‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 36 sur 54 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Eugène repart pour Paris.

Cette amitié de Guillaume et de sa famille pour le jeune Charles éprouva bientôt quelque altération. Je continuai d'avoir des soupçons sur Charles; je dois dire que , sans les insinuations de M. Leblond , je ne m'y serais pas obstiné. Mais ce drôle, voyant dans les rapports qu'il me faisait un moyen de me plaire et de fonder son empire sur moi , savait à propos envenimer les faits, et même en inventer; il paraissait certain des prétentions de Charles sur madame Dervière; tour à tour il plaisantait ou gémissait sur la vertu de la femme et sur la bonne -foi du mari. Dans ma jeunesse, M. Dupré, élégant Parisien, avait secondé mes extravagances; dans ma vieillesse, M. Leblond, rusé Normand (il était de Gisors), me suggéra des folies auxquelles je n'aurais pas pensé. Dupré m'avait aidé dans mes volontés; Leblond me fit souvent vouloir ce qu'il voulait lui-même. Je le croyais , je me plaisais à le croire. Par suite de l'inconséquence de mon caractère, au lieu de reconnaître que le dépit me poussait vers ces odieuses conjectures, je me persuadai que je n'étais animé que par de nobles et vertueux motifs, et je me crus obligé en conscience de laisser entrevoir mes soupçons à Guillaume , à Laure et même au mari.

Si je leur avais franchement exposé mes ridicules

soupçons, tout se serait bientôt éclairci; mais j'exprimais mes craintes par des demi-phrases et des réticences; je n'affirmais rien; je professais la plus grande confiance dans la vertu de madame Dervière; tout mon fiel se tournait contre Charles.

Le bon Dervière, qui avait ri de mes prétentions sur sa femme , eut la faiblesse de s'alarmer de celles que je supposais à ce jeune homme. Involontairement Laure et Guillaume lui-même devinrent plus froids pour Charles. Quelques nuages s'élevèrent entre les personnes qui composaient la famille de Guillaume. Il y eut de l'humeUr, quelques légères querelles. Chacun craignant d'aller trop loin , se tenait sur la réserve ; on évitait de s'expliquer, et ces bonnes gens semblaient s'obstiner à fuir avec soin un éclaircissement qui aurait tout terminé. Mon cousin César voyait clairement que c'était moi qui provoquais et fomentais ces soupçons et ces débats. Mais j'étais plus actif dans mes tracasseries que ce bon vieillard ne pouvait l'être dans ses efforts pour ramener nos amis au calme et à la raison. M. Leblond était joyeux et triomphant. Pour moi, malgré le plaisir que le succès d'une tracasserie ne peut manquer de causer à un tracassier, je n'en étais pas plus heureux. Charles me boudait; madame Dervière rejetait encore avec plus de dédain les hommages que je m'obstinais à lui rendre; souvent je me reprochais à moi-même mes petites méchancetés , et la petite-fille de Guillaume m'en voulait beaucoup pour quelques observations malignes qui m'étaient échappées devant elle sur M. Charles, son ami et son précepteur.

Piqué de l'inutilité de mes démarches auprès de madame Dervière, toujours ennuyé de la vie de province, je tournais encore de temps en temps mes regards vers Paris et vers les places que j'avais perdues ; je continuais d'affecter auprès de mes amis le plus grand éloignement pour toute espèce d'ambition; je n'osais leur laisser entrevoir mes secrets désirs; moimême je ne savais si je devais me rejeter encore dans le tourbillon du inonde. Hélas! je n'avais plus même à mettre en avant le prétexte de travailler à l'avenir de mes enfants.

J'étais fort riche. La mort de mon fils ne changeait rien à ma fortune tant que ma fille n'avait pas prononcé ses derniers vœux. En supposant qu'elle persistât dans sa résolution , j'avais si bien stipulé les articles de mon contrat de mariage qu'une grande partie de la dot de ma femme devait me rester, et depuis long -temps, j'avais acquis par moi-même de grands biens sur lesquels la famille de M. Menu ne pouvait avoir aucun droit. J'avais cru de mon intérêt de flatter dans mes lettres la vanité de mon beau -père et de le bien convaincre de mon sincère attachement. Il y était sensible ; dans ses réponses il ne cessait de me nommer son cher fils. L'année de noviciat de ma fille touchait à sa fin. Je reçus une lettre de M. Menu qui me pressait vivement de venir à Paris, non pas pour engager ma fille a rentrer dans le monde (la mort de son frère semblait avoir donné plus de force encore à sa vocation), mais pour assister à son sacrifice. M. Menu me donnait d'ailleurs des nouvelles bien faites pour éveiller mon ambition. Il m'apprenait la mort d'un grand,

que j'avais regardé comme mon ennemi et qui n'avait peut-être jamais pensé à moi. Il m'annonçait que le duc de S***, ce seigneur avec lequel j'avais été lié sous le règne précédent , le parrain de mon malheureux fils , venait de rentrer en faveur. « Eh bien ! w dis-je à Leblond, en lui montrant la lettre de mon beau - père , « voilà pourtant des espérances ; je pourrais de nou- « veau jouer un grand rôle, » Ce bon garçon ne manqua pas de m'engager à profiter de l'amitié du duc de S***. J'hésitais sur le parti que je devais prendre; je commençais à porter dans mes désirs et dans mes actions cette lenteur et cette incertitude qui forment le caractère distinctif de la vieillesse, sur -tout chez un homme dont la vie a été mal employée. A -peu -près décidé cependant à retourner à Paris, je m'avisai de consulter César. J'y étais poussé par la vanité; j'étais bien aise de lui prouver qu'il me restait encore des amis puissants. Je m'attendais qu'il allait me conseiller de rester en province, et je me préparais d'avance à. lui répondre. Quelle fut ma surprise! « A la bonne « heure, » me dit-il; a mais quoi! » ajoute-t-il, en souriant , « n'es-tu pas exilé ?» — « Oui , sans doute , » lui dis-je, un peu déconcerté; « mais je peux voyager se- « crètement, et, grâce à mes amis, je ne cours aucun « danger. » — « Ah ! fort bien , » reprend César. Et le voilà qui échauffe , excite , encourage mon ambition et ma vanité. Il croit que j'aurais le plus grand tort de négliger cette occasion favorable de reparaître et de briller à Paris. J'étais tout surpris de voir mon cousin le bossu entrer si vivement dans mes idées.

Une nouvelle lettre de mon beau-père m'apprit qu'il

s'était présenté au duc de S***, qu'il en avait été trèsbien reçu, que le duc lui avait demandé de nies nouvelles avec le plus vifintérêt. Il y avait à la disposition du duc un emploi magnifique et qui me convenait à merveille; mon beau-père n'avait pas osé le solliciter pour moi; mais il ne doutait pas que, si j'arrivais promptement, je ne remportasse sur tous les concurrents. Il n'y avait plus à balancer : je partis.

Mon cousin César n'eut qu'à se féliciter du conseil qu'il m'avait donne. A peine avais-je quitté mes amis, qu'on s'expliqua, qu'on s'entendit. Charles lut pleinement justifié, sans qu'on eut même besoin de lui laisser voir les soupçons (pie j'avais eus sur son compte. On reprit pour lui toute l'amitié qu'il avait d'abord inspirée et qu'il n'avait jamais cesNé de mériter, et la petite Julie, dans la joie que lui causait cet heureux changement, ne se gênait pas pour dire tout haut qu'on s'aimait bien mieux et qu'on était bien plus tranquille chez son bon-papa, depuis qu'on ne m'y voyait plus.

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