CHAPITRE II
Grand projet du duc de S***.
Avant de me servir de témoin, le duc de S*** connaissait à peine ma femme. J'allais tous les matins lui faire ma cour; mais il n'était venu cbez moi que le jour du baptême de mon fds. Il crut me devoir une visite après mon affaire avec M. Dorbelot. Il causa longtemps avec ma femme et madame de Saint- Albert. Le lendemain il ne tarissait pas en éloges sur l'esprit, les grâces, les talents et la beauté de madame de Senneville. Il me faisait compliment d'être le mari d'une si aimable personne ; il était étonné que je n'en fusse pas plus épris. Il est vrai que l'officieuse madame de Saint- Albert s'était appliquée de tout son pouvoir à faire briller son intéressante amie. Je me gardai de con-
tredire le duc ; je fis aussi 1 éloge de ma femme. Le succès qu'elle avait obtenu près du duc , lui valut de ma part , pendant quelques jours , plus d'attention et de complaisance. Il me fil l'honneur de dîner plusieurs fois chez noi ; il venait me visiter en ami. Ce redoublement d'amitié ne fut pas inutile à ma fortune et à mon crédit. Le duc était fort bien auprès du maître , j'obtins des grâces et des faveurs; j'étais déjà connu à Versailles , comme le courtisan heureux d'un des plus heureux courtisans. Tout occupé de mon avancement , et toujours plein de vanité, je n'attribuais qu'à mon mérite l'estime et la confiance que mon protecteur me témoignait.
Il est rare que deux bonnes amies soient long-temps amies. Madame de Saint- Albert et ma femme se brouillèrent, et je fus fort étonné de recevoir un matin la visite de madame de Saint- Albert.
Cette obligeante personne venait , dit-elle , me donner un conseil d'amitié. C'était de ne plus rechercher le duc avec tant de soin et de complaisance, de ne plus l'attirer dans ma maison; en un mot de ne plus m'afficher comme l'ami, le protégé de l'amant de ma femme. Je ne comprenais rien à ce qu'elle me disait. A son tour , elle parut fort surprise de mon ignorance ; puis, avec une impudence que j'ai peine encore à concevoir, elle croyait, avec tout Paris, me dit-elle, que j'étais instruit, et même qu'y trouvant mon compte, j'avais favorisé et je favorisais encore la profonde passion du duc de S*** pour ma femme. « Quelques rite goristes vous blâment, ajouta-t-elle; mais tous les * gens sensés vous approuvent, et vous portent envie.
i68 EUGÈNE
« Seulement il ne faut rien pousser à l'excès; il est « convenable de sauver les apparences, et de ne pas « devenir un objet de scandale. Je vous conseille donc, « en véritable amie, d'engager le duc à cacher un peu « plus ses sentiments. J'ai hasardé cette démarche , bien « plus par intérêt pour vous que pour me venger de « Lucile. Votre petite femme m'en veut; pourquoi? Je « n'en sais rien. Je ne lui en veux pas, moi ; et je vous « recommande en grâce de ne pas faire le jaloux avec « elle. » Après cette belle révélation, elle me quitta.
J'étais resté muet pendant la visite de madame de Saint-Albert. Dans quelle affreuse situation elle me laissa! Aux premiers rapports qui m'avaient été faits, j'avais douté , je m'étais rassuré ; puis mes doutes étaient revenus, et alors (il faut bien l'avouer ) jetais si avancé dans le chemin de la corruption , que parfois il m'était arrivé de croire ma femme encore plus coquette qu'elle ne passait pour l'être, de m'en consoler, et de ne pas vouloir chercher la vérité; mais cette fois pouvais -je douter? pouvais-je avoir l'air de douter? Trouvant encore en moi quelques sentiments d'honneur, je résolus de ne plus garder de mesures. Mais n'ai-je pas tort de prononcer le nom d'honneur? Je ne tenais qu'à ce qu'on est convenu d'appeler dans le monde la considération. Au fond du cœur j'aurais peut-être pris mon parti d'être un mari complaisant , mais je ne voulais pas en avoir la réputation. C'était encore quelque chose : on n'a pas tout-à-fait renoncé à sa propre estime, tant qu'il reste quelque désir de conserver celle d'autrui.
Comme si tout le monde s'était donné le mot pour me prouver que madame de Saint - Albert ne m'avait
dit que la vérité , ce jour - là même je fus assailli de demandes et de sollicitations pour le duc de S***. On savait, disait-on, que M. le duc n'avait rien à refuser à ma femme ou à moi. On me citait des grâces qu'il avait accordées sur un mot de ma femme; et il me semblait que tous ces solliciteurs mêlaient à leurs requêtes un air de malice et d'ironie. Peut-être avaientils eu le même air la veille ; mais je ne m'en étais pas aperçu. Je me décidai à voir le duc.
En me rendant chez lui je m'excitais moi-même à montrer de l'honneur et du courage. « Oui, je renon- « cerai à tous les agréments de mon sort, à toutes mes «espérances, ou plutôt je les tournerai d'un autre « coté; jamais je ne pourrai me résoudre à passer « pour un lâche et complaisant mari. Le duc va nier « sans doute, et protester que je dois tout à la plus « pure amitié. N'importe, je le prierai, pour sauver « ma gloire et fermer la bouche aux méchants, de me « retirer ses bontés, de suspendre ses visites, et, s'il « le faut, je romps publiquement avec lui. C'est pour « le coup que je suis autorisé à renvoyer ma femme « dans sa famille , à la reléguer dans ma terre ou dans « un couvent. Oui, c'est un éclat nécessaire, qui me « fera plus d'honneur encore que mon duel avec Dor- <c belot. »
Dès que le duc m'aperçut , « Ah , mon cher , me dit- « il, que vous venez à propos! j'allais envoyer chez « vous. Il y a de grandes affaires sur le tapis. » Il se hâta de congédier plusieurs personnes qui se trouvaient dans son cabinet , et qui , vovant l'intimité du duc avec moi, ne manquèrent pas de m'accabler de
civilités. Il fit défendre sa porte; et, sans me laisser le temps de placer un mot, il exigea ma parole que je garderais le plus grand secret sur ce qu'il allait me révéler. Je la lui donnai. Le duc alors avec beaucoup de précautions oratoires , de parenthèses, de phrases incidentes, de réflexions sur la nécessité de se conformer aux mœurs de son temps, me fit confidence d'une intrigue qu'il ourdissait depuis quelques jours dans le plus grand mystère. Il ne s'agissait de rien moins que d'obtenir à sa sœur l'honorable rang de maîtresse du roi , qui se trouvait vacant par la mort de madame de Pompadour. Sa sœur était veuve du comte de P***. Elle était jeune, belle et spirituelle. Elle n'était pas encore présentée à la cour. Immédiatement après son mariage, le comte de P*** avait emmené sa femme dans son gouvernement. 11 y était mort au bout de six mois; il n'y avait qu'un mois que sa veuve avait quitté le deuil. « Vous entendez bien, mon cher ami, me dit « le duc, qu'avec les sentiments d'honneur que vous « méconnaissez, il m'a fallu surmonter de grandes ré- « pugnances avant de me fixer à ce projet. Mais outre « que les scrupules sont rares dans le siècle où nous a vivons, ici, ne seraient -ils pas ridicules? De tout « temps, ce fut un devoir de les vaincre pour le bien « de sa famille et de sa patrie. Que de femmes ont '<. honoré le poste que j'ambitionne pour la comte tesse! elle est faite pour lhonorer encore davan- >< tage. Toute notre famille est si jalouse de la gloire « de la France! D'ailleurs, à l'âge du roi, sa liaison « avec une jeune femme peut-elle prêter à de malignes « interprétations ? La comtesse sera son amie , sa con-
« solatrice dans les chagrins inséparables du trône; « voiià tout. Je me suis gardé, comme vous pensez, « de révéler à la comtesse les grands desseins que j'ai « sur elle. Ses scrupules seraient bien plus forts que « les miens et pourraient tout perdre; mais elle est « ambitieuse , elle aspire à jouer un grand rôle à la « cour; je l'entretiens dans ces favorobles dispositions. « Si nous pouvons attirer sur elle l'attention du mo- « narque , je n'ai plus besoin de me mêler de rien , je « peux même tout ignorer. »
Le duc continua ses confidences; il me fit sentir que, pour ne pas éveiller les soupçons, les jalousies, les rivalités , et même pour se réserver , dans le cas où l'entreprise échouerait, les moyens de ne pas paraître l'avoir méditée, il ne pouvait marcher qu'à pas mesurés et bien combinés. Il lui fallait donc le ministère d'un tiers intelligent, actif, honnête homme et son ami. Ce tiers devait préparer les voies , gagner les subalternes , leur faire connaître la jeune comtesse, agir si bien qu'ils en parlassent au maître , puis ménager des rencontres fortuites, à la chasse, au spectacle, au bal, ou dans un voyage de Ghoisy, Compiègne ou Fontainebleau. Je parus au duc l'homme qu'il cherchait. Mon service à la cour me mettait en relation avec le premier valet de chambre, que je dédaignais à cause de ma naissance , que je respectais à cause de son crédit. Le duc de S*** devait paraître ne rien savoir. Si la chose devenait trop publique , il devait jouer le désespoir. Qui sait alors où pourrait s'arrêter la passion du monarque ? Le duc voyait en perspective un mariage secret aussi bien cimenté que celui de madame de Maintenon. Dans
tous les cas , on ne pouvait prolonger l'ignorance du duc , ou calmer son mécontentement qu'avec des honneurs, des places et des dignités. 11 se regardait déjà comme le successeur de M. de Choiseul. Il s'étourdissait sur les moyens par lesquels il devait parvenir à ce haut degré de puissance, en formant d'avance les projets les plus vastes de réformes et d'amélioration dans toutes les parties de l'administration , les plans les plus utiles à l'humanité, les plus glorieux pour la France; il m'appelait à y concourir sous lui. J'étais ébloui du bel avenir qu'il faisait briller à mes yeux; je lui promis mes services , et je ne lui parlai point de ma femme. L'honneur se tut devant l'ambition.