‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 39 sur 54 · CHAPITRE HT · texte numérisé non relu

CHAPITRE HT

Suite de V aventure de Rosalie.

M. Leblond n'était plus chez moi. Voyant que l'empire de Rosalie l'emportait sur le sien , il n'avait pu cacher son humeur; il avait eu l'audace de m'en dire du mal , de chercher à me faire craindre les suites de ma liaison avec elle. Je m'étais fâché. Pendant quelques jours il avait mis plus de circonspection dans ses discours ; mais bientôt il s'était permis d'être insolent envers Rosalie ; elle avait été forcée de s'en plaindre à moi : je l'avais chassé. J'étais fort content de son successeur; il avait beaucoup d'égards et de respect pour ma jeune locataire.

Le duc de S*** , que j'accablais toujours de sollicitations , et qui se souciait fort peu de moi , ne savait comment se débarrasser de mes importunités. Un jour, cet homme , qui avait voulu faire sa sœur maîtresse du feu roi , s'avisa de me dire que mes mœurs étaient un obstacle à mon avancement. Je fis cette confidence à Rosalie. «Vous voyez, me dit-elle, je passe pour votre « maîtresse. Mon ami , pour votre bonheur et pour ma « gloire , il faut que je vous quitte ou que je vous « épouse. » — « Mon choix n'est pas douteux » , m'écriaijc avec transport , je vous épouse. » — « Ainsi donc » , me dis-je à moi-même après cette belle exclamation, « j'ai manqué , par ma conduite envers ma cousine

« Laure , le seul mariage qui me convenait ; j'ai fait un « riche mariage qui m'a rendu malheureux , et me voilà « entraîné , à soixante ans , à un sot mariage d'incli- « nation. »

Mon beau-père ne tarda pas à deviner que Rosalie tendait à se faire épouser. J'ai toujours pensé qu'en sortant de chez moi M. Leblond avait été lui donner l'éveil. M. Menu se permit quelques remontrances. Je lui soutins que je ne songeais pas à me marier. « Mais a quand j'y songerais, ajoutai -je, qui peut avoir le « droit d'y trouver à redire ? » M. Menu n'osa pas insister. Il me fit parler par ma fille , àqui j'imposai durement silence. Enfin il imagina d'écrire à Guillaume et à mon cousin César.

César , qui se souvenait encore avec beaucoup d'humeur du trouble que mes tracasseries avaient causé dans la famille de Guillaume , ne répondit que deux mots : « Je ne doute pas , écrivait-il , que mon cousin « Eugène ne fasse une sottise en épousant cette préce tendue veuve qui lui est tombée des nues ; mais puis- « qu'il y est décidé , à la bonne heure ; autant cette « sottise-là qu'une autre; ce n'est ni la première , ni la « mieux conditionnée qu'il aura faite. Votre serviteur , «. César de Senneville , le bossu. »

Guillaume m'écrivit la lettre la plus affectueuse et la plus mesurée. Il ne cherchait pas à me détourner du mariage ; mais il m'engageait à bien choisir. 11 se gardait de me faire sentir que j'étais trop vieux ; mais il croyait que je ne devais pas épouser une jeune personne. Selon mon usage , je pris le change sur les intentions de Guillaume ; je m'imaginai que , par intérêt

personnel, il était effrayé de me voir prêt à contracter un second mariage; sa femme étoit mon héritière; en me remariant , je pouvais frustrer sa famille de ma fortune.

Comme un enfant , je m'obstinai dans mon projet , précisément parce qu'on essayait de m'y faire renoncer. J'avais déjà pris tous mes arrangements avec Rosalie. Il était convenu que le mariage serait célébré secrètement , et que nous le publierions quelques jours après la cérémonie.

La veille du jour fixé pour mon mariage , mon ancien secrétaire Robineau , que je n'avais pas vu depuis mon retour , se présente chez moi. « Mon cher monte sieur de Sennevillc , me dit -il, ce n'est que d'hier « que j'ai su que vous étiez à Paris , et , hier en même « temps , j'ai appris que vous étiez sur le point d'être « horriblement trompé. Vous m'avez souvent reproché « d'être bavard; eh bien! c'est à mon habitude de ba- « biller que je dois mon heureuse découverte. Vous a saurez d'abord que, par suite de ma mauvaise étoile, « j'ai fait mon chemin dans la ferme générale en sens a inverse de celui que je voulais faire. De commis à « cheval que j'étais quand je suis sorti de chez vous, je « suis tombé de grade en grade commis à la barrière « de la porte Maillot. Dieu soit loué! Je ne peux pas « descendre plus bas. Hier, à ma barrière, je causais ic avec le jockei d'une danseuse de l'opéra , qui avait « voulu gagner à pied le bois de Boulogne. Je ne manie quai pas de lui dire que je n'étais pas né pour être « commis à une barrière , et que j'aurais été très-loin « sans la méchanceté de la femme de mon protecteur;

« car je ne peux pas m'ôter de la tête que , sans feue « madame votre épouse , à qui Dieu fasse paix, vous « auriez bien plus fait pour moi. Le jockei me demanda « le nom de ce protecteur. M. le baron de Sennev ille , « lui répondis-je en me rengorgeant. Alors il m'apprit « que c'était vous qui aviez donné à sa maîtresse le bel « équipage qu'elle avait. Il vous regrettait; vous avez « quitté sa maîtresse , depuis trois mois , pour vous ata tacher à une jeune sournoise qu'on nomme Rosalie, « et le bruit se répand que vous êtes sur le point de « l'épouser. Eh quoi , dis-je au jockei , M. de Sennea ville se remarierait? Oui vraiment, reprit-il, et il se « mit à rire d'un air malicieux. Ce rire malicieux piqua « ma curiosité; je le fis jaser, et il m'apprit sur votre « belle des choses à faire dresser les cheveux. Ce matin , « toujours plein de zèle pour vos intérêts , et n'étant ce pas de service , j'ai revu le jockei et je n'en ai que « trop appris. Votre Rosalie est l'amie intime de votre « danseuse , qui vous a cédé à son amie parce qu'elle « avait des espérances sur un prince russe venu à la ce suite du comte du Nord. Votre Rosalie a bien une « tante comédienne , mais elle n'a jamais eu de tante ce religieuse. Douée d'un extérieur décent, inconnue à ce Paris où elle se trouvait sans engagement , ayant joué ce avec succès les grandes amoureuses dans les coméce dies noires qui font le charme de la province , elle a ce imaginé, sur le beau portrait que la danseuse lui ce avait fait de vous , le roman qu'elle vous a débité, ce Mais ce n'est rien encore ; elle a un amant. C'est le ce frère du petit parent de votre danseuse. Il entre, sans ec être vu de vos gens, par la petite porte du jardin

« dont vous avez eu la bonté de donner une clef à votre « Rosalie , pour qu'elle eût moins de chemin à faire de « chez vous à la paroisse. Quand on vous entend tous- « ser (car vous toussez fort, m'a-t-on dit), l'amant se « cache dans un petit cabinet qui est en face d'une « cheminée. Les rendez -vous se donnent par corres- « pondance. C'est le jockei de la danseuse qui porte « les billets. 11 ne met pas les pieds chez vous ; mais « tous les dimanches et fêtes , il attend votre Rosalie à « la porte de l'église. J'ai trouvé le moyen, en le faite sant boire, de lui escamoter le billet d'hier, fête de « S. Pierre , mon patron: Le voilà ; il est de votre « Rosalie ; le jockei ne l'a pas encore remis au jeune '< homme ; mais on croit que le jeune homme n'en « viendra pas moins au rendez -vous d'aujourd'hui. On « soupçonne votre nouveau valet de chambre de n'être « pas étranger à l'intrigue. »

Qu'on juge de mon étonnement à ce discours de Robineau. Je pris le billet ; il était plié en poulet; je le lus. On y parlait beaucoup de moi. On ne m'y appelait ni père, ni bienfaiteur, ni ami; mais on m'appelait le bonhomme, du nom que ma danseuse m'avait donné pendant mon bail avec elle; et même, mademoiselle Rosalie, qui possédait bien ses auteurs, finissait sa lettre par me traiter de Géronte.

Dans le premier moment, je sus gré à Robineau de l'avis qu'il me donnait; mais bientôt, le croirait-on? je fus fâché qu'il me tirât d'erreur. « C'est fort bien , lui dis -je, il est clair que je suis trompé; mais de quoi « vous mêlez-vous? Il semble que vous ne soyez venu « au monde que pour m'apporter de mauvaises nou-

ET GUILLAUME. a65

a velles. » Confus, irrité de cette singulière façon de le remercier, il sortit, en jurant qu'il ne prendrait plus le moindre intérêt à moi.

Il n'en fallait pas moins rompre avec Rosalie. Je montai à son appartement; je m'abstins de tousser; elle était enfermée, je frappai, on m'ouvrit. Elle était seule , mais j'allai droit au petit cabinet. Le jeune homme y était caché. Dans ma fureur il me prit toutà-coup un accès de toux d'autant plus violent que j'avais cherché long-temps à le retenir. Le jeune homme en profita pour s'esquiver. Rosalie s'évanouit. Elle avait repris ses sens avant que ma quinte eût cessé. Les choses étaient trop claires pour qu'elle essayât de se justifier. Je lui ordonnai brusquement de quitter ma maison. Son déménagement ne fut pas long.

J'étais en train d'avoir du caractère ; je renvoyai le nouveau valet de chambre que j'avais pris à la place de Leblond, quoiqu'il s'empressât de me dire autant de mal de Rosalie qu'il m'en avait dit de bien avant la découverte que je venais de faire.

J'ai appris depuis que mademoiselle Rosalie avait rejoint sa tante la comédienne, et qu'elle faisait les délices de toutes les villes où elle jouait la comédie.

Page 1