‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 32 sur 54 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Vie d'Eugène dans son dut [eau.

Guillaume vint s'établir dans sa maison de campagne. Il se reposait du soin de son commerce et de sa manufacture sur Dervière, son gendre et son associé, que Je.faible état de sa santé n'empêchait pas de travailler. Dervière venait, tous les samedis soir, chez Guillaume avec sa femme et sa fdle, et ne retournait .1 la ville que le lundi matin, en sorte que, les dimanches, la famille était réunie.

La première lettre de M. Menu de Saint - Claude . mon beau -père, m'apprit que l'officieux Robineau m'avait donné un faux avis. Le lieutenant de police, ni aucun de ses agents ne s'étaient occupés de moi. Je fus un peu humilié de la nouvelle, et je me gardai de dire à mes amis que j'étais rappelé de mon exil. Cependant je ne fus pas fâché de savoir que je pouvais reparaître sans danger, quand je jugerais le moment favorable. Je me mis à l'affût , pour ainsi dire, de tout ce qui se passait à Paris. Je me flattais que les ministres, éclairés sur mon compte, sentiraient qu'ils ne pouvaient se passer d'un homme comme moi, et s'empresseraient de m'appeler auprès d'eux. Plus je me repaissais, au fond de lame, de ces folles espérances, plus j'affectais auprès de mes amis d'être détaché du

monde. M. Leblond qui, de jour en jour, devenait mon confident plus intime, m'encourageait dans ces ambitieuses illusions. J'étais encore, par intervalles, impatient et fier avec lui; il était encore, par intervalles, patient, flatteur et servile.

Malgré l'amour que j'affectais pour la vie champêtre , je me faisais un point d'honneur de surpasser le faste que mon père avait jadis déployé dans son château. Je tenais un état de prince; je recevais les personnes les plus distinguées, le nouvel évêque, l'intendant de la province et tous les gentilshommes des environs. Je me donnai une meute et des piqueurs. Si la goutte ne m'eût fait sentir de temps en temps quelques fâcheuses atteintes, je serais devenu un des plus intrépides chasseurs du canton. Je mis à la mode de jouer gros jeu à Coutances. C'était un charme pour moi d'entendre vanter la délicatesse de ma table et les talents de mon cuisinier. Je me flattais que le bruit de mon luxe et de ma vie opulente irait jusqu'à Paris et ferait pâlir mes envieux. Cependant après les premiers jours , j'avais repris, même avec mes amis, les habitudes défiantes et soupçonneuses qu'il m'avait fallu contracter, à Paris et à la cour , auprès des amis et des grands à qui j'avais eu affaire. Comme au temps où Guillaume m'avait rendu service, je lui supposais des motifs personnels de conduite qui étaient loin de sa pensée; je supposais à sa femme, à son gendre, à sa fille, des sentiments et des penchants opposés à ceux qu'ils annonçaient ; je tirais de fausses conjectures de leurs discours et de leurs actions.

Guillaume, Laure, César, Dervière, sa femme, el

même Julie leur petite- fille, âgée de douze ans , au milieu des inquiétudes qui les poursuivaient, comme je l'ai dit au chapitre précédent, se cherchaient pour se consoler, s'encourager, se confier leurs espérances et se prodiguer les plus tendres soins. Après une jeunesse courageuse, après un âge mûr honorablement employé, Guillaume arrivait à la vieillesse, aussi parfait qu'il est permis de l'être, et s'attachait encore à devenir meilleur. Il n'avait plus besoin d'efforts pour résister à ses passions. Tout ce qui était beau, généreux., utile, étail devenu pour Guillaume une facile et douce habitude. Laure , à cinquante-deux ans , encore fraîche et bien portante, était la plus aimable et la plus tendre des grand'mamans. Elle trouvait les plus douces compensations aux craintes dont elle était tourmentée pour son fils et pour son gendre dans l'affection de son mari, de ses enfants, de sa petite- fille qu'elle adorait et qu'elle ne gâtait pas. Dervière était un négociant plein d'intelligence, un bon époux, un excellent père. C'était un bonheur pour lui de témoigner sa reconnaissance à Guillaume, en continuant de faire prospérer sa manufacture. Madame Dervière, brillante de jeunesse et de beauté, prodiguait ses soins à son mari, l'aidait dans ses travaux, faisait la correspondance, tenait les livres de commerce, élevait bien sa fille et secondait mon cousin César, qui cherchait, d'une manière agréable quoiqu'un peu diffuse, à distraire tout le monde de ses peines. Comme sa mère et son aïeule , la petite Julie était vive, affectueuse et bonne. Il y avait, entre toutes les trois, un air de famille qui faisait naître dans l'aine de Guillaume les plus agréables

souvenirs. Madame Dervière lui rappelait Laure dans sa jeunesse; Julie lui rappelait Laure dans son enfance. Guillaume, en vrai grand-papa, ne pouvait se lasser d'admirer sa petite-fille et citait à tout propos ses gentillesses et ses espiègleries.

Eh bien î je trouvais que Guillaume était un peu trop orgueilleux de ses richesses et de sa vertu , que Laure était un peu pédante , que Dervière était un pauvre homme dont les idées ne s'élevaient pas au-dessus de sa manufacture. J'admirais la beauté de madame Dervière et je la plaignais d'avoir un mari valétudinaire. Je trouvais que mes amis avaient tort d'élever trop bourgeoisement leur petite-fille. Je vivais au milieu d'une famille de bonnes gens , et j'avais le malheur de ne pas croire aux bonnes gens.

J'ai dit que mon cousin César était devenu bavard et dissertateur. Guillaume , Laure et leurs enfants , pleins d'égards pour ce vieux et respectable ami , l'écoutaient, ne l'interrompaient pas, profitaient des bonnes choses qu'il disait encore en abondance , et ne se moquaient jamais , pas même en arrière , de ses redites et de ses digressions. Je commençai par faire remarquer à Laure que notre cousin était bien baissé. Bientôt , malgré sa patience philosophique , je donnai de l'humeur à Gésar, en l'interrompant au milieu de ses discours pour parler d'autre chose ; j'en vins à vouloir le railler, môme en face. Comme il était encore assez preste à la riposte , il s'en fallait que les rieurs fussent toujours pour moi; je me fâchais; je voulais bien rire aux dépens des autres, mais je ne voulais pas qu'on fit de l'esprit à mes dépens.

M. Leblond entrait avec ardeur dans mes idées ; il me faisait de petits rapports sur chaque personne de la famille de Guillaume; il entretenait avec soin mes soupçons sur la conduite et les sentiments de mes amis.

Me trouvant un jour avec Guillaume et Laure , je fus témoin d'une de ces petites querelles dont le meilleur ménage ne peut être exempt , et qui ne servent , entre deux bons époux , qu'à faire goûter les douceurs d'un raccommodement. Guillaume était devenu économe ; Laure était encore un peu fastueuse ; ils ne s'étaient pas trouvés d'accord sur je ne sais quelle dépense que Laure voulait faire. J'en -conclus , suivant mon usage , que mes amis n'étaient guère plus heureux ensemble que je ne l'avais été avec ma femme. A cette habitude de soupçonner le mal où il ne se trouvait pas, ou de le croire plus grand qu'il n'était , se joignait celle d'intriguer partout où je croyais en voir l'occasion; et, ne sachant que faire, pour passer le temps, le lendemain de cette petite querelle, sous le prétexte d'être médiateur, seul avec Guillaume, je le plajgnis d'être exposé aux fantaisies dispendieuses de sa femme; seul avec Laure, je la plaignis d'être victime de l'excès d'économie de son mari. Ils ne pensaient déjà plus l'un et l'autre à leur petite altercation de la' veille. Laure avait renoncé à son désir. Guillaume alors y avait généreusement cédé. Ils me le dirent: Guillaume m'assura que sa femme , tout en aimant à faire usage de sa fortune , était économe et raisonnable ; Laure m'assura que son mari , malgré son amour de 1 ordre , était généreux quand il s'agissait de plaire à sa femme. Je ne

les crus pas , et je continuai de les exhorter à la patience et à l'indulgence.

Pierre Delorme , mon fermier, le frère cadet de Guillaume, vint, devant moi, demander à son frère, comme au maire de la ville, une faveur que Guillaume ne crut pas devoir lui accorder. «Eh quoi! dit Pierre, « à ton frère ! un refus ! » — « Et c'est précisément <c parce que tu es mon frère , lui répondit Guillaume « avec amitié, mais avec fermeté, que je persiste a te « refuser. Je ne veux pas qu'on m'accuse , je ne veux « pas avoir à m'accuser moi-même d'une injustice en « faveur d'un des miens. » Pierre se tut un moment ; puis : — « Tu as raison, frère, dit-il à Guillaume, et « sois sûr que je ne t'en aime pas moins. » Je n'en crus rien. J'étais persuadé que Guillaume n'avait pu résister à un secret désir d'humilier son frère ; que Pierre lui gardait rancune , et qu'il souffrait , au fond du cœur , de n'être qu'un paysan , tandis que son aîné se trouvait un riche négociant et le maire de sa ville. Un autre, dans cette persuasion , aurait cherché à réconcilier les deux frères; mais moi, habitué «à chercher à plaire en donnant raison à tout le monde et en approuvant chacun dans ses préjugés et dans ses passions , j'exprimai à Guillaume ma surprise que son frère l'eût si mal connu que de lui demander une chose injuste.; quand je revis Pierre je parus étonné que son frère eût si peu d'amitié pour lui que de lui refuser une légère faveur. Ainsi je cessais d'être intrigant pour devenir tracassier ; je n'étais plus flatteur, mais je devenais médisant. Enfin je mettais beaucoup d'appareil dans mes grands repas ; mais je comptais strictement avec mon

cuisinier. Tout en restant fastueux , je faisais quelques pas vers L'avarice.

C'était surtout ma vanité que M. Leblond se plaisait à provoquer. Je me croyais encore jeune , aimable; je me croyais une expérience consommée en fait de galanterie; je faisais l'agréable et l'important auprès des jolies femmes, et je donnais des leçons de séduction aux jeunes gens , comme M. Dolignac s'était permis de m'en donner à ma sortie du collège. Dans mon âge mùr je n'avais fait la cour aux femmes que par calcul. En approchant de la \ieillesse je rétrogradais vers les folies de la jeunesse. Plus mes moyens de plaire diminuaient, plus j'avais la prétention de plaire, plus je me flattais d'être aimé. De toutes les femmes du pays, madame Dervière était sans contredit la plus belle. Elle avait pour l'ami de son père une bonne et vive amitié qu'elle ne se faisait aucun scrupule de montrer. Je vantais ses charmes à M. Leblond. M. Leblond me faisait remarquer l'amitié qu'elle me témoignait. Il alla jusqu'à me faire entendre qu'il la croyait sensible à mon mérite. Pour peu que M. le baron voulût s'en donner la peine , il vovait la vertu de madame Dervière en péril. Je lui imposai silence d'un ton grave. «Ah Dieu! « moi songer à porter le trouble dans le ménage de la a fille de mon ami! Qu'il ne vous arrive plus de me a tenir un semblable langage. » INI. Leblond se tut; mais ces mots qui lui étaient échappés lui valurent de ma part plus de douceur et d'amitié; j'en fus plus empressé à faire le galant auprès de madame Dervière.

Mon cousin César avait remarqué les nouveaux ridicules dont j'étais atteint. Fidèle au plan qu'il s'était

tracé de ne plus perdre de vérités avec moi , il se gardait de vouloir me corriger. Un jour cependant , à la suite de je ne sais quelle discussion , il s'avisa de me dire qu'il croyait voir à ma mauvaise humeur , comme à beaucoup d'autres petits symptômes , que , chez moi . les passions de la vieillesse commençaient à mêler leurs nuances aux couleurs des passions de l'âge mûr qui ne m'avaient pas quitté. Je me fâchai; je lui soutins que je n'étais pas vieux. Leblond était présent; il n'était pas encore insolent avec moi ; mais il se permettait quelquefois de l'être avec mes amis. Il prit mon parti d'une manière assez impertinente. « Fort bien , » me dit César un peu piqué de la patience avec laquelle je souffrais que Leblond fût impertinent, « dans ta jeu- « nesse tu t'es laissé mener par ton ami Beauclair ; dans « ta vieillesse tu te laisseras mener par ton valet. » Pour prouver à César que je ne me laissais pas mener, je fis une scène affreuse à Leblond, et je lui ordonnai de sortir. Il obéit; j'étais tout glorieux de la preuve de caractère que je venais de donner. « A la bonne heure, « reprit César, mets-toi bien en colère contre lui, tu « n'en feras pas moins tout ce qu'il voudra. »

Le soir, Leblond vint humblement me demander pardon ; je trouvai que mon valet n'avait eu des torts que par excès d'attachement pour moi , et je voulus bien , à sa prière , faire quelques démarches pour le réconcilier avec César.

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