CHAPITRE PREMIER
La médisance s'exerce sur la femme d'Eugène.
jVI o n éloignement pour ma fille ne contribua pas peu à me donner de l'éloignement pour ma femme. Aimable par-tout ailleurs, je ne l'étais avec elle que les jours où j'avais du monde. Alors j'avais encore pour ma femme quelques bons procédés de bienséance. Ces procédés cessaient au moment où nous nous trouvions seuls. J'étais fastueux pour tout ce qui concernait ma maison ; je devins parcimonieux pour tout ce qui ne concernait que ma femme. Je m'étais babitué à ses plaintes et à ses demandes; j'y opposais le flegme de l'ironie. De plus en plus , mon ame se dessécbait. Voyais-je accorder une faveur à quelqu'un; je palpitais d'envie, mon front pâlissait, j'éprouvais comme un mouvement convulsif, et cependant il fallait prendre un visage riant pour féliciter le nouvel heureux. Sollicitais -je pour mon compte; jusqu'au moment du succès, l'inquiétude me causait une sueur froide, me réveillait en sursaut et me privait du sommeil. Si je réussissais, ma
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joie était médiocre; si j'échouais, mon chagrin était extrême. Je n'aimais plus ma femme; j'aimais mon fils; mais déjà l'humeur volontaire et capricieuse , qu'il devait à mon aveugle tendresse, me causait des chagrins. Je m'efforçais en vain d'aimer ma fille. Étais- je heureux ?
Bien moins par goût que par bon ton, j'avais pris une maîtresse à l'opéra. Je lui donnais plus qu'à ma femme; mais je n'étais pas extravagant et prodigue comme je l'avais été jadis pour Caroline; je comptais avec elle quelquefois. Comme ma femme, ma maîtresse se plaignait de mon avarice.
Me voyant résolu de ne plus satisfaire ses désirs de dépense, ma femme s'avisa de se livrer au jeu. Elle espérait \ trouver des ressources; elle y perdit et fit des dettes. Ce fut pour elle un grand tourment. Elle tremblait que cela ne vint à mes oreilles; elle ne m'aimait plus; mais elle me craignait encore. Elle fréquentait et recevait d'autres sociétés que les miennes ; souvent elle ne connaissait pas même de nom les amis que j'avais invités à nos dîners de cérémonie. Quelquefois, en rentrant chez moi, je vovais mon salon rempli de joueurs et de joueuses qui ne soupçonnaient pas que je fusse le maître de la maison.
Un jour, un d'entre eux me révéla des bruits qui couraient sur la conduite de ma femme. C'était un original que j'avais rencontré dans le monde; il ne savait pas mon nom ; mais il ne m'en témoignait pas moins beaucoup d'amitié; il avait une grande intempérance de langue. Me prenant pour un étranger, et fort impatient de m'apprendre la chronique scandaleuse de la
maison clans laquelle nous nous trouvions, il me fit remarquer la familiarité qui perçait, malgré leurs efforts, entre ma femme et un certain M. Dorbelot ; puis il riait de tout son cœur, et il m'engageait à rire avec lui aux dépens du pauvre mari qu'il voudrait bien connaître et qu'il me priait de lui montrer, s'il était dans le salon. « Cependant, ajoutait -il, il ne faut pas « croire tout ce que l'on dit : le monde est si mé- « chant! o — « Eh, mais de grâce, que dit -on », lui répondis- je, en m'efforcant de rire pour cacher mon émotion ? Le traître ne m'en apprit que trop.
Ce M. Dorbelot était un homme de quarante ans, qui faisait métier d'être joueur , avait de beau linge , un gros brillant au doigt, de riches tabatières, le ton tranchant avec les hommes, leste avec les femmes, enfin tous les dehors de l'opulence. Il était en effet fort à son aise ; il se piquait d'être un joueur exact et scrupuleux; mais il possédait bien la théorie de tous les jeux. Il jouait hardiment, et toujours de sang-froid. Il profitait, en homme habile, des avantages que lui donnaient sur eux les joueurs qui perdaient la tête. On prétendait, on assurait, me dit mon bavard, que la petite madame de Senneville avait eu l'imprudence de jouer sur parole avec M. Dorbelot; qu'elle avait eu le malheur de perdre ; qu'alors l'adroit créancier avait offert de donner quittance à des conditions qui d'abord avaient effrayé la débitrice, mais auxquelles, par les conseils d'une bonne amie, on craignait bien qu'elle n'eût fini par céder.
Cette bonne amie , nommée madame de Saint-Albert , plus «âgée que ma femme, avait eu de grandes aventures Tome X. 1 1
dans sa jeunesse; et toujours entraînée parle sentiment, elle déployait en amitié tout le faste de passion qu'elle avait déployé jadis en amour. Depuis que ma femme avait renvoyé mademoiselle Marthe , elle n'avait plus voulu donner sa confiance à ses femmes-de-chambre. Je m'en étais félicité. Mais les femmes-de-chambre sont encore moins dangereuses que ces bonnes amies déjà sur le retour , qui se passionnent pour les jeunes femmes et semblent se faire un point d'honneur de les attirer dans la route qu'elles ont parcourue.
Au moment où l'original qui me parlait m'apprit naïvement les discours qu'on tenait sur madame de Senneville et M. Dorbclot, je me rappelai mille circonstances qui m'étaient échappées. Depuis quelque temps ma femme ne me faisait plus de demandes d'argent; sa pension lui suffisait, et cependant sa toilette était plus recherchée et plus fastueuse. Etonné de lui voir tous les jours de nouveaux ajustements, je l'avais interrogée; elle m'avait répondu qu'ils lui venaient de sa mère ou de sa tante d'Orléans. Ses réponses m'avaient semblé d'autant plus sincères, qu'en se félicitant d'avoir de si bons parents, elle ne manquait jamais de se plaindre de moi. Je me souvins qu'un jour voulant remercier madame Menu de Saint-Claude d'un cadeau qu'elle avait fait à sa fille, j'avais été brusquement interrompu par ma femme , et que madame de Saint-Claude m'avait paru ne savoir ce que je voulais lui dire.
Comme l'officieux personnage finissait de me raconter ce qu'il savait et ce qu'il ne savait pas, un de mes amis s'approcha de nous, m'appela par mon nom, et mon homme fut plus confus que moi-même. Il bal-
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butia quelques excuses. « Il n'y a probablement pas un « mot de vrai dans tout ce que je vous ai dit; ce sont « des bruits dénués de fondement; on se plaît à calumet nier ainsi les femmes les plus vertueuses », puis il profita de mon entretien avec l'ami qui m'avait nommé, pour prendre furtivement son cbapeau et son épée, et s'évader sans dire adieu.
C'était la seconde fois qu'il m'arrivait de recevoir de fàclieuses confidences sur le compte de ma femme. Je fus fort troublé. Mes soupçons devaient avoir d'autant plus de force que je ne pouvais plus croire à l'amour de Lucile pour moi. Cependant je doutais encore. Sans faire d'éclat , je pris à part M. Dorbelot et je le priai poliment de ne plus remettre les pieds chez moi. Il me regarda, sourit, et sortit en m'assurant qu'il était mon très-humble serviteur. Je crus devoir laisser partir toute la société. Dans l'intervalle qui s'écoula jusqu'à ce que je fusse seul avec ma femme, ma colère diminua et j'étais étonné de ne pas me sentir irrité de cette seconde nouvelle aussi vivement que je l'avais été de la première.
« Morbleu ! madame , dis-je à ma femme , tâchez « donc de me faire connaître les personnes que vous « recevez, et qu'elles ne viennent plus me tenir de sots « discours... qui ne sont pas vrais, j'aime à le croire, « mais qui n'en sont pas moins fort désagréables à ence tendre. » Alors je lui appris tout ce qui m'avait été raconté. Ma femme ne pleura pas , ne s'emporta pas ,; mais d'un ton digne et fier, sans me parler de son amour, elle protesta de son innocence, qu'elle ne vou-
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lait pas même se donner la peine de prouver. Grâce au ciel, elle se respectait trop elle-même pour manquer à ses devoirs ; peu lui importait d'être l'objet des discours des méchants ; le témoignage de sa conscience lui suffisait ; il n'en était pas moins affreux pour une jeune femme comme elle, d'être à-la-fois victime de la jalousie et des infidélités d'un mari qui approchait de la cinquantaine. Car , Dieu merci , j'avais pris trop grand soin d'afficher que j'avais une maîtresse pour qu'elle pût l'ignorer. Oserais-je nier qu'il existait une odieuse créature comblée de mes bienfaits , tandis que je refusais tout à ma femme ? Où en serait-elle sans les libéralités de sa mère et de sa tante? Elle ajouta de trèsbelles choses sur les devoirs des maris, sur sa vertu, sur la tendresse généreuse de ses parents. J'avais pris quelque humeur quand elle m'avait reproché mon âge ; pendant le reste de son discours, je m'étais senti gagné par le sommeil ; je lui souhaitai froidement le bonsoir et je me retirai dans mon appartement.
Le lendemain je reçus un petit billet de M. Dorbelot qui m'invitait à venir me promener avec un ami du côté de la porte Maillot. Il fallut bien m'y rendre. « A « mon âge , me disais-je , un duel ! et pour qui ? pour « ma femme. Mais quoi ! suis-je donc si vieux? Je saurai « prouver à ma femme et à l'insolent Dorbelot que j'ai « encore de la force et de l'énergie. Au surplus, voilà « une affaire qui ne peut manquer de faire du bruit; a tant mieux : cela peut servir. » La veille , je n'avais pas voulu faire d'éclat en congédiant INI. Dorbelot. Jaloux de rendre mon duel avec lui plus éclatant , j'ima-
ginai de prier le duc de S*** de vouloir bien me faire l'honneur d'être mon témoin , il y consentit. Nous trou vâmes M. Dorbelot au rendez-vous.
La fraîcheur du matin avait aussi calmé sa colère. Il me déclara qu'il avait le plus grand respect pour ma femme et pour moi , qu'il tenait ma femme pour trèsvertueuse et moi pour un homme d'honneur. Après cette déclaration , les témoins crurent de leur devoir d'arranger l'affaire. Toutes les personnes présentes se réunirent pour me faire le plus grand éloge de ma femme , et les protestations de M. Dorbelot me parurent une réparation suffisante. On nous réconcilia. Je ne pus pas me dispenser de permettre à M. Dorbelot de revenir chez moi. Il y revint par politesse une ou deux fois ; mais bientôt je ne le revis plus.
Par je ne sais quelle indiscrétion , ce duel , ou plutôt ce rendez-vous pour un duel , était venu aux oreilles de ma femme. Quand le duc de S*** me ramena chez moi, nous la trouvâmes dans les plus vives alarmes. Etait-ce moi, était-ce M. Dorbelot qui en était l'objet? Quand le duc lui raconta la manière heureuse dont les choses s'étaient passées , elle respira , m'accabla de témoignages de tendresse et parut rayonnante de joie. Etait-ce pour moi , était-ce pour M. Dorbelot qu'elle était bien aise que le duel n'eût pas eu lieu?
L'éclat de cette affaire ne parvint pas à soustraire ma femme à la calomnie. On prétendit , il me revint que sa chère amie madame de Saint-Albert avait grand soin de veiller à ce que madame de Senneville ne s'arrêtât pas en si beau chemin. Je n'en crus rien ; elle me paraissait bien un peu coquette , mais elle était si
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fîère de sa vertu , si méprisante pour les femmes dont on connaissait 1rs faiblesses ! « Il y a des femmes , me « dit un jour un do mes amis, coquettes et bégueules « à-la-fois, qui font les réservées, se prétendent exelu- « sivement bonne compagnie, et se montrent impi- « toyables pour les maîtresses de leurs maris : défiez- « vous-en. Les femmes vertueuses ont plus d'indul- « gence. » Je sentis la vérité de ce qu'il me disait ; mais j'étais loin d'en faire l'application à madame de Senneville.