasmé, lui avait demandé la permission de les communiquer à l'un de ses clients.
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Celui-ci les avait fait parvenir à M. de Laverdy, nommé récemment contrôleur-général. Frappé du mérite de ces écrits, et connaissant déjà Guillaume de réputation, M. de Laverdv fit une démarche auprès de lui, et reclama ses services, en lui proposant une place au contrôle général; Malgré sa répugnance, Guillaume serait entré au contrôle général , s il avait cru pouvoir y être plus utile à l'état que dans sa manufacture. Il vint me consulter. Je l'écoutai fort attentivement; puis tout- à- coup, croyant voir dans sa confidence un nouveau moven d'augmenter ma fortune, je lui rappelai ses discours du matin; je l'encourageai dans son projet de refuser; je lui peignis les charmes de la vie qui l'attendait à Coutances , les désagréments attachés aux grands emplois, que lui-même m'avait si bien fait sentir, et je finis parle prier de solliciter pour moi ce que je lui conseillais de refuser. Guillaume sourit sans me répondre. Je continuai, en lui expliquant que je ne lui demandais d'autre service que de me présenter à M. le contrôleur-général. Il y consentit. Il fit plus; il tâcha de me gagner la confiance du ministre. Ses efforts furent inutiles. C'était l'auteur des écrits qui l'avaient frappé que M. le contrôleur-général avait voulu placer. J'eus quelque dépit de voir qu'on fît plus de cas des talents de Guillaume que des miens. Je m'en consolai bientôt, en voyant mon crédit s'augmenter de jour en jour près du duc de S***, le parrain de mon fils.
Cette circonstance avait retardé le départ de Guillaume. Il pria M. de Laverdy , que son refus avait fort affligé, de vouloir bien garder les ouvrages qui lui avaient valu des suffrages aussi honorables. Ce serait un
grand bonheur pour lui , dit-il au ministre , d'apprendre dans sa province que quelques-unes de ses idées avaient été jugées utiles et praticables. « Mon cher Eugène, « me dit Guillaume , en partant et me serrant tendre- « ment dans ses bras, je t'ai vu avec peine, dans nos « fréquents entretiens, annoncer la mauvaise opinion « que tu as de tous les hommes. Ah! du moins, fais « une exception en ma faveur. Crois-moi : si jamais il « t'arrive quelque malheur, je saurai te prouver qu'on « peut encore compter sur des amis. »
De retour à Coutances , pour donner de l'aliment à son ambition , Guillaume sollicita l'honneur d'être nommé maire de la ville. Universellement considéré , il n'eut pas besoin de cabales pour réussir. Il se conduisit et se conduit encore dans cette paternelle magistrature en homme d'honneur, en homme de bien.
J'avais promis à Guillaume d'avoir pour son fils tous les soins d'un père. Dans les premiers mois, j'envoyai quelquefois chercher ce jeune homme pour passer ses jours de congé avec moi ; mais bientôt je n'y pensai plus. Duverdier et sa femme avaient aussi promis à Guillaume et à Laure leurs bons soins pour le jeune Delorme : ils furent fidèles à leurs promesses. Madame Duverdier traitait le fils de Guillaume comme son propre enfant , et donnait exactement de ses nouvelles à sa mère, avec qui elle était entrée en correspondance. Tous les ans Duverdier et sa femme allaient passer les vacances chez Guillaume et lui menaient son fils. Pendant ces vacances, en sa qualité d'avocat de Paris, et pour se tenir en haleine , Duverdier donnait p;ir-ci par- là quelques consultations aux habitants de
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Coutances; et l'on prétend que, grâce à lui, il y eut moins de procès dans cette ville de Basse-Normandie. Mon cousin César prit M. l'avocat Duverdier en grande affection, car il possédait bien ses auteurs. Cependant ils se disputaient fréquemment, et César trouvait que la haute estime de Duverdier pour Cicéron le rendait injuste envers Horace.
Comment aurais -je pu m'occuper du fils de Guillaume? à peine avais-je le temps de m'occuper de mes enfants. Quand les bonnes et les nourrices me les amenaient , dans ma préférence pour Alphonse , je le gâtais, je cédais à toutes ses fantaisies; dans ma prévention contre sa sœur , je la grondais , comme si la pauvre enfant eût pu m'entendre. Ma femme, apparemment par cet esprit de contrariété qui règne dans beaucoup de ménages, prit Alphonse en haine et conçut une grande affection pour sa fille. Qu'on juge sous quels auspices commençait leur éducation! Alphonse, dès son enfance, me dominait et se moquait de sa mère. A peine la petite Lucile put-elle entendre et répondre , qu'elle me craignit, se cacha de moi , et s'entendit avec sa bonne pour me tromper.