CHAPITRE IL
Eugène vient au secours d'une, infortunée.
« Monsieur, continua cette charmante personne, « vous ne nie connaissez pas, et moi, je ne vous ai vu « qu'une seule fois; c'était le jour oii madame votre « fille a prononcé ses vœux. J'étais présente à cette au- ■ ^uste et touchante cérémonie; votre figure respecte table ne démentait pas l'éloge que j'entendais faire
de vous à mes côtés. Elle m'avait inspiré dès le prête mier coup-d'œil la plus grande confiance. Hélas! a j'étais loin de me douter que je serais entraînée bienci tôt par cette confiance et par mes malheurs à venir « vous supplier de m'accorder votre appui. Sauvcz- « moi ! sauvez-moi , mon cher monsieur! Je suis perdue ,
si vous ne me tendez une main secourable. » Ici, elle ôta ses gants et joignit ses mains, qui me parurent très - blanches. Les sanglots semblèrent la suffoquer. Dans le mouvement causé par l'expression de sa douleur, son mantelet se dérangea, et je vis qu'elle avait une jolie taille; sa coiffe se rabattit sur ses épaules; de beaux cheveux blonds , de grands yeux bleus achevèrent de me rendre compatissant aux peines de la jeune suppliante. Je lui promis mes secours, mes conseils : je l'encourageai ; elle se calma.
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Elle m'apprit qu'elle se nommait Rosalie Valmont; •{d'elle était orpheline; qu'elle demeurait chez une de ses tantes, qui avait été comédienne de province; quelle avait eu une autre tante religieuse au couvent de ma fille , morte depuis un mois , et qui pendant sa vie avait été hrouillée avec sa tante la comédienne. Le jour où ma fille avait prononcé ses vœux, elle s'était trouvée au couvent de sa tante la religieuse , à l'insu de sa tante la comédienne. Sa tante la comédienne lui avait fait prendre le théâtre de très -bonne heure, en dépit de sa tante la religieuse. Elle n'avait jamais eu de goût pour cet état. Sa tante la comédienne avait eu sur elle de bien autres projets, et ne lui avait pas dissimulé qu'elle l'amenait à Paris pour tirer parti de sa jeunesse et de sa beauté. Mademoiselle Rosalie était trop franche pour me cacher que , dès l'âge de seize ans, elle avait eu une passion pour un jeune officier qui était passé en Amérique et dont elle recevait quelque fois des nouvelles. Elle avait promis de lui rester fidèle; mais sa tante la comédienne faisait tout ce qu'elle pouvait pour la pervertir. Elle ajouta beaucoup d'autres détails , et répéta si souvent ma tante la comédienne et ma tante la religieuse , que l'histoire me parut un peu obscure. Je n'en étais pas moins extrêmement touché ; et ce que je compris , c'est qu'elle me priait de lui donner un asyle jusqu'au retour de son jeune officier.
En écoutant mademoiselle Rosalie, je me rappelai les aventures de Louise, depuis madame Duverdier. Je me crus destiné, comme ce brave officier-général qui avait fait un testament en faveur de Louise , à pro-
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téger rinnocence et la vertu; et, dès ce moment, il s'éleva dans mon cœur le désir et l'espoir de faire oublier à Rosalie son jeune officier.
Elle ne demandait qu'à vivre retirée et solitaire dans un petit réduit, jusqu'à ce que la paix ramenât nos troupes en Europe. Mon hôtel était composé d'un rezde-chaussée, d'un premier, d'un second et d'un troisième. Depuis la mort de ma femme , je n'occupais que le rez-de-chaussée. Il y avait, au troisième, un joli petit appartement que j'avais fait meubler avec soin pour mon fils. Je pensai qu'il conviendrait parfaitement à mademoiselle Rosalie. Je la priai de m'attendre un instant dans mon cabinet, et je sortis pour consulter Leblond. Malgré mes ordres, il était sorti ; le drôle commençait à ne plus se gêner pour son service. J étais furieux contre lui et fort embarrassé de ce que j'allais faire de celte jeune personne que j'avais laissée dans mon cabinet, lorsque Leblond revint tout essoufflé. Je m'emportai; je le grondai : il s'excusa d'une manière assez impertinente, en me reprochant de ne pas apprécier son zèle autant que je le devrais. Tout en le grondant, je lui racontai la visite que j'avais reçue. Il traita mademoiselle Rosalie de friponne et d'aventurière : ma colère contre lui redoubla. Leblond, voyant qu'il fallait ménager la jeune infortunée, crut à ses malheurs, et s'attendrit sur son sort; sa vue acheva de le convertir, et, d'après les conseils de mon valet de chambre, j'installai mademoiselle Rosalie dans l'appartement du troisième. Combien elle parut reconnaissante de me voir si compatissant! Décidée à ne plus retourner chez sa tante la comédienne , elle avait
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emporté de l'argent et des bijoux qui devaient suffire à sa subsistance. Je me proposai bien de suppléer à ces modiques ressources; mais, dans le premier moment, j'aurais craint de blesser sa délicatesse , en lui proposant de venir à son aide. Elle offrit de me payer un loyer; je le refusai. Elle insista; je n'allai pas plus loin. Je calculai que bien des choses pourraient se passer avant l'échéance du premier terme. Leblond ne savait ce qu'il devait le plus admirer de ma bienfaisance, ou de la noblesse des sentiments de mademoiselle Rosalie.
Elle refusa de me donner l'adresse de sa tante la comédienne. Elle lui avait appris sa fuite par un billet laissé sur sa table ; elle ne doutait pas qu'à cette nouvelle sa tante d'abord ne jetât feu et flammes, mais que bientôt elle ne se calmât et ne se décidât à reprendre son ancien état. Je me gardai de révéler cette aventure à ma fille , que j'allais voir de temps en temps ; mais j'appris qu'en effet une des dames du couvent était morte le mois précédent; et je fus convaincu que Rosalie m'avait dit la vérité , en parlant de sa tante la religieuse. Rosalie me parut douce, aimable, sensée, sur -tout pénétrée de la plus vive reconnaissance. Je crus avoir trouvé de quoi remplir le vide de mon cœur. Dès le lendemain de son séjour dans ma maison j'avais rompu brusquement avec ma maîtresse de l'opéra , qui s'en était bientôt consolée ; car je commençais à devenir avare avec elle.
Le premier mois , au lieu d'aller dans le monde ou à l'opéra, je passai mes soirées chez Rosalie, dans son petit appartement du troisième. Elle était fort inquiète Tome X. 17
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de ne pas recevoir des nouvelles de son jeune officier, ni d'un ami par l'entremise duquel ses lettres lui parvenaient. Je la consolais, je lui jurais de ne jamais l'abandonner. De jour en jour, m'attacbant davantage à elle, j'osai lui déclarer ma passion. Elle en reçut l'aveu sans s'offenser, mais sans me laisser d'espérance; elle me plaignit de l'aimer; elle devrait me quitter, me dit-elle; mais elle ne le pouvait, tant elle se sentait liée par la reconnaissance et par le sentiment d'amitié que je lui avais inspiré. Sa conduite était exemplaire : elle lisait, elle travaillait, et ne sortait que pour aller à l'église.
Le second mois , j'obtins qu'elle quittât son appartement du troisième pour celui du second étage, qui était plus commode. Elle songea moins à son jeune officier; elle entendait avec moins de peine mes protestations de tendresse et d'attachement; elle ne parlait plus de me quitter; elle consentit à paraître quelquefois chez moi quand j'avais peu de monde, et à prendre part aux plaisirs de la société. Elle était timide et silencieuse ; mais le peu qu'elle disait était plein d'esprit, de sens et de grâce. J'étais fort respectueux auprès d'elle; cependant elle me répétait souvent que, si son cœur avait été libre, elle n'aurait pas été éloignée, malgré la différence de nos âges, de répondre à mon amour. Puis, elle me trouvait jeune encore, elle soutenait que je ne paraissais pas avoir plus de quarante-cinq ans; puis, se reprenant tout -à -coup, elle songeait à tous ses malheurs. Elle était destinée à souffrir. Que deviendrait-elle quand ses faibles ressources seraient épuisées? Faudrait- il donc qu'elle
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reprît la profession du théâtre, qui lui avait toujours inspiré une si forte répugnance? Pouvait-elle espérer qu'un homme de ma sorte se résoudrait à un mariage avec une fille comme elle, sans parents et sans fortune? La première fois qu'elle prononça le mot de mariage, je me sentis épouvanté ; mais ma frayeur dura peu : je me croyais sûr de ma raison.
Le troisième mois, elle consentit à descendre au premier et à faire les honneurs de ma maison. Elle ne pensait plus du tout à son jeune officier. Elle recevait mes bienfaits sans rougir ; il est vrai que je prenais soin de les déguiser sous une forme délicate. Elle recevait mes soins sans courroux , et même avec complaisance ; j'avais pour elle un si grand respect que je n'osais la contredire quand elle parlait de m'épouser ; et , refléchissant que je ne devais compte de mes actions à personne , pensant à la douceur , aux vertus , à la beauté de Rosalie , je m'habituai à lui entendre prononcer le mot de mariage. Il est vrai que , honteux d'être si faible, je priais Rosalie de bien cacher à mes gens qu'il était question de mariage entre nous. Elle me le promettait; mais c'était, disait -elle, un cruel sacrifice qu'elle me faisait. Qu'allait-on penser d'elle ? Je l'avais présentée à mes amis et à mon beau-père comme une jeune veuve de mon pays que j'étais heureux d'avoir pour locataire ; mais elle n'en craignait pas moins qu'on ne tînt sur elle des discours injurieux.
Le premier mois , elle m'avait appelé son père ; le second mois, elle m'appelait son bienfaiteur; le troisième mois, elle m'appela son ami.