‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 40 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Retour d'Eugène a Coûtâmes.

Leblond, qui était aux aguets, me fit parler par un de mes voisins. En me quittant, M. Leblond était entré chez un jeune libertin dont les mœurs le scandalisaient. Tout son crime , me dit-on , était d'avoir pressenti la perfidie de Rosalie. Quoique j'eusse si mal récompensé son attachement^ il ne pouvait s'en corriger, et il m'offrait de nouveau son zèle et ses services, s'ils pouvaient m 'être agréables. Je le repris. Comme il sembla me faire une grâce en rentrant chez moi , il en résulta que cet officieux valet fut encore un peu plus maître qu'auparavant.

Bien revenu des demoiselles de l'opéra , qui me ruinaient et se moquaient de moi; redoutant, comme la peste, ou le feu, les maîtresses qui voulaient m'épouser , et me trompaient, même avant le mariage, je renonçai aux femmes , et je tournai du coté de l'ambition le peu d'ardeur et d'énergie qui me restait. Je continuai de faire ma cour en pure perte au duc de S*** et à quelques autres grands seigneurs. Ce qu'il y eut de plus fâcheux , c'est que je m'aperçus quelquefois que mes visites , mes sollicitations et mes courbettes étaient à charge à ceux devant qui je me prosternais, et que souvent on prenait le parti de se moquer de moi , pour se venger de l'ennui que je causais.

Mon beau-père mourut. Je n'avais jamais eu pour lui une bien vive amité ; mais je le voyais fréquemment par bienséance. Sa société était une ressource pour moi. Je me défiais un peu moins de lui que des autres. Abandonné, négligé ou raillé par tous mes anciens amis , j'étais sûr de trouver dans mon beau-père un homme à qui je pouvais confier mes espérances , vanter mon mérite, me plaindre et plaindre l'état de ce qu'on m'oubliait. Sa mort et mon aventure avec Rosalie étaient des malheurs bien moins grands que ceux que j'avais éprouvés précédemment : ils m'affligèrent moins , mais ils m'accablèrent , et , pour me relever , il me manquait la force , le courage et l'insouciance de la jeunesse. Heureusement il me survint des procès avec les héritiers collatéraux de mon beau-père : ce fut une occupation. Je m'y livrai avec ardeur ; mais cette ardeur se ralentit. Les formes de la procédure me causèrent d'abord de l'impatience , bientôt de l'ennui ; et comme je voyais le jugement de mes procès éloigné, je continuai de surveiller mes procureurs , mais je cessai de les exciter.

Trompé par mes maîtresses , repoussé par les grands , quelquefois je pensais que l'heure de la retraite était sonnée pour moi; mais qu'on a de peine à quitter le monde, même quand le monde nous quitte! Je ne me trouvais pas bien du séjour de Paris ; je redoutais d'aller habiter dans ma terre; je ne savais à quoi me résoudre , lorsque je reçus une nouvelle qui me décida, en ouvrant un nouveau champ à mes extravagances.

Le gendre de Guillaume n'avait pas joui long-temps du retour de sa santé : la mauvaise saison avait ramené

sa maladie. Il succomba. Je regrettai Dervière ; mais , au milieu de mes regrets , mon ridicule amour pour sa veuve se réveilla tout-à-coup dans mon cœur. Elle avait rejeté mes vœux tant que son mari avait vécu ; elle avait bien fait, je l'en estimais d'avantage; mais elle m'aimait, je n'en pouvais douter, d'après les prévenances , les ménagements , les égards qu'elle n'avait cessé d'avoir pour moi, d'après la haute opinion que j'avais encore de moi-même , et l'opinion bien plus favorable qu'elle en avait prise , comme elle me l'avait laissé voir dans mille petites circonstances. « Oui elle m'aime , ou «du moins elle m'aimera», me disaîs-je; et me voilà encore faisant des rêves de bonheur. « Je n'ai pu épou- « ser ma cousine Laure ; j'épouserai sa fille. Les âges « sont-ils si disproportionnés? C'est tout au plus si j'ai « le double de celui de madame Dervière. La dispro- « portion était bien plus grande entre ma femme et « moi lors de mon premier mariage. Et quelle diffé- « rence entre les deux femmes ! Madame Dervière est « douce , aimable , aimante , raisonnable. Elle s'ennuiera « bientôt d'être veuve , je suis encore jeune, et d'ailleurs « ma fortune n'est-elle pas un attrait auquel Guillaume «et sa fille ne pourront résister? Je suis resté géné- « reux , mais j'ai cru reconnaître , aux petits débats «de Guillaume avec sa femme, qu'il était devenu un « peu avare. Il sera trop heureux de m'agréer pour « gendre. Il y verra le bien de sa fille et de sa petite- « fille. J'ai perdu mon fils : ma fille est religieuse; en « supposant que , par suite de mes procès , je sois forcé «aux plus grands sacrifices, je me trouverai encore « bien plus riche que ne l'est madame Dervière. Heu-

« reux Senneville ! quel bonheur t'attend à la fin de ta «carrière! Que dis-je? n'ai-je pas encore une longue «carrière devant moi? Le repos, la paix de l'âme , « voilà , pour prolonger la vie et conserver la santé , « des recettes bien plus sûres, bien plus infaillibles que « celles de la médecine et des sciences occultes. Sans « désirs , sans soucis , sans regrets , soigné , caressé par « ma femme et les enfants qu'elle me donnera, je ferai « le bonheur de la fille de Guillaume, et j'aurai enfin « la douceur de rendre service à l'ami qui m'a si sou- « vent obligé. C'est décidé; je réalise toute ma fortune; « je l'emploie en bonnes propriétés foncières ; je laisse « passer les premières douleurs de madame Dervière, « et je vole à Coutances sur les ailes de l'amour et de « l'espérance. » M. Leblond m'encourageait dans tous ces beaux projets. Il me flattait sur mon âge et sur mon mérite. Il ne pouvait se persuader que Guillaume et moi fussions nés le même jour. Il aurait parié que j'étais plus jeune au moins de sept à huit ans.

J'exécutai tout ce que je m'étais proposé ; je rassemblai tous mes fonds ; j'achetai des terres à ma convenance dans la Haute et Basse-Normandie ; seulement , six mois après la mort de Dervière , quand je crus les grandes douleurs de sa veuve suffisamment calmées , je ne volai pas à Coutances sur les ailes de l'Amour, je pris la diligence de Caen avec Leblond , le seul de mes gens que j'eusse gardé, et j'écrivis à Guillaume d'envoyer au-devant de moi une voiture et des chevaux. Tout en me croyant libéral et même encore un peu prodigue , comme je ne comptais plus revenir à Paris

que pour le jugement de mes procès , je m'étais défait de mes voitures de ville et de voyage.

Mes amis, malgré les chagrins que je leur avais causés, malgré le trouble que j'avais porté dans la famille, avaient appris avec plaisir mon retour. César lui-même, depuis la mort de Dervière , n'avait plus d'humeur contre moi; mais ils s'étaient tous bien promis de se tenir en garde contre mes tracasseries. Nous étions dans les plus longs jours de l'année. On résolut de venir audevant de moi. J'avais déjà plusieurs des infirmités de la vieillesse ; mais j'avais conservé une vue excellente. Au moment où j'écoutais avec complaisance Leblond qui paraissait persuadé que j'étais aimé de madame Der- \ ière , au moment où je me repaissais moi-même des plus douces espérances, j'aperçus de loin sur la route madame Dervière, et Charles Duverdier qui lui donnait le bras; Guillaume et Laure suivaient à quelques pas, et plus loin encore venait mon cousin César, avec Julie, la petite -fille de Guillaume, qui était remplie d'attentions pour notre vieux parent. Madame Dervière en demi-deuil s'appuyait languissamment sur le bras de Charles. Il me sembla voir que Charles mettait un grand zèle à la consoler, et qu'elle n'était pas insensible aux consolations que lui prodiguait Charles. « Viendrais-je « trop tard, me dis-je,et cet impertinent jeune homme « aurait-il pris l'avance sur moi? » Quand le mari vivait , j'avais cru à une intelligence coupable entre Charles et madame Dervière; je n'eus pas de peine à m'imaginer que , depuis la mort de Dervière , Charles avait convoité la main de la veuve. Je me hâtai de chasser cette fâcheuse idée. Je songeai à tous les avantages que

me donnaient auprès de madame Dervière et de ses parents ma fortune , mon expérience et l'importance que je croyais avoir dans le monde, quoique je renonçasse au monde. Je ne pensais pas à l'avantage que Charles avait sur moi, celui de la jeunesse.

Mes amis m'accueillirent avec tendresse. Le temps et la raison avaient déjà tempéré la douleur que leur avait causée la mort de Dervière; ma présence la renouvela. « Mon cher Eugène, me dit Guillaume, nous « sommes bien contents de te revoir, mais notre face mille n'est plus complète.... mon pauvre gendre! ma « pauvre fille ! » — « Et il pleurait amèrement. « Que le « ciel et la paix me ramènent mon fils, s'écria Laure ! » Mon cousin César , courbé sous le poids de son grand âge, avait conservé toute la force de son esprit. Il me prit cordialement la main et murmura je ne sais quelle citation d'Horace que je ne pus entendre. Le ton grave et triste de mes amis fit un instant quelque impression sur mon cœur et me rappela mes propres malheurs ; mais je m'étais fait un système de chercher promptement à me distraire de toute idée douloureuse, Après quelques mots de consolation et de sensibilité à Guillaume et aux autres, je parlai de moi, de ma résolution de ne plus les quitter, et j'adressai avec quelque fatuité, de grands compliments à la jeune veuve. Mon cousin César, qui n'avait pas perdu l'habitude d'observer, mais qui, plus que jamais craignant la dispute , s'abstenait de rompre en visière aux gens , dit tout bas à Laure : « A la bonne heure, il est sincère « cette fois; il revient vraiment avec l'intention de « vivre auprès de nous; mais plaise à Dieu qu'en ab-

«jurant toute ambition, il ne nourrisse pas encore « telle autre prétention qui nous force de nouveau à « désirer son absence! »

Lorsque je fus retiré dans mon appartement, Leblond me félicita sur la manière affectueuse dont j'avais été reçu par madame Derrière. Il ne s'était pas trompé, en croyant que cette aimable femme était éprise de moi. Tout en conservant ma fatuité , je crus devoir lui laisser entrevoir les soupçons qui m'étaient venus sur Cbarles. Il se récria : « Fi donc! est-ce que mon- « sieur peut craindre un petit commis négociant comme « M. Charles Duverdier? Que le jeune homme soit « assez présomptueux pour se flatter de plaire, je le a conçois ; que , poussé par l'intérêt , il convoite la main « d'une riche veuve, c'est tout naturel, et je l'en crois « très - capable ; mais que madame Dervière ait assez a peu de goût et de raison pour ne pas sentir l'ex- « tréme différence qui existe entre les deux rivaux , « c'est impossible. Au surplus, il ne tient qu'à mon- « sieur de renverser tout d'un coup les folles espèce rances du petit jeune homme. Pourquoi monsieur ne « se hâterait -il pas de combler de joie ses amis, en « leur faisant part de ses honorables intentions? » Je goûtai beaucoup ce conseil de M. Leblond, et je me proposai de parler dès le lendemain à Guillaume.

M. Leblond avait conservé toute sa haine contre Charles. Cette haine d'un valet contre le petit - fils de notre ami Duverdier n'aurait pas été dangereuse , si ce valet n'avait eu sur moi le plus grand ascendant; mais hélas! ce méchant homme ne trouva que trop de facilités à me rendre méchant. M. Leblond n'était pas

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doué d'un esprit supérieur; mais il avait de l'adresse, et j'étais faible. Ma sottise faisait son génie. Que d'hommes paraissent grands, parce qu'on les voit à côté de petits hommes! Que de gens passent pour habiles, parce qu'ils ne sont entourés que d'hommes médiocres !

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