‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 35 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tracasseries et fatuité d'Eugène.

La nouvelle de la mort de mon fils avait suspendu les petites tracasseries que j'avais involontairement suscitées entre mes amis. Pour me distraire, Leblond s'avisa de me faire remarquer que Charles semblait avoir plus d'affection , plus de reconnaissance pour madame Dervière que pour les autres personnes de la famille de Guillaume. Fidèle à ma manie de supposer aux actions les plus simples et les plus innocentes des motifs et des intentions coupables , je n'eus pas de peine à me persuader que Charles était épris de madame Dervière. J'étais sûr qu'il y perdrait ses peines et ses soupirs. Madame Dervière aimait trop son mari , le jeune homme était trop candide, trop gauche, trop novice. « Ali , dit mon perfide valet , si monsieur ne « m'avait imposé silence sur cet article , je lui dirais

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« que je connais un homme moins gauche et moins noie vice que M- Charles Duverdier, et si cet homme le « voulait bien, je ne sais trop ce que deviendrait l'amour « de madame Dervière pour son mari. » Au lieu de me tacher cette fois : « Tais-toi , flatteur, lui répondis-je « en souriant , quelle idée as-tu donc de moi et de la « vertueuse madame Dervière?» Ce discours de Lehlond ne laissa pas de me faire impression. Et hientôt je me persuadai que j'étais atteint du plus profond amour pour la fdle de mon ami Guillaume, mais j'avais la délicatesse de ne pas vouloir y céder. Cependant , comme elle continuait de me témoigner la plus sincère amitié, je crus avoir touché son cœur. Dans cette confiance , je balançai quelques jours encore entre mes scrupules et ma passion. Je faisais confidence à Leblond de tout ce qui se passait dans mon cœur. Il parvint à vaincre mes scrupules ; je me livrai tout entier à mon amour, et je devins le plus ridicule des fats. Je fis mille extravagances dont madame Dervière , le plus long-temps qu'il lui fut possible, feignit de ne pas se croire l'objet. Quand elle fut obligée de s'en apercevoir , elle y répondit avec beaucoup de ménagements pour ma vanité. Mais il fallut bien qu'elle finit par s'expliquer trèssérieusement et de manière à m'ôter tout espoir : je ne le perdis pas. Je me flattai que le temps et mon adresse triompheraient de sa froideur. Malgré les embarras que leur causaient mes travers , Guillaume , Laure et leur fille s'en affligeaient bien plus pour moi que pour euxmêmes. Dervière riait avec mon cousin César de mon amour pour sa femme, qu'il n'avait pas eu de peine à deviner et qui ne lui causait pas la plus légère inquié-

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tude. La petite Julie, espiègle et naïve enfant, se moquait de mes prétentions à la jeunesse.

La manière dont madame Dervière accueillit mes ridicules prétentions fît renaître mes soupçons sur Charles. Il faut convenir qu'aux yeux d'un homme qui voit le mal partout il y avait de quoi se méprendre. Madame Dervière avait pour Charles les soins et la tendresse d'une mère. Leblond, dont l'ame était susceptible de vilaines passions , avait conçu une haine très-vive contre Charles. J'ai su , depuis , que Charles avait plus d'une fois relevé vivement Leblond , qui se permettait de s'égayer à mes dépens. Leblond , piqué de quelques mots de mépris qui étaient échappés à Charles , et craignant que Charles ne cherchât et ne parvînt à m' éclairer sur son compte , s'était promis de ne laisser passer aucune occasion de nuire à ce jeune homme. Un jour il vint avec empressement m'avertir qu'il avait remarqué plusieurs entretiens mystérieux entre Charles et madame Dervière. A cette nouvelle , je devins jaloux, je devins furieux. «Eh quoi ! un jeune « homme , un enfant qui n'a pas vingt ans , parvien- « drait à réussir auprès d'une femme qui m'a résisté!» Je chargeai Leblond de continuer ses observations. Il me confirma ses premiers rapports ; il m'en fit d'autres bien plus effrayants. «Plus de doute, ils s'aiment, ils « s'entendent. » Que mon amour-propre se sentit cruellement humilié !

Bientôt nous découvrîmes que la femme de chambre de madame Dervière, et Jacques, un vieux valet de Guillaume, étaient initiés dans ces mystères. « Oh! «c'est trop fort! Corrompre des valets, méconnaître

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« toutes les lois du devoir et de la reconnaissance , «abuser de l'hospitalité qui lui a été accordée pour « séduire la fille et la femme de ses bienfaiteurs ! Perce vers et insensé jeune homme! » Ce dépit, que je pris pour un beau mouvement de vertu indignée, me rendit méchant; je projetais de révéler à Guillaume, à Laure , à Dervière tout ce qui se passait. N'était-ce pas un service à rendre à madame Dervière que de l'arrêter sur le bord du précipice? Seulement, avant de parler, je voulus être sûr de ce que j'allais dire. Je chargeai Leblond de m'amener le vieux valet de Guillaume. C'était un dimanche ; toute la famille était réunie. J'interrogeai sévèrement le vieux Jacques sur l'objet de ses conférences secrètes avec madame Dervière et M. Charles. « Chut, silence, me dit ce bonhomme; «puisque vous avez des soupçons, je veux bien vous « dire la chose ; mais ne nous trahissez pas. C'est une «fête, c'est une surprise que la fille de notre maître « veut donner à son mari pour le rétablissement de sa «santé, à son père, pour les bonnes nouvelles que « monsieur a reçues de son fils. » — « Une fête? » — « Oui , une fête , et madame Dervière s'est adressée à tfM. Charles, qui a de l'esprit comme un diable , pour « les devises et les chansons. N'en parlez-pas; c'est ce « soir même que la fête a lieu. Pardon si je vous quitte; « mais nous avons tant d'occupations ! les guirlandes , « le repas , il faut que tout cela soit fait à l'insu de «monsieur; mais je suis fin; il ne saura rien. Ah! « monsieur, quel bonheur pour moi de fêter mon bon « maître! » Je fus un peu déconcerté de la confidence. «Allons, me dit Leblond en ricanant, nous nous

«sommes trompés; c'est une fête, mais Dieu sait où a l'on arrive avec ces surprises ménagées à des pères «et à des maris!» Le traître ne croyait pas si bien dire. Je me souvins de la fête que ma femme m'avait donnée , de concert avec mon secrétaire. Je me souvins de celle que j'avais donnée à Châlons à M. Durand, et je crus que la fête qui se préparait était aussi perfide. Mais quelle différence! Ici tout partait du cœur.

Nous étions en été , la soirée était superbe , point de drame , point de pastorale ; un orchestre champêtre ; de gros bouquets ; un bal de paysans vivement mis en train par Charles, Julie et les enfants de Pierre Delorme; quelques lampions qu'on trouva une illumination superbe ; des pétards , des médaillons chargés de devises simples et franches : voilà en quoi consistait la fête. Elle fut terminée par des couplets de Charles, chantés par la petite Julie. Il y en avait pour tout le monde, pour Guillaume, pour sa femme, pour son fils, pour sa fille, pour Dervière, pour César et pour moi. On y remarquait bien moins d'esprit, d'élégance et de correction que de naïveté, de gaieté, de bonhomie et de sincère amitié. Je reçus assez froidement ceux qui m'étaient adressés. Guillaume et sa famille étaient émus, enchantés. Ils en prirent tous encore plus d'amitié pour le petit-fils de Duverdier.

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