CHAPITRE IV
Evénement qui replonge Eugène dans la douleur.
\i\m, tout occupé (le vanités et de futilités, je suivais l'habitude constante de toute ma vie, de nie refroidir bientôt pour l'objet qui avait vivement excité mes désirs ou mes alarmes , mon enthousiasme ou mon indignation; je ne pensais plus que fort légèrement à mon fils et à ma fdle. Je laissais s'écouler l'année île noviciat de Lucile, incertain encore si je devais désirer ou craindre qu'elle prononçât ses vœux. Quant à mon fils, j'attendais de ses nouvelles avec plus de patience; je m'étais rassuré sur son sort. Que dis-je? je m'étonnais de m'étre alarmé si mal à propos. « C esl « la douleur de la mort de ma femme, me disais -je, « qui m'avait présenté les eboses sous un aspect triste «et défavorable. Mon fds s'est battu; eb bien' il est «brave; c'est une vertu. 11 est parti, rien de plus na- « turel dans un jeune homme que ce désir de voyager. «Il a quitté Turin avec une maîtresse; est-ce vrai a d'abord? Mais je veux que cela soit; il est aimable, «aimé des femmes; il tient de son père. » Aussi vain pour le compte de mon fils que pour mon propre compte , je vantais à mes amis ses brillantes qualités , sa tendresse pour moi, et le mérite du gouverneur avec lequel il voyageait.
Trente personnes dînaient au château. On était au dessert. Je tenais la parole, et tous mes convives m'écoutaient avec respect et complaisance. Je parlais de mon fils ; je racontais les prodiges de son enfance et son esprit précoce. En quelque lieu qu'il fût j'étais sûr qu'il me faisait honneur. Un de mes gens me remet une lettre. Elle vient de Rome; elle est d'une écriture inconnue. Je m'arrête dans l'éloge que je faisais de mon fils ; je me sens une inquiétude hien naturelle , vu la mauvaise conduite qu'il a menée et dont je n'ai fait confidence à personne ; j'ouvre la lettre : dès les premiers mots , elle m'échappe des mains et je pousse un cri douloureux. Guillaume et César volent à moi. Je donne la lettre à lire à Guillaume. Quel coup de foudre! Le secrétaire d'ambassade à la cour de Rome m'apprend que mon malheureux fils , assailli le soir , en sortant de chez une courtisane , est tombé mort d'un coup de stylet dans le cœur.
Le voilà, ce malheur encore plus affreux pour moi que la mort de mon père ! De tous les événements de ma vie, voilà celui qui m'a le plus cruellement déchiré. J'en appelle à tous les pères qui ont subi cette horrible épreuve, leur imagination peut -elle concevoir une peine égale à celle dont ils ont été frappés, quand ils se sont vus certains de la mort de leur enfant? Car, dans ces épouvantables malheurs, celui qui voit doute encore , il voudrait douter au moins ; il parle encore à l'être qui a cessé de vivre. Le silence de cet être chéri commence son supplice. Ah ! si cette mort prématurée me causa une douleur si profonde et si vive à moi , homme léger, toujours vain, encore cupide, habitué
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depuis long-temps à me replier exclusivement sur moimême , qui n'avais eu pour ainsi dire que des accès de tendresse paternelle, qui toujours avais négligé d'en remplir les devoirs et qui me trouvais puni de cette négligence par la sécheresse dame et la mauvaise conduite de mon fiis , quelle doit donc être la douleur du père qui, toujours tendre, toujours inquiet, toujours soigneux, a déjà vu, avec délices, croître et se fortifier dans l'ame de son fils les talents, l'honneur, les bons et généreux sentiments , et qui , tout à coup , voit cette jeune plante se flétrir avant l'âge , voit mourir à vingt ans cet objet de toutes ses affections, cette espérance, cet appui, cette gloire de ses vieux jours ! C'est ici qu'on serait tenté de murmurer contre la Providence. L'ordre est interverti; le fils tombe avant le père. Plus ce malheureux père a été juste et bon , plus il souffre; plus il a bien mérité, plus il est puni. Mais non; la Providence est juste, même dans ses rigueurs. Au fond du cœur de ce bon père il existe un témoignage consolateur qu'il est frappé par un coup qu'il n'a pu prévoir ni empêcher. Au fond du cœur de ce père frivole et négligent s'élève un cri accusateur : Les fautes et la mort de son fils sont son ouvrage. Ce cri accusateur ne se faisait que trop entendre dans mon ame. Mes convives avaient disparu. J'étais resté seul avec mes amis; ils me prodiguèrent les plus tendres consolations. Elles furent sans succès. La fin terrible de mon fils me rappelait celle du malheureux Beauclair. « Que je suis justement puni, me disais-je , a d'avoir suivi les conseils et les exemples de ce pera vers égoïste ! Pour avoir tenté de me détacher des
« autres et de porter sur moi seul tous mes soins et « toute ma tendresse, ai-je été plus heureux? Non , le « peu de bonheur qui m'est échu s'est trouvé moindre « parce qu'il n'a réjoui que moi ; et quand la mort me « frappe dans mon fils , je me sens arraché brusque- « ment à ce déplorable système , et douloureusement « convaincu que l'absence totale d'affections est une «chose impossible, monstrueuse et contraire à notre « nature. »
Après quelques jours, mes amis furent plus heureux dans leurs efforts. Sans cesser de pleurer mon fils, je sentais pénétrer jusqu'à mon cœur la douce et consolante éloquence de mon cousin César.
Le tableau du bonheur de Guillaume vint ranimer et envenimer mes blessures. Dervière éprouvait dans sa santé une amélioration sensible, qu'il devait au retour du printemps, mais surtout aux soins et à la tendresse de son beau-père et de sa belle-mère , joints à la tendresse et aux soins de sa femme et de sa fille. On se croyait sûr de le conserver. Qu'elle joie pour Guillaume et pour sa famille! Guillaume reçut une lettre de son fils. Dans une marche difficile , le courage et le. sang-froid de ce jeune homme avaient contribué puissamment au salut de l'armée française. Son général l'avait choisi pour aide-de-camp. Le ton de sa lettre était celui d'un brave et loyal militaire , d'un fils tendre et respectueux, d'un bon et honnête jeune homme. J'étais présent quand cette lettre arriva chez Guillaume. « Morbleu » , dit Guillaume après l'avoir lue et en prenant une attitude militaire, «je reconnais mon « sang. 11 y a de la bravoure dans notre famille. Mon
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«père n'a-t-il pas fait la guerre avec le lien, Eugène? N ai-je pas servi à la Martinique? Mais mon fils sur- « passe mon père et moi. Y \ingt-six ans, eapilaine! ♦■ aide-de-camp! Quel honneur! » Laure était dans l'ivresse, et Guillaume semblait encore plus jouir de la joie de sa femme que de la sienne. Mon cousin César secriaii avec Horace :
Fortes creantur fortibus et bonis. *
Je sortis de la maison de Guillaume : son bonheur m'était insupportable.
a Ainsi donc , me disais-je , voilà Guillaume heureux a et fier de son fils, de sa fille, de son gendre; et moi « je suis sans famille; ma fille gémit dans un cloître et «je n'ai plus de fils. Hélas! m'éeriai-je, me voilà seul h et abandonné. » — « Ingrat » , me dit tendrement mon cousin César, qui, malgré son grand âge, avait couru assez lestement sur mes pas , « pleure , mais ne plains pas d'être abandonné. N'as tu pas des amis? » Il me ramena chez Guillaume , et ces généreux amis < ment la délicatesse de comprimer leur joie et de ne s'occuper que de ma douleur.
* HoraT. liv. IV, od. 4.
Un glorieux enfant sou dun glorieux père. Traduct. de M. Daru.
ET GUILLAUME. 2»3i