‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 34 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Entrée en scène d'un nouveau personnage.

Quelques jours après celui où Ion avait reçu des nouvelles du fils de Guillaume je traversais lentement, et pensant à mon fils, l'avenue de pommiers qui sépare la maison de Guillaume de mon château. Un jeune homme marchait derrière moi. Il m'atteint , il m'aborde. « Monsieur, me dit -il en m'ôtant son chapeau, j'ar- « rive à l'instant dans le pays; faites-moi le plaisir de « m'indiquer la maison de M. Guillaume Delorme. » — « La voilà, lui dis -je; venez, je vais moi-même « chez Guillaume. » — « Ah ! grâce au ciel , s'écrie-t-il , « me voici donc au terme de mon voyage. 11 y a loin a de Paris à Coutances, sur -tout quand on vient à « pied. » J'examinai ce jeune homme. Hélas ! il paraissait n'avoir que l'âge de mon malheureux fils , et sa vue renouvela mes douleurs. Le ton à la fois aisé et poli avec lequel il s'était adressé à moi semblait démentir son modeste habit. Il était vêtu comme ces porte-balles qu'on rencontre sur les routes à l'approche des villes où il y a une foire. Il avait des guêtres, un bâton au lieu d'une canne ; un mouchoir de couleur était attaché négligemment autour de son cou, et ses épaules étaient chargées d'un sac de soldat. Lui-même m'examinait fort attentivement, et tout en approchant de la

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maison de Guillaume : « Pardon , me dit-il, mais n'au- « rais-je pas 1 honneur de parler à M. le baron de Sen- « neville? » — « Précisément. Mais, pardon à mon « tour, je ne me rappelle pas... » — « Je le crois bien, « j'étais si jeune quand vous veniez chez mon grandie père. Quant à moi , voyant un homme de votre âge , « bien mis, et traversant à pied cette belle avenue, je « me suis douté que c'était un des deux amis. J'ai si <( souvent entendu parler de vous et de M. Guillaume. » — « A qui donc, s'il vous plaît? » — « C'est ce que je « vais vous dire en présence de votre ami. »

Nous étions arrivés chez Guillaume. Il était dans son cabinet avec la petite Julie, et lui faisait répéter une fable de La Fontaine. C'était , depuis quelque temps, sa fable chérie, celle dont il commençait si bien à mettre la morale en pratique , le Vieillard et les (rois jeunes Hommes. « Tiens, lui dis -je, voilà un jeune « voyageur à qui j'ai indiqué ta maison , et qui pique « vivement ma curiosité. Il nous connaît et je ne le « connais pas. » — « Hélas! messieurs, dit le jeune « homme, je suis Charles, le petit -fds de votre ami « Duverdier. » — « De Duverdier! » nous écriamesnous à la fois Guillaume et moi. Guillaume ouvrit ses bras au jeune Charles, qui s'y jeta avec transport. « Oh! oh! » dis -je en l'embrassant à mon tour, mais avec plus de sang-froid que Guillaume , « eh ! que vête nez-vous faire ici, jeune homme? » — « Le petit-fils « de ce monsieur Duverdier qui me faisait de si droits « de contes, quand il venait passer ses vacances chez « mon bon-papa», dit Julie, en approchant un fauteuil et forçant Charles à s'asseoir. « Que je suis aise de le

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a voir! Eh! mais, mon Dieu! comme il paraît fatigué! « Je vais chercher du cidre , des fruits , du vin ; il faut « qu'il se rafraîchisse , qu'il se repose. » — « Oui sans « doute, dit Guillaume, et préviens en même temps « ta mère , ta bonne - maman , toute la maison , que le « fils d'un ami nous arrive. »

« Oui je vous reconnais, continua Guillaume d'une « voix émue; voilà les traits de votre aïeule, cette « bonne et aimable Louise. Je crois encore la voir, « pour la première fois , dans cette pension du fau- « bourg St-Jacques qui lui servit d'asyle contre les pro- « jets de sa belle-mère. » Julie ramena bientôt Laure, Dervière et sa femme. Madame Dervière ne pouvait croire que ce fût là ce petit Charles qu'elle avait vu à rage de quatre ans , lors de son voyage à Paris. Charles fut comblé d'amitiés, accablé de questions.

« Vous savez, nous dit-il, que mon grand-père n'a « pas laissé une brillante succession. Après lui cette « succession fut partagée entre mon père et ses deux « sœurs, qui sont établies en Provence, et que je « ne connais pas. Mon père , comme vous le savez « aussi, n'était pas d'un caractère à grossir sa part. Il « avait hérité des vertus , des talents et du bon cœur « de mon aïeul. On prétend que ce ne sont pas tou- « jours là des moyens de faire fortune. 11 y a deux ans « que mon père est mort. Quelque temps auparavant, « j'avais eu le malheur de perdre ma mère, et je me « trouvai à dix -sept ans orphelin, pauvre, et sous la « tutelle d'un vieux cousin qui me fit bien valoir « toutes les dépenses que lui causait mon éducation. <.c Il y a six mois que je suis sorti du collège. Mon

« cousin m'a fait entier chez un procureur. C'est une vie iort ennuyeuse pour un jeune homme qui n'a pas <c d'argent à dépenser, et je ne vois pas trop ce qu'on « peut y apprendre de bon. Je me suis souvenu de la « longue amitié qui a existe entre 31. Guillaume De- « lorme et mon grand -père; soudain je me suis senti « de grandes dispositions pour le commerce et un vio- « lent désir de 1 apprendre sous 31. Guillaume. Je me 8 suis bien garde de vous écrire; vous n'auriez peut-être o pas voulu me recevoir sans le consentement de mon a tuteur, qui, pour me faire pièce, aurait peut-être « jugé à propos de le refuser. J'ai vendu quelques efi fets pour faire ma route; j'ai rassemblé ceux qui me • restent dans ce sac, qui m'a paru un peu lourd à a porter; je suis parti à pied, sans dire adieu à pero sonne, et je viens vous demander votre amitié, vos « conseils et du travail. » — « Sois le bien venu dans a ma maison, lui dit cordialement Guillaume. Oui, « j'acquitterai envers loi la dette de l'amitié; je n'aban- « donnerai pas le petit-fils de Duverdier. »

Avant la fin de la matinée, il était décidé que, dès le lendemain, Charles entrerait dans la manufacture, en qualité de commis, qu'il aiderait Dervière et sa femme dans leurs travaux , qu'il viendrait avec eux passer les dimanches chez Guillaume, qui se faisait une fête de le traiter comme le fils de la maison. « Jeune homme , lui dit Dervière , j'ai commencé comme « vous. Puissiez-vous mériter à votre tour la confiance « et l'estime de notre commun bienfaiteur? » — « Et « moi donc, reprit Guillaume, à la Martinique, c'est « ainsi que je fus reçu par ce bon M. Morcau. J'espère

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« que Charles fera son chemin comme mon gendre et « comme moi. » Guillaume écrivit au vieux cousin de Charles qu'il se chargeait volontiers de le remplacer dans ses fonctions de tuteur. Charles joignit une lettre à celle de Guillaume. Il priait son cousin de lui pardonner le mystère qu'il lui avait fait de son départ; il l'assurait de son respect et de sa reconnaissance; il le conjurait de n'être pas inquiet sur son sort : il avait retrouvé un père dans Guillaume. Le vieux cousin ne fut pas fâché d'être délivré de Charles. Il n'y avait rien à gagner pour lui dans l'administration des biens du jeune homme, qui ne possédait ni rentes, ni terres, ni maisons.

J'avais partagé de bon cœur la joie que l'arrivée du petit-fils de Duverdier causait à Guillaume. En y réfléchissant, je trouvai que mon ami Guillaume était un peu imprudent de recevoir et de prendre en amitié un jeune homme qui n'avait d'autre répondant que luimême , d'autre papier que son extrait de baptême , d'autre recommandation que sa bonne mine et le nom de son grand-père , et dont la démarche annonçait une tête vive et un esprit romanesque. Je fis part de mes réflexions à Guillaume ; il me répondit qu'au risque dêlre dupe , il tendrait toujours la main à l'homme qui viendrait implorer son appui , quand même il lui serait absolument étranger ; qu'à plus forte raison , sa maison et son cœur seraient toujours ouverts au petitfils de son ami. Je fus fort étonné que mon cousin César qui survint et qui se piquait d'être très-circonspect , pensât absolument comme Guillaume. Après avoir causé quelque temps avec Charles , César nous

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assura que ce jeune homme méritait tout notre intérêt. ■( Il possède ses auteurs, nous dit -il, presque aussi « bien que son grand-père; il sait la musique, l'italien, a un peu de dessin. Je suis vieux; Guillaume vieillit; « tout en s'instruisant dans le commerce , Charles peut « être très- utile à l'éducation de notre chère Julie. » Il parlait ainsi devant la petite -fille de Guillaume. « Oh! mon bon vieux cousin, s'écria-t-elle (c'était le « nom qu'elle donnait à César), que je vous embrasse « pour l'excellente idée qui vous est venue. »

Charles répondit à l'accueil que lui avait fait Guillaume par une franche amitié , par une excellente conduite , par un travail assidu , par la plus zélée et la plus active reconnaissance. Outre la correspondance et la tenue des livres dont il fut bientôt en état de se charger , il était le piqueur des ouvriers , il inspectait les métiers , il faisait et transportait lui-même les ballots de marchandises, il se multipliait et valait à lui seul quatre commis.' Guillaume et Dervière admiraient la capacité de ce jeune homme , et le croyaient destiné à faire un grand négociant. Il était respectueux et prévenant auprès de madame Dervière , charmait par sa gaieté Laure la bonne grand'maman , avait mille égards pour moi , s'instruisait avec Guillaume , et se plaisait à faire causer César. Ce vieillard , qui avait beaucoup aimé Duverdier et sa femme , remarquait , en pleurant et en riant de joie et de tendresse , que leur petit- fils avait les traits et la sensibilité de sa grand'mère , le bon cœur et la vivacité de son grandpère. Charles était aimé de tout le monde , mais surtout de Julie. Il mettait de l'amour-propre à enseigner

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ce qu'il savait à sa jeune écolière. Cette jeune fille faisait de rapides progrès sous les leçons de son nouveau maître , et lui en témoignait tout haut la plus vive reconnaissance. Les bons soins de Charles contribuèrent encore à fortifier la santé de Dervière. La gaieté que l'arrivée de ce jeune homme répandit dans la famille de Guillaume augmenta mes chagrins et mon humeur.

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