CHAPITRE PREMIER
Vie d'un homme de soixante ans qui veut encore être jeune.
L w montant en voiture , je m'étais rappelé les voyages rapides que jadis j'avais faits de Châlons à Paris. J'avais dû mes succès alors à ma promptitude ; et , comme cette fois il s'agissait encore de solliciter, je me proposai de marcher aussi vite que parle courrier. Mais j'avais passé la soixantaine ; je craignais la goutte et les rhumatismes; le jour, je me sentais incommodé par la chaleur; la nuit, j'aurais pu prendre du froid. Il fallait faire de longues pauses dans les auberges. M. Leblond avait pour ma santé des attentions excessives et minutieuses qui ne contribuèrent pas peu à me retarder. Je voulais regagner le temps perdu, en pressant les postillons; mais je ne savais plus semer l'argent sur la route comme un jeune homme. Je croyais être généreux, en payant les guides comme je les avais payés quarante ans auparavant, et j'étais tout étonné quils
me trouvassent avare. Je me fâchais, ils murmuraient et ne m'en menaient pas plus vite. A chaque poste, M. Leblond avait avec eux, pour les intérêts de son maître , une dispute qui durait souvent plus que je n'aurais voulu.
J'arrivai à Paris. Après quelques heures d'un repos nécessaire, je fis avec soin ma toilette, et je me présentai chez le duc de S***. J'en fus très-bien reçu ; mais la belle place que mon beau-père m'avait fait espérer avait été donnée, le matin même, à un parent du duc, gentilhomme de Gascogne, venant de plus loin que moi, qui, sans se donner le temps de faire sa toilette, à peine descendu de voiture, avait couru, sollicité, mis en jeu tous ses amis, et n'avait songé à se reposer de son voyage qu'après s'être assuré qu'il était nommé.
Je fus consterné de la nouvelle; le duc me rendit quelque courage, en me comblant d'amitiés. Il me promit qu'il trouverait les moyens de me dédommager. Nous nous examinions tous les deux avec beaucoup d'attention. Nous ne jugeâmes pas à propos de nous faire part de nos remarques; mais je le trouvai considérablement vieilli : il avait dix ans de moins que moi. J'eus bientôt occasion d'observer que son humeur était changée , comme sa figure. Il me témoignait une grande amitié; mais elle était plus protectrice qu'affectueuse. Il était gourmé, fier de ses places et de son nom, sévère sur les mœurs et l'étiquette. Sa sœur, la comtesse de P***, qui, pendant nos courses dans la forêt de Fontainebleau, m'avait fait un si brillant éloge de la belle Agnès Sorel, était devenue dévote.
J'avais conservé mon hôtel ; je remontai ma maison sur un ton à-la-fois économique et fastueux , et , suivant les conseils de mon beau-père et de M. Leblond , je résolus de chercher d'autres protecteurs, sans négliger toutefois le duc de S***. Ceux que j'avais crus mes ennemis les plus acharnés étaient morts ou retirés ; j'avais conservé une très-grande opinion de mon mérite; je ne pouvais manquer d'être appelé bientôt à quelque place supérieure; mais je trouvai sur mon chemin et à toutes les portes où je frappai des concurrents plus jeunes , plus alertes et plus actifs que moi. C'étaient les fils et les petits-fils des camarades de ma jeunesse et de mon âge mûr que je traitais d'enfants , et qui étaient des hommes faits et des pères de famille. J'eus la mortification de m'en voir préférer plusieurs , précisément parce qu'ils étaient plus jeunes que moi.
Dès le lendemain de mon arrivée j'avais été voir ma fille ; elle avait , me dit-elle , tout-a-la-fois craint et désiré ma visite. Elle était encore consternée de la mort de son frère; mais, comme mon beau-père me l'avait annoncé, cet événement n'avait fait que la confirmer dans sa résolution de renoncer au inonde. Le repentir de sa faute et l'exaltation de sa tête l'avaient jetée dans la plus fervente piété. J'essayai faiblement de la détourner de sa vocation. Je n'avais plus de courroux contre elle; son repentir méritait mon estime et même mon admiration. Je pensais quelquefois qu'avec sa fortune elle aurait pu faire un grand mariage qui n'aurait pas été nuisible à mon ambition; mais, en dépit des réflexions que me suggéraient la raison , mon in-
EUGÈNE térêt et la vanité, je ne pouvais forcer mon cœur à une tendresse continue pour ma fille.
Elle consomma son sacrifice. Je fus présent à la cérémonie. J'avais eu l'amour-propre d'y inviter beaucoup de monde. Bizarre situation que celle d'un père dont la fille prononce des vœux irrévocables! Ses amis, ou du moins les gens qui se donnent ce titre , ne savent s'ils lui doivent des compliments de félicitation ou de condoléance. Je sortis du couvent dans la plus profonde tristesse.
Pour m'en distraire , et en attendant que j'obtinsse quelque succès de mes démarches , malgré mes cheveux blancs, je cherchai encore à faire des conquêtes. J'essayai de reprendre la vie que j'avais menée précédemment à Paris. Je fréquentai le monde et les spectacles; je donnai des bals et des concerts; j'attirai chez moi une société nombreuse; ma maison semblait le rendezvous des plaisirs. Vains efforts ! Les plaisirs auxquels je m'étais livré jadis avec tant de fureur, qui m'avaient procuré tant de jouissances , que je voyais encore recherchés et savourés par tant d'autres , étaient pour moi sans attrait , et cependant , par égard , par bon ton, je veillais, je jouais, je faisais le galant et le jeune homme , je feignais des extases et de l'engouement pour ce qui m'ennuyait.
Je pris de nouveau une maîtresse à l'opéra. Je l'ai déjà dit; ce sont les jeunes gens et les vieillards qui font le plus d'extravagances pour les femmes. J'avais achevé de me ruiner jadis pour Caroline, de bon cœur et par amour; par faiblesse , et malgré moi , je dépen-
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sai beaucoup pour ma nouvelle maîtresse. Je voulais aimer; mais mon ame était usée: je voulais être aimé; mais je n'étais plus aimable ; il fallait bien que je fisse le généreux. On me menait comme un enfant ; on n'attendait pas que je donnasse ; on savait fort bien , tout en badinant, s'emparer de la bourse du bonhomme pour payer une marchande de modes , prendre des avances sur la pension que j'avais assurée , choisir chez un bijoutier ce qu'il y avait de meilleur goût , et lui donner mon adresse; et il fallait que je fisse des politesses et des cadeaux à un petit parent qui travaillait pour débuter à la comédie française. Au moins, quand j'étais jeune , on se cachait de moi ; je pouvais croire qu'on avait quelque regret de me tromper; mais ici, je n'ai pas même la consolation d'ignorer que je suis dupe. On semble se faire une gloire et une joie de me prouver que je le suis. On me fait valoir la moindre complaisance , et l'on ne se donne pas toujours la peine de cacher la répugnance que j'inspire.
Il se trouva que ma jeune danseuse était nièce de mademoiselle Aglaé , l'ancienne maîtresse de M. de Limeuil , l'administrateur-général des vivres , dont il est question dans la troisième partie de cette histoire. Je renouai connaissance avec elle. Mademoiselle Aglaé avait fait de très-bonnes affaires ; elle avait toujours eu d'excellents procédés avec ses amants. Sa sœur , danseuse émérite comme elle, avait marché sur ses traces, et les deux sœurs étaient devenues de tendres mères de famille. L'une avait quatre filles, et l'autre quatre garçons. Mademoiselle Aglaé maria sa fille aînée au fils d'un honnête bourgeois de Pontoise. Je fus invité à la
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noce. C'est là que je vis une contre-danse assez singulière. Elle était composée des huit enfants des deux sœurs. Il n'y avait que deux mères; mais il y avait huit pères; et les huit pères, tous bonnes gens, sans rancune et sans préjugés , assistaient à la noce de la fille lînée de mademoiselle Aglaé , l'un comme père de la mariée, les sept autres comme amis de la maison.
J'étais trop assidu à l'opéra pour ne pas prendre parti dans les grandes querelles des Gluckistes et d<> Piccinistes , qui éclatèrent avec fureur à cette époque. J'ai remarqué que , dans les disputes sur les arts , la violence des partis augmente en proportion de la futilité de l'art sur lequel on dispute. Si jamais la danse excite des factions , qui peut répondre du point où l'on s'arrêtera? Je n'avais jamais eu une grande passion pour la musique ; tout à coup je me persuadai que j'en étais idolâtre , et je me crus des connaissances assez profondes et assez étendues pour prononcer. Je fus d'abord un Gluekisle exclusif. Peu à peu, comme je m'aperçus que le duc de S*** et d'autres seigneurs penchaient pour son rival, je devins un forcené Picciniste. S'il faut être vrai , je ne m'amusais guère plus à l'opéra que je trouvais admirable, parce qu'il était de mon parti, qu'à celui que je trouvais détestable, parce qu'il était du parti contraire. Il m'arriva souvent d'applaudir avec transport un air pendant lequel j'avais dormi ; mais , comme tous les vieux libertins , je me sentais alègre et tout réveillé dès que le ballet commençait.
Il y avait alors à Paris quelques empiriques, quelques charlatans un peu moins en crédit que ne le fut
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Cagliostro quelques années après, mais qui ne laissèrent pas de trouver de crédules et riches enthousiastes. le fus du nombre. Dupe dans ma jeunesse , un peu charlatan moi-même dans mon âge mûr, je redevins dupe dans ma vieillesse. C'étaient surtout ceux qui se vantaient de posséder des secrets merveilleux pour prolonger la jeunesse et la vie qui me trouvaient disposé à devenir leur dupe et leur prôneur. Je me souviens que j'allai à l'enterrement d'un docteur irlandais qui m'avait promis de m'initier dans une science occulte et merveilleuse : ceux qui la possédaient étaient sûrs de vivre cent ans. Malheureusement il était tombé malade , et n'avait pu se sauver de la mort avant de m'avoir appris son secret. Point de doute que si l'alchimie eût encore été de mode dans la bonne compagnie, je ne me fusse ruiné pour avoir de l'or.
C'est ainsi que je cherchais à distraire l'ennui qui me poursuivait , que j'essayais de remplir le vide de ma tête et de mon cœur. M. Leblond me flattait dans mes manies , me consolait dans mes chagrins , et de jour en jour me devenait plus nécessaire.
On m'annonce un matin qu'une dame inconnue demande à me parler. Elle entre. Elle était vêtue de noir. Sa figure était si bien cachée sous la coiffe de son mantclet , que je ne pus distinguer aucun de ses traits. D'une voix tremblante , elle exprime le désir d'être seule avec moi. Je renvoie mes gens. «Monsieur, me dit- « elle , je ne sais comment vous allez prendre la dé- « marche que je hasarde auprès de vous. » En parlant de la sorte , elle leva la tête , et je vis une jeune et jolie personne de vingt à vingt-deux ans, d'une phy-
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sionomie douce et mélancolique, et qui me parut d'autant plus belle qu'elle semblait implorer ma pitié.