‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 25 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Voyage a Fontainebleau.

Ce ne fut qu'après avoir quitté le duc que je m'avisai de penser au motif qui m'avait conduit chez lui; mais j'y pensai pour chercher à. me persuader que madame de Saint- Albert, dans sa haine contre ma femme, avait calomnié le duc et supposé des causes injurieuses et fausses à son amitié pour moi. Me rendant le témoignage que je n'avais été coupable d'aucune basse complaisance envers le duc, je résolus de braver les discours des méchants , et je ne m'occupai plus que de notre grand projet.

Je fis ma cour au premier valet de chambre. Il dai-

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gna prendre jour pour dîner chez moi. J'allai , tout joyeux, en porter la nouvelle au duc. Il en fut aussi joyeux que moi. Je recommandai à ma femme de mettre tous ses soins à bien recevoir mon précieux convive. J'invitai le duc et quelques personnes bien choisies pour servir nos projets et faire ressortir mon mérite, M. de Limeuil, mon ancien protecteur, que je pouvais protéger à. mon tour, mon beau -père, qui s'extasiait devant chaque parole de son gendre, et le vieil abbé Doriolis, qui ne cessait de vanter mon bon cœur et l'ancienneté de ma noblesse. Je n'avais pu inviter la comtesse , que je n'avais fait qu'entrevoir une ou deux fois chez son frère; mais , à son insu, tout était concerté pour qu'elle parût en scène lorsqu'il en serait temps.

Le valet de chambre arriva le premier. Il fut comblé de respects et de politesses par ma femme et par moi. Il en jouissait; mais il n'en était pas dupe. C'était un homme d'esprit, qui voyait toute la cour à ses pieds. Cependant , frappé de la jeunesse et de la beauté de ma femme, se rappelant quelques mots que je lui avais dits, les confidences qu'il m'avait faites sur l'embarras où il se trouvait de satisfaire un maître que l'âge et la satiété rendaient difficile, habitué d'ailleurs à voir des maris commodes et complaisants , il s'imagina que j'avais conçu des projets ambitieux sur ma femme. C'est ce qu'il essaya de me faire entendre par quelques mots détournés. Je dois dire que cette idée me révolta. Je voulais bien aider le duc dans ses nobles projets pour sa sœur; mais quoique, dans le cas supposé par le valet de chambre, les avantages dussent être bien plus

grands pour moi , j'éprouvais de la répugnance à les gagner de la sorte. Je me hâtai de le désabuser. Malgré ma confiance dans la vertu de ma chère moitié, craignant qu'elle ne prêtât l'oreille aux propositions de M. le valet de chambre, je le suppliai en grâce de ne pas chercher à mettre l'ambition dans la tète de madame de Senneville, et je crus remarquer que ce galant homme respectait mes scrupules.

On annonça le duc. Il prit avec le valet de chambre du roi ce ton moitié protecteur, moitié caressant, si familier aux grands envers les subalternes en crédit. Pour M. le valet de chambre, tout en affectant beaucoup de respect pour la qualité de M. le duc, il avait tout-à-fait le ton protecteur.

A peine sortions -nous de table, qu'un grand tumulte se fait entendre dans la rue. Ce sont des cochers qui se disputent le passage. Le duc croit reconnaître la voix de sa sœur, et en effet c'est elle-même. Son cocher, précisément devant ma porte, a eu la maladresse d'accrocher une berline, une charrette ou une borne; un de ses chevaux s'est abattu; la comtesse pousse des cris de frayeur ; je m'élance comme un jeune homme. Avant que le duc ait descendu lui-même, j'ai prié sa sœur de vouloir bien accepter un asyle chez moi; je lui ai annoncé qu'elle y trou/erait son frère, et je reparais dans mon salon, donnant la main à la belle comtesse de P***, encore tout émue de l'accident qui vient de lui arriver. Elle était éblouissante de beauté. Je vis le valet de chambre dans l'admiration. Je crus remarquer aussi que ma femme examinait la comtesse et cherchait à lui trouver un défaut,

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avec ce dépit qui ne manque jamais de survenir, même à la plus jolie femme, dès qu'elle en voit une autre qu'on admire. Cependant elle eut pour la comtesse tous les égards qu'elle lui devait. Craignant encore que M. le valet de chambre ne songeât à ma femme , je me hâtai d'en venir tout bas avec lui à notre véritable but. J'avais l'air d'être inspiré par la circonstance. Fut-il dupe de toute cette préparation ? je ne le crois pas, car je vis s'échapper de ses lèvres un léger sourire qu'il s'empressa de réprimer; mais au moins il parut l'être. Dès ce moment, tout fut d'accord entre nous deux. Il craignait seulement , me dit-il en souriant encore , que le duc n'eût pour sa sœur les scrupules que j'avais pour ma femme. Je semblai le craindre comme lui , et je me gardai de le rassurer.

Cependant la comtesse , sans affectation , développait toutes les grâces de son esprit. Etait-elle instruite des projets de son frère ? C'est ce que je n'ai jamais pu savoir; mais ce qui me parut clair, c'est qu'elle, n'était pas fâchée de paraître aimable aux yeux d'un homme qui approchait le roi.

La cour devait partir le lendemain pour Fontainebleau. Le duc témoigna devant nous à sa sœur le désir que sa présentation eût lieu pendant le voyage. Elle consentit à partir avec lui. Quoique mon service ne m'appelât pas à Fontainebleau, je déclarai que mon dessein était d'y aller. Je serais heureux de pouvoir y cultiver l'amitié que M. le duc voulait bien m'accorder. M. le valet de chambre nous assura qu'il se faisait un devoir, un plaisir d'annoncer au roi que, parmi les dames qui seraient présentées pendant le voyage, se trouvait

madame la comtesse de P*** , aussi distinguée par sa naissance que par son esprit et sa beauté. Puis il prit congé de nous, en prodiguant aux doux dames des paroles de galanterie, au duc des paroles d'un respect protecteur, à moi des paroles d'une franche protection. Après son départ , ma femme ne s'avisa-t-elle pas de me proposer de l'emmener à Fontainebleau ? J'eus toutes les peines du monde à la faire renoncer à ce projet. Il y avait long-temps qu'elle ne m'avait témoigné tant de désir de m'accompagner. Heureusement M. le duc joignit ses efforts aux miens, et lui fit sentir que, pour une femme qui n'est pas de la cour , il n'y a que du ridicule et de l'ennui à gagner à Fontainebleau.

Point de doute que le roi ne remarquât la comtesse le jour de sa présentation ; mais cela ne nous paraissait pas assez dramatique. Nous imaginâmes, ou plutôt nous crûmes imaginer de faire paraître la comtesse aux yeux du roi au milieu d'une chasse. C'était la même ruse qui, bien des années auparavant , avait réussi à madame de Pompadour. Pourquoi n'obtiendrait-elle pas encore le même succès ? On voit que nous n'étions ni très - ingénieux , ni très -neufs dans nos moyens. Dès la première chasse , la comtesse monta dans une calèche découverte, avec une de ses tantes qui se trouvait à Fontainebleau. Son frère, qui lui avait fait naître l'idée de cette promenade, était désolé de ne pouvoir l'accompagner; il chassait avec le roi. Je m'offris avec empressement pour servir de cavalier aux deux dames. Nous parcourûmes tous les détours de la forêt ; mais nous fûmes assez malheureux pour ne pas joindre la chasse. Quand nous courions du

côté où nous l'avions entendue , elle avait déjà pris une autre direction. La comtesse riait aux éclats de notre mésaventure , je riais avec elle ; mais bientôt j'en pris de l'humeur ; elle en rit encore davantage ; mon dépit redoubla. Sa gaieté était-elle sincère ? je n'en sais rien ; mais elle servit à me confirmer que la comtesse ignorait le véritable objet de notre promenade. Je remarquai cependant que , jalouse apparemment de me faire voir qu'elle connaissait son histoire de France, elle se plaisait à me vanter la belle conduite d'Agnès Sorel envers le roi Charles Y II.

Il avait fait toute la journée une chaleur accablante. Comme nous reprenions la route de la ville , une petite pluie vint à tomber, et je me sentis saisi par le froid. En rentrant, j'avais la fièvre, et le lendemain, en me réveillant , j'éprouvai de vives douleurs de tête : n'importe, une nouvelle chasse est commandée, je me lève et je m'habille à la hâte. Que me fait ma santé? Il s'agit de bien autre chose. Je vais prendre la comtesse et sa tante ; et , chemin faisant , ranimé par le désir d'arriver à mon grand but , j'oublie mes douleurs, j'assure aux gens qui me plaignent que je me porte bien, et je crois en effet me bien porter. Nous voilà de nouveau parcourant la forêt. Ce jour-là le conseil se prolonge, et le roi renonce à la chasse. Le duc ne peut nous en faire prévenir que fort tard, et l'homme qu'il nous envoie a beaucoup de peine à nous rejoindre. Nous mourions de faim ; nous fîmes à la hâte un mauvais repas dans une mauvaise auberge, car il fallait nous presser pour assister au spectacle du château. Il était nuit quand nous nous remîmes en route. J'étais

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encore de plus mauvaise humeur que la veille, el cette fois la comtesse avait presque autant de dépit que moi; mes douleurs, qui avaient été comme suspendues pendant la promenade, se faisaient vivement sentir : j'étais brûlant, et je frissonnais. Les deux dames et moi nous cheminions dans le plus profond silence. Tout-àcoup, ce n'est plus une petite pluie comme la veille, c'est un orage affreux qui vient nous inonder. Nous étions an commencement de l'automne; les soirées étaient froides; la nuit était obscure. Que de réflexions je fis sur les tourments que nous cause la soif de parvenir, sur les démarches pénibles et honteuses auxquelles elle nous entraîne! Des deux cotés de la route je voyais <lr la lumière à travers les fenêtres de quelques chaumières. « Dans ces misérables retraites, me a disais-je , il y a des familles de paysans réunis autour a d'un bon feu, prenant gaiement le repas du soir « après le travail du jour. Et moi qui passe pour heu- « reux, et que ces bonnes gens envient, me voilà coûte rant les grands chemins, la nuit, malade, parla « grêle, par la pluie, tandis qu'il ne tiendrait qu'à moi « d'être bien plus heureux dans mon château que ces « bons paysans ne le sont dans leurs cabanes ! Quel « sot et vil calcul ! »

Malgré ces belles réflexions, et la fièvre qui me tenait, j'eus le courage d'aller au spectacle avec le duc et la comtesse. Nous n'avions pas de temps à perdre. Les intrigues se pressaient, les frères et les .naris des jolies femmes avaient tous des espérances. On donnait une comédie mêlée d'ariettes , à laquelle le roi parut si attentif que nous ne pûmes nous flatter

qu'il eût aperçu la comtesse. Le duc nous quitta pour aller au coucher. Je promis à la comtesse d'aller la prendre le lendemain de bonne heure. C'était deux jours après qu'elle devait être présentée. Mais le lendemain, la fièvre avait redoublé, j'étais dans un affaissement tel qu'il me fut impossible d'aller au rendezvous. Quel désespoir! Avoir la fièvre, au moment où j'ai le plus besoin de me bien porter ! J'envoyai chercher le médecin de quartier; il venait de partir pour la chasse; peut-être avait-il aussi quelque intrigue à suivre. Un chirurgien de la ville , que mon valet de chambre m'amena , lui conseilla de me faire transporter bien vite à Paris , et je n'eus pas la force de m'y opposer.

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