‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 4 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Eugène garde-magasin.

Une nouvelle ambition succède à une ambition satisfaite. C'est l'histoire de presque tous les hommes, dès qu'ils ont obtenu un succès. C'est lorsqu'on vient d'éprouver un revers qu'on s'avise quelquefois d'avoir de la modération. Pour moi , qui ne fus jamais exempt de vanité, mais dont la vanité s'exerça tour-à-tour sur divers objets, suivant les variations de mon sort et de mes goûts , qui eus quelquefois du courage , mais qui n'eus jamais de modération, j'étais presque aussi fier d'être devenu par mon mérite chef du service des vivres à Châlons , que je l'avais été des brillantes conquêtes que j'avais dues jadis à mon or et à ma jeu-

nesse; et, sans rien perdre de l'orgueil que ce succès m inspirait, je ne tardai pas à m'impatienter de rester trop long - temps à ce premier degré. Je faisais l'important dans ma place comme M. Durand; mais, y mettant plus d'adresse , j'attirai chez moi plusieurs personnes de la haute société qui n'avaient jamais voulu se rendre chez lui. Je recevais les nobles et j'allais chez eux. Mon talent d'amateur sur le violon me faisait regarder comme un virtuose, et ma politesse annonçait un homme comme il faut. Cependant je n'avais pas jugé à propos de révéler ma naissance à d'autres qu'à M. de Limeuil. Quelques gentilshommes auraient pu se scandaliser de ce qu'un des leurs fût dans les vivres, et, de jour en jour, je sentais le besoin de flatter et de ménager tout le monde. Tout en surveillant avec soin leur conduite, j'étais bon et sans morgue pour les commis qui travaillaient sous moi. Je ne craignais pas qu'ils me jouassent le tour que j'avais joué à M. Durand. J'étais trop fin, et ils étaient trop sots; mais enfin je ne voulais avoir en eux ni ennemis ni espions. M. Robineau, le jeune niais qui avait remplacé M. Eustache Grandin, était monté à ma place, et je lui avais fait croire que c'était à mes bons offices qu'il devait sa nomination ; aussi était-il animé pour moi de la plus vive reconnaissance. Il professait pour le nouveau gardemagasin le plus profond respect et le plus complet dévouement. J'y croyais : son intérêt et sa niaiserie me répondaient de lui. Il était doué d'ailleurs de l'incapacité la plus absolue.

Au jour de l'an, j'écrivis à M. de Limeuil. Suivant l'usage de tous les protecteurs , à peine fit-il attention

à ma lettre; mais son secrétaire, avec cjui j'étais en correspondance et à qui j'avais eu soin d'envoyer des étrennes , me tenait au courant de toutes les vacances survenues dans l'administration. Je laissai passer plusieurs occasions qui ne me parurent pas dignes de moi. Enfin je reçus la nouvelle que le directeur de Lille venait d'être renvoyé'. J'écrivis à mon ami le secrétaire; je lui adressai un placet pour M. de Limeuil; j'eus soin de joindre à ma lettre de nouvelles marques de mon estime et de ma reconnaissance. Le secrétaire était si content de mes procédés, que , dans sa réponse, il me promit monts et merveilles. Bientôt je reçus une nouvelle lettre de sa main, mais elle était signée de M. de Limeuil. C'était la réponse à mon placet. Le stvle était celui d'un protecteur plein de zèle et de bonne volonté. Assez novice encore en intrigue, je ne savais pas qu'une lettre d'un protecteur, quand elle esl de la main de son secrétaire, n'est le plus souvent qu'un simple accusé «le réception, Je me crus sûr au succès , et déjà j'exprimais aux bons habitants de Cliàlons nus regrets d'être obligé de les quitter.

I n soir j'avais beaucoup de monde chez moi, j'éti lais avec complaisance devant ma société mes grandes espérances. On m'apporte une nouvelle lettre de mon ami le secrétaire. Plein de joie, persuadé quelle renferme ma nomination , je l'ouvre : elle m'annonce, au contraire, que la place vient d'être donnée à un autre. Je me trouble , je pâlis ; on s'informe ; je veux prendra un air riant; je n'y peux pas parvenir; on insiste dis que je viens d'apprendre la maladie d'un païen! qui m'est bien cher. On me plaint ; on se hâte ci ache*-

ver les parties, ou s'éclipse, on me laisse seul. Ce fut mon tour de traiter d'ingrats M. de Limeuil et son secrétaire. Je me proposais d'écrire à ce dernier une lettre énergique de reproches; j'étais furieux contre lui. Par réflexion , j'écrivis une lettre douée , soumise et résignée. Je finissais par lui marquer que je comptais toujours sur sa bienveillance. Le lendemain quelques-uns de mes amis me demandèrent des nouvelles de mon parent; je ne savais ce qu'ils voulaient dire, et j'avais oublié que j'avais un parent malade.

Je me consolai bientôt d'avoir manqué l'emploi de Lille. J'appris que le titulaire d'une bien plus belle place à Paris , (celle de caissier de la compagnie ,) était condamné par toute la faculté , et que sa place dépendait tout-à-fait de M. de Limeuil. Elle était au-dessus de l'ambition d'un garde - magasin ; n'importe, je me sentais toutes les qualités nécessaires pour la bien remplir, et cette fois je me crus assez fort en intrigue pour l'emporter sur tous mes rivaux. Je ne savais où prendre mes fonds de cautionnement; mais quand je serai nommé , il faudra bien que je les trouve ; et pensant que les lettres les plus pressantes, les plus éloquentes, ne feront pas le même effet que ma présence, je me décide à faire secrètement et rapidement le voyage de Paris. Je ne mets que M. Robineau dans ma confidence. Je voyage encore par le courrier; car je n'ai pas le moyen de reprendre une chaise de poste.

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