‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 26 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Maladie d'Eugène.

Pendant un mois je fus en danger. A mon arrivée, ma femme avait jeté les hauts cris. Elle avait paru reprendre pour moi tout son amour. Tous les matins elle venait, avec inquiétude, s'informer de mon état; elle ne restait pas long-temps dans mon appartement, parce qu'on lui avait dit que ma maladie était contagieuse. C'est pour cette raison probablement qu'elle ne voulut pas qu'on m'amenât mes enfants; mais elle recevait sa famille et quelques-uns de mes nombreux

amis ; elle gémissait , elle levait les yeux , en leur racontant les progrès du mal. On avait beaucoup de peine à la décider, pour se distraire, à se montrer un moment aux spectacles et aux assemblées.

Tant que je fus en danger, je ne vis que mes gens, mes deux gardes-malades et mes deux médecins ; car ma femme avait voulu que j'en eusse deux.

L'un était un homme instruit, autant qu'on peut l'être en médecine. Il avait des idées philosophiques ; il était dévoré du désir de se faire un nom : aussi prônaitil avec ardeur les nouvelles découvertes. Il avait été l'un des premiers partisans de l'inoculation. 11 aimait à disserter , il faisait le beau parleur ; c'était un homme du monde fort poli , gros joueur et fort recherché dans sa parure. Il parlait beaucoup humanité , prêchait la bienfaisance , et la mettait même en pratique. Jamais il ne refusa de voir un pauvre gratuitement; mais il s'en vantait, et cet homme si poli était quelquefois brusque et emporté chez les pauvres. L'autre était ignorant et dévot; il allait à la messe; il communiait tous les huit jours , et , près des pauvres , il était encore plus dur que son confrère. Il est affreux, mais malheureusement il est trop commun de remplir des devoirs de charité , comme par routine et avec dureté , d'apporter à des œuvres de bienfaisance la répugnance qu'on apporte à un métier. Tous deux étaient entiers dans leurs opinions , et fort rarement du même avis. Un jour de redoublement, le dévot, devant moi, et assez haut pour que je l'entendisse , rendit mon valet de chambre responsable de mon salut, s'il n'envoyait promptement chercher un prêtre, et je n'aurais pas

pu échapper à la visite de mon curé , si son confrère n'était survenu, ne se fût moqué du dévot, et n'eût rassuré mes gens et mes deux gardes. En comptant avec mes médecins, après ma convalescence, je trouvai qu'ils faisaient payer chèrement aux riches les visites gratuites qu'ils faisaient aux pauvres. Cependant j'y mis de la grandeur, et je joignis de riches cadeaux à leurs honoraires. Je priai le philosophe d'accepter des livres qui se vendaient sous le manteau , magnifiquement reliés. J'envoyai chez le dévot un Christ de Carie Vanloo. .

La première personne qui se présenta chez moi , dès qu'il fut permis de me voir, fut le bon Duverdier. Toujours ami de Guillaume et de moi, Duverdier était venu lui-même régulièrement tous les jours s'informer de mes nouvelles. Il y avait long-temps que je le négligeais. Je n'en fus que plus sensible à ses bons procédés. Il me demanda la permission de m'amener sa femme. Ces vrais amis me tinrent une fidèle compagnie. Duverdier égaya ma convalescence par son humeur facétieuse, que l'âge n'avait fait qu'augmenter, par mille contes joyeux qu'il se plaisait à me raconter. Madame Duverdier me parlait de nos amis de Coutances , de leurs enfants , des siens et des miens. Tant que la faiblesse de mes facultés ne me permit pas de reprendre mes projets d'ambition , leur compagnie me fut bien agréable , et je me proposai de les voir assiduement. Dès que je pus sortir, après quelques visites, je les négligeai de nouveau.

Un de mes premiers soins fut de me faire apporter les listes des personnes qui s'étaient fait écrire che*

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moi pendant ma maladie. Comme j'étais riche, comme jetais en faveur, les listes étaient longues; j'en étais ougueilleux. Cependant j'appris, par mon médecin le philosophe, que plusieurs de ceux qui s'étaient montrés les plus zélés et les plus exacts à demander de mes nouvelles n'avaient pas laissé, dans la crainte ou dans l'espoir de ma mort, de se donner beaucoup de mouvement pour obtenir mes places.

Le duc et sa sœur étaient revenus de Fontainebleau. Leurs noms étaient en tête de toutes les listes. Cette attention de leur part me flattait. Je comptais bien que le duc me ferait l'honneur de venir me voir dos qu'il me serait permis de recevoir mes amis. Je brûlais d'apprendre où en était notre grande affaire; mais il ne vint pas. Ma première sortie fut pour me rendre chez lui. « Eh! vous voilà, mon cher , s'écria- 1- il! Que je « suis aise de vous voir ! Que j'ai de reproches à me « faire ! Tous les jours je me proposais d'aller chez vous « et j'étais dérangé par mille affaires; mais tous les « jours j'ai su de vos nouvelles. Eh bien ! mon ami , « vous avez appris ce qui se passe! Un mauvais sujet, « le- vicomte Dubarri, a produit je ne sais quelle (( femme, précisément par l'entremise de votre ami le « valet de chambre , et le bruit est général aujourd'hui « qu'elle sera présentée et déclarée maîtresse en titre. « Le vicomte lui a déjà fait épouser son frère, qui s'y « est prêté de la meilleure grâce du monde. Toute la « cour est indignée. Un roi, qui prend sa maîtresse « dans la dernière classe du peuple!.... Ah! que je me « félicite d'avoir arrêté ma sœur dans son ambition! « Car , je ne vous en ai rien dit ; mais c'était l'ambition

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« de ma sœur qui m'avait fait penser à des choses.... « On a beau dire que la qualité de l'amant forme une « espèce d'excuse, c'est une tache dans une famille. « L'honneur, l'honneur avant tout , mon cher ami ! » Je n'étais pas encore revenu de la surprise où me jetait ce langage du duc , si différent de celui qu'il me tenait avant ma maladie, lorsque je vis son cabinet se remplir successivement de seigneurs et d'hommes de cour mécontents. Depuis l'apparition soudaine de la nouvelle maîtresse, au lieu de désirer la disgrâce de M. de Choiseul, le duc de S*** s'était fait un des plus chauds partisans, un des plus grands admirateurs de ce ministre, qui s'était ouvertement prononcé contre ce qui se passait. On vanta beaucoup les vues profondes et le caractère politique de M. de Choiseul , mais on tremblait de le perdre. Ses ennemis avaient juré sa ruine.

La comtesse de P*** entra chez son frère; elle parut enchantée de me voir; elle me félicita sur mon retour à la santé. Il n'était bruit alors que de la prochaine présentation de la favorite. C'était un objet de scandale pour toute la cour. On projetait des résistances. La comtesse nous apprit qu'elle s'était mise à la tête d'une cabale formée entre plusieurs dames, pour ne point fléchir le genou devant l'idole ; elle profita de l'occasion pour étaler la plus austère morale. Le duc était dans l'admiration de la vertu de sa sœur.

J'avais encore la tête pleine des réflexions philosophiques que j'avais faites pendant ma maladie. Quelles mœurs ! quel siècle , me disais-je ! Ce duc qui a fait jouer tant de ressorts pour élever sa sœur au poste de

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maîtresse du roi , qui s'indigne parce que son projet a manqué, et fait parade de scrupules et de sentiments délicats ! Quelle inconséquence ! Quelle effronterie ! En sortant de chez le duc, j'allai chez un autre mécontent. C était un seigneur qui s'était montré fort attaché à madame de Pompadour, et qui n'avait pas eu l'esprit de se maintenir bien en cour depuis sa mort. Sa maison était devenue l'un des nombreux asvles des frondeurs. Là , on était opposé tout à la fois au duc de Choiseul et aux nouveaux courtisans. 11 y avait beaucoup de monde, des gens de lettres, des philosophes, des parlementaires et des jésuites qui parlaient politique , mœurs et réformes. Après s'être bien disputé la faveur, après avoir avidement cherché tous les moyens de se culbuter les uns les autres, ces bonnes gens, depuis qu'ils étaient pêle-mêle disgraciés, s'entendaient à merveille pour invectiver contre les favoris. Dans les dispositions où j'étais, je me sentis édifié des beaux principes que je leur entendis développer ; je partageais leur indignation, et, me persuadant de plus en plus qu'il n'y avait que de la honte dans les grands emplois de la cour, j'étais presque résolu de réaliser ma fortune , de renoncer aux honneurs, aux grandeurs, à la cour, et même a Paris, et de me retirer dans ma terre.

En rentrant chez moi, l'on me remit une lettre de mon ami le valet de chambre du roi. Il avait appris, avec peine , ma maladie , avec plaisir, ma convalescence. Il regrettait que son service ne lui permît pas de venir à Paris. Il avait à me parler d'une affaire très-importante, très-pressée, et qui pouvait m'être très-avantageuse. Si ma santé me le permettait , il me priait de

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me rendre le lendemain à Versailles, de l'attendre dans la galerie , où nous aurions le temps de causer à notre aise pendant la messe du roi.

A la réception de ce billet, mes idées changèrent subitement, et subitement je trouvai que l'état était bien mieux gouverné.

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