CHAPITRE V
Petits voyages d'Eugène a Paris.
Qïiel serrement de cœur j'éprouvai en approchant de ce Paris , où il n'aurait tenu qu'à moi de vivre si heureux et si considéré ! Mais quoi ? Je suis déjà plus riche et plus avancé que lorsque j'en suis sorti. Ali ! si jamais je peux retrouver les richesses que j'ai dissipées, je les tiendrai hien. Si je peux remonter au rang où ma naissance m'appelle, je me promets bien de n'en pas descendre une seconde fois.
Je ne restai que quarante-huit heures à Paris; mais j'y employai bien mon temps. A peine arrivé, je courus chez mon ami le secrétaire. Je ne lui en voulais plus de sa négligence dans l'affaire de Lille. Nous nous embrassâmes avec la franchise et la cordialité de deux négociants qui se servent mutuellement dans leurs spéculations. Nous avions l'un pour l'autre l'estime et l'attachement de deux associés qui ont besoin l'un de l'autre. Il m'apprit que le titulaire de la place de Paris n'était pas mort , que l'on craignait qu'il ne traînât encore long -temps, mais que déjà la cour et la ville étaient en mouvement pour le choix de son successeur. La nouvelle m'effraya , mais ne me découragea pas , et je me présentai chez M. de Limeuil.
Cette première visite ne fut pas heureuse. Cet homme
qui m'avait comblé d'amitiés à Châlons, qui m'avait assuré que je pouvais compter sur lui , qui avait tellement goûté ma société qu'il ne pouvait se passer de moi, eut de la peine à' me reconnaître à Paris. Il était aussi fier qu'il avait été affable. Il fallait qu'il eût oublié la confidence que je lui avais faite de ma naissance, qu'il ne se souvînt plus que la famille de sa femme était alliée à la mienne. Il haussa les épaules quand j'osai lui expliquer le but de mon voyage. « Allons , encore cette place de caissier ! Eh , messieurs, « attendez au moins que ce pauvre Anselme soit mort. » ( C'était le nom de l'homme dont on convoitait les dépouilles. ) « Et qu'est-ce que c'est ? un commis de deux « jours prétendre à un emploi comme celui-là ! Vous « vous oubliez , mon cher ; c'est aussi par trop d'am- « bition. N'ai-je donc pas assez fait pour vous ? Est-ce « que vous n'avez pas de quoi vivre avec votre emploi?... « Qu'est-ce q;ie vous êtes? » — « Garde-magasin. » — « Eh bien ! c'est un très-joli poste. » Voilà les discours aimables qu'il me tint, tout en dictant une lettre , tout en achevant de s'habiller. Il fallait que mon caractère eût déjà subi de grandes altérations, il fallait que je fusse bien pénétré du besoin que j'avais de M. de Limeuil, pour ne pas lui répondre avec quelque chaleur. Je me contins; je voulus balbutier quelques réponses , mais il n'était pas en humeur de quitter la parole. Il s'étonna que je fusse venu à Paris sans congé. J'eus beau lui dire que j'avais confié mon service à M. Robineau, garçon plein de zèle et d'intelligence, a Je ne connais pas M. Robineau , reprit-il ; je ne con- <( nais que vous , et je vous conseille de retourner bien
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a vite à Chàlons, si vous voulez conserver votre place « et nus bontés. » Son secrétaire était tout décontenancé (1*1111 pareil accueil , et je crus voir qu'il cherchait en lui-même s'il n'y avait pas quelque danger à p mon ami.
« J'ai fait une école », dis -je au secrétaire dès que nous fûmes seuls; et sans paraître irrité, sans paraître abattu, me souvenant très à propos du grand moyen de réussir dans toutes les affaires, du moven qui m'avait valu ma première place, je lui demandai si M. de Limeuil n'avait pas une maîtresse. M. le secrétaire me répondit d'un air moitié fier, moitié froid, que cela ne l>- regardai! pas, et que les maîtresses étaient du département de M. le valet de chambre.
J'allai trouver ce dernier; il avait aussi des bontés pour moi. 11 m'apprit que M. de Limeuil venait tout imment de contracter un arrangement avec mademoiselle Agiaé, danseuse à l'opéra. J'allai voir mademoiselle Agiaé.
C'était une grande fille blonde, blanche, et qui me parut assez sotte; mais elle me prouva bientôt qu'elle ne manquait pas d'esprit pour ses intérêts. Je lui fis de grands compliments sur sa beauté, sur son talent; elle les reçut assez mal ; elle croyait voir en moi un adorateur. J'étais venu en fiacre; j'étais vêtu assez élégamment pour un homme de province; mais il n'y avait pas de quoi éblouir une demoiselle de l'opéra. Elle se hâta de me dire que son cœur n'était pas libre, et que je perdrais mes éloges et mes soupirs. Je me hâtai de la désabuser; je respectais trop M. de Limeuil pour être son rival; et, marchant sans détour à mon
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but, je lui proposai une somme assez considérable, si elle parvenait à me faire nommer à la place qui ne' tarderait pas à vaquer. A ces dernières paroles, mademoiselle Aglaé sourit, et, se montrant aussi franche que j'avais été franc avec elle , elle me dicta ses conditions. Elles me parurent un peu dures, mais je sentis qu'il ne fallait pas marchander. Je les acceptai. Il s'agissait de savoir comment elle s'y prendrait pour parler de moi à son amant. Il fut convenu que j'aurais rendu un grand service au filleul du mari d'une de ses cousines établi à Chalons.
Je revis le valet de chambre , et j'achetai sa protection; je revis mon ami le secrétaire, et je réchauffai son zèle. Après toutes ces courses, je rentrai à mon hôtel, très-fatigué, mais assez content de ma journée.
Le lendemain, je me hasardai encore à me présenter chez M. de Limeuil; mais je m'étais souvenu d'un autre moyen de ne pas échouer, qui consiste à ne jamais aborder un protecteur sans s'être informé s'il est de bonne humeur, et le valet de chambre m'avait assuré que monsieur était ce matin d'une gaieté charmante. Je lui demandai pardon d'avoir quitté mon poste sans congé; je lui annonçai que je repartais dans la journée; j'avais fait de sages et mûres réflexions; je me résignais à mon petit emploi; j'avais même, depuis ma visite de la veille, refusé des offres qui m'avaient éfé faites pour mes fonds. Je lui promettais de ne plus le fatiguer par mes sollicitations. Mon plus grand malheur serait de lui déplaire; mon premier désir serait toujours de lui être agréable; heureux s'il venait à penser un jour que mes faibles talents pussent être
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utiles aux intérêts de la compagnie dans une place supérieure à celle que j'occupais. « Ce bon Eugène , dit
« M. de Limeuil, il a vraiment de rattachement pour « moi; je l'ai bien mal traité hier. Que voulez -vous? « j'avais la tète cassée de demandes pour cet emploi « qui n'est pas encore vacant. Continuez de vous bien « conduire, et nous songerons à vous. » Et le voilà qui me demande des nouvelles de quelques jolies femmes qu'il a vues à Cliàlons dans son voyage. Je lui débite la chronique scandaleuse du pays, et, suivant l'usage, notre entretien changeant d'objet presque à chaque instant, je lui dis que, la veille, affligé de son accueil, et cherchant à me distraire, j'ai été à l'opéra. Je critique la musique, le poème, les habits, les décorations et les acteurs; mais je parle avec enthousiasme d'une nouvelle danseuse qu'on nomme Aglaé. « Quel talent! quelle majesté dans sa danse! j'étais ente touré de gens qui portaient envie à l'heureux mortel « honoré de ses bonnes grâces. » Je vis que mon homme savourait les louanges que je donnais à sa belle. « Ah! « ah ! me dit-il, vous avez remarqué Aglaé! C'est une « bonne fille. A propos, c'est de vous, je crois, qu'elle « m'a parlé hier au soir. Savez -vous qu'elle vous veut «beaucoup de bien. » (Bon, me dis-je en moi-même, la danseuse m'a tenu parole.) « A moi, m'écriai -je! a Elle vous a parlé de moi ! Et comment me connaît- « elle? » — « Vous avez rendu service à l'un de ses pa- « rents, son filleul... JNon, je me trompe, le filleul d'un >.c de ses cousins.... non, ce n'est pas son cousin, c'est « le mari de sa filleule... Enfin elle a beaucoup de re- « connaissance pour le garde -magasin des vivres à
« Châlons. » — «Je me félicite, répondis -je, d'avoir «obligé, sans la connaître, une aussi belle personne; « mais je vous prie de croire que le filleul du cousin « de mademoiselle Aglaé n'aura pu obtenir de moi un « service contraire aux. devoirs de ma place. » — « C'est « comme je l'entends, reprit -il. Allons, M. Eugène, « retournez à Châlons ; nous ne tarderons peut-être « pas à vous en tirer. En temps et lieu je me souvien- « drai que vous êtes un homme intègre , laborieux , et « que vous appartenez à une bonne famille. »
Je quittai Paris clans la même journée, et le surlendemain , à mon arrivée à Châlons , je jetai dans l'admiration M. Robineau , en lui racontant avec importance le succès de mon voyage. Je me gardai de lui redire mot pour mot mes entretiens avec M. de Limeuil. Je m'y donnai un rôle noble et fier. On avait été flatté que je me misse sur les rangs. « Plus que ja- « mais, lui dis-je, MM. les munitionnaires veulent at- « tirer à Paris les employés qui se distinguent par leur « éducation et par un certain usage du grand monde. » — « Ah! monsieur, me répondit ce brave garçon, si, « comme je n'en doute pas, vous êtes appelé à cette « belle place , assurez-moi que vous m'emmènerez avec «vous; toute mon ambition est de suivre votre sort; «je suis sûr que vous me conduirez bien; je suis sûr « que vous me conduirez loin. » Je lui promis ma protection ; et croyant déjà tenir la place, je calculai que Robineau, trop simple pour n'être pas discret et dévoué, ayant une très-belle main, écrivant rapidement sous la dictée, était l'homme qu'il me fallait pour secrétaire.
Quinze jours se passèrent, pendant lesquels je me ruinai en cadeaux au valet de chambre, au secrétaire et à la maîtresse de l'administrateur, pour les entretenir dans leurs bonnes dispositions. A peine cet Anselme, dont l'héritage était si envié, eut-il fermé les yeux, que je fus instruit de sa mort. Persuadé de plus en plus qu'il faut faire ses affaires soi-même, je repartis encore secrètement. Je ne pus pas arriver avant les solliciteurs de Paris. Dès la veille de la mort, ils avaient fait jouer toutes leurs machines; mais je mis tant de diligence que j'arrivai avant tous ceux de province. Pendant la route, je tremblais que M. de Limcuil n'eût quitté Aglaé. Heureusement ma crainte était vaine. Comme je venais encore sans congé, je me gardai cette fois de voir M. de Limeuil ; mais je vis tous les gens qui l'entouraient et qui disposaient de ses volontés. Je convins de nouveau de mes faits avec Aglaé. Il se trouva que, depuis mon dernier voyage, j'avais rendu de nouveaux et signalés services au prétendu filleul de son cousin ; et cette sensible Aglaé en était si reconnaissante, qu'elle promit à M. de Limeuil de se brouiller avec lui s'il ne faisait pour moi ce qu'elle lui demandait. Le poste était sollicité par une foule de concurrents. Il y en avait deux très -redoutables. L'un était protégé par la femme de M. de Limeuil , l'autre lui était présenté par un ministre. M. de Limeuil donna la préférence au protégé de sa maîtresse; il nomma le protégé du ministre à la place que j'occupais : je ne sais co qu'il fît du protégé de sa femme.
A peine Aglaé eut- elle obtenu la parole de M. de
Limeuil, que je me hâtai de reprendre la route de Châlons. Là, pendant quelques jours, j'éprouvai toutes les angoisses de l'inquiétude. Pour mieux jouer mon jeu, j'avais écrit à M. de Limeuil que je n'avais pas la témérité de penser à revenir à Paris avant que luimême ne m'y appelât; je lui parlais des places supérieures en homme fort détaché de toute espèce d'ambition. Je tremblais qu'il ne me prît au mot, et qu'il ne revînt sur sa première détermination. Je crois que j'aurais été plus malheureux d'échouer, que je ne fus heureux de réussir. Avec mes amis et mes employés de Châlons, je plaisantais aux dépens des solliciteurs qui courent les grands chemins, les antichambres et les bureaux pour se pousser, s'avancer et acquérir des biens et des faveurs périssables. Jamais je n'avais vanté avec tant d'emphase les délices de la vie tranquille et modeste de province , qu'au moment oîi je me flattais de retourner bientôt à Paris. Peu s'en fallait que je n'eusse l'air de songer à me retirer dans un séjour champêtre. Je parlais plus franchement à mon confident Piobineau. Avec lui, quoique je craignisse encore d'échouer, je paraissais sûr de mon fut. Il en résulta qu'en me voyant faire le désintéressé avec les autres, il admirait de plus en plus la profondeur de mon génie et de ma politique. Il résulta de ma lettre à M. de Limeuil qu'en recevant la nouvelle de ma nomination, je pus, dans mes remercîments, lui faire entendre que c'était lui qui, de son propre mouvement, m'appelait à cette haute place. Il résulta de ma conduite avec les gens de Châlons, qu'en leur annonçant que j'allais les quitter, je pus prendre avec eux le Iom d'ail
philosophe obligé de sacrifier ses goûts et ses penchants, forcé de consacrer malgré lui ses talents et son temps à l'état et au prince qui les réclament.