‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 41 sur 54 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Départ de Charles.

Leblond, en m'habillant le lendemain matin, me fortifia dans mes préventions contre Charles. C'était toujours le matin en m'habillant, ou le soir en me déshabillant, que M. Leblond avait ses grandes conversations avec moi. L'amour que j'avais soupçonné à Charles pour madame Dervière, pendant la vie du mari , ne m'avait paru que le caprice d'un jeune homme pour une jolie femme. Je me sentis bien plus irrité de son amour pour la veuve. J'y crus voir plus de calcul que de passion. Point de doute qu'il n'eût jeté un œil de cupidité sur la manufacture et sur la fortune de Guillaume , et je condamnais avec indignation les sentiments que je supposais à Charles, comme si moimême j'avais toujours été exempt de cupidité. Oubliant que mon mariage avec mademoiselle Menu de Saint- Claude n'avait été qu'une affaire d'argent, j'allais près- Tome X. 1 8

que jusqu'à mépriser Charles de songer à s'enrichir par un grand mariage.

Je me rendis chez Guillaume; il était seul dans son cabinet. Là , je me sentis fort embarrassé. Quoique plein de mon mérite, et fier de ma fortune et de ma qualité, je n'osais avouer à mon ami mon amour pour sa fille, et cependant j'avais bien eu l'audace de déclarer à madame Dervière elle-même, avant qu'elle fût veuve, un amour bien moins honorable. Mais quelques années de plus, et le souvenir de ma dernière aventure avec Rosalie, m'avaient rendu presque aussi timide que je l'étais en sortant du collège. Je crois que, malgré ma résolution, je n'aurais rien dit à Guillaume, si je n'avais eu l'imprudence de lui annoncer en entrant que j'avais un grand secret à lui révéler. Après ce mot, j'étais trop avancé pour reculer. Guillaume me dit qu'il était prêt à recevoir la confidence que je voulais lui faire. J'hésitai, je balbutiai, enfin je lui demandai ce qu'il pensait de Charles. Il m'en fit avec chaleur le plus grand éloge. Après la mort de Dervière, Charles s'était multiplié pour ainsi dire auprès d'eux tous pour les consoler , pour leur rappeler quels Jiens chers et délicieux devaient les attacher à la vie et leur promettaient encore des jours heureux. Depuis que leur première douleur était amortie et transformée en un doux souvenir, Charles n'avait pas cessé d'être attentif, prévenant , empressé pour toute la famille. C'est lui qui s'était mis à la tête des affaires; c'est lui qui avait rendu le courage à madame Dervière , qui peu-à-peu l'avait rappelée à son amour pour le travail et l'occupation; ce qui procurait à madame Dervière

ET GUILLAUME. a75

d'utiles et continuelles distractions. Plus Guillaume vantait Charles, plus je me sentais irrité contre lui. « Fort bien, dis-je, c'est un jeune homme parfait; mais « n'as-tu pas remarqué qu'au milieu de ses attentions, « de ses flatteries pour tout le monde, il y a quelque « chose de plus tendre et de plus empressé dans « celles qu'il prodigue à madame Dervière? Quant « à moi, qui ne suis arrivé que d'hier soir, cela « m'a frappé tout d'un coup. » — « Je n'ai pas borné « la mes observations, » me dit Guillaume en souriant, a Oui , il est encore plus tendre et plus res- « pectueux pour madame Dervière que pour Laure « et pour moi. En supposant que je n'eusse pas fait ces « remarques, crois- tu qu'elles auraient pu échapper « aux yeux d'un observateur aussi fin et aussi exercé « que ton cousin César? » — « Eh bien! dis-je à Guil- « laume , que penses - tu de cette préférence pour la « jeune veuve ? » — « Mais , toi-même , qu'en penses-tu , « me dit Guillaume, car tu me parles avec un ton sé- « rieux et important qui excite ma curiosité? » — « Ce « que j'en pense, c'est que Charles aime ta fille; mais « non , j'ai tort ; c'est de ta fortune , c'est de celle de « ta fille que ce jeune homme si parfait est ardemment « épris. » — « Mon bon Eugène, me dit Guillaume, ne « te déferas-tu donc jamais de cette manie de supposer a aux gens des vues intéressées ? Parce que tu as vécu « avec de faux amis, avec des gens d intrigue, sans foi . « sans bonté, sans aucun sentiment généreux, ne parce viendras -tu donc jamais a croire aux bonnes gens, « aux belles âmes, aux vrais amis? Va, j'ai lu dans le « cœur de Charles, comme ton cousin César avait lu

« dans le mien, dès ma plus tendre enfance; j'y ai lu a mieux que lui-même. Charles, digne petit -fils de « notre ami Duverdier, est inaccessible à la cupidité. « Il est fort amoureux en effet ; mais ce n'est pas de « ma fille. » — « De qui donc? » — « De Julie. » — « Ta « petite-fille? » — « Ma petite-fille. Il y a mieux; c'est « que, sans qu'elle s'en doute, la pauvre enfant répond « à l'amour de Charles. Il s'en faut que Charles aitau- « tant de prévenances pour Julie que pour sa mère; « il semble la fuir au contraire; il semble craindre de « lui adresser la parole. Julie, en grandissant, a perdu « l'espièglerie et la naïveté de l'enfance; elle est timide, « réservée avec tout le inonde , et sur - tout avec ic Charles; mais on lit dans ses veux que, loin d'en a vouloir à ce jeune homme de l'indifférence qu'il lui « témoigne, elle lui sait gré de ses attentions pour sa « mère. » — « Et Charles t'a donc révélé cette belle « passion? » — « Il s'en est bien gardé; à peine ose-t-il « se l'avouer à lui-même; il sait qu'il est orphelin, a sans fortune, qu'il doit tout à mon amitié; il se croi- « rait coupable de se livrer aux sentiments que Julie « lui inspire. Quelquefois cependant il espère. Julie « est si jeune encore! Il fait tant d'efforts pour s'ac- « quitter envers moi par son travail! D'ailleurs, n'a-t- « il pas mon exemple sous les veux? Bon jeune homme! « je connais el j'ai éprouvé tous les combats auxquels « son aine est en proie. » — « Et tu vois tout cela transe quillement? » — « Oui, mon ami, très-tranquillement. « Je dois te l'avouer, ma femme et moi nous n'avons « pas été toujours exempts d'ambition dans nos projets « pour mon fils et ma petite-fille. Un peu orgueilleux

« des succès de mon fils, je me suis flatté qu'à son re- « tour il pourrait trouver un grand mariage. Laure « s'est flattée que les plus nobles et les plus riches a partis de la province ne manqueraient pas à la fille « de madame Dervière, dès qu'elle serait en âge d'être « mariée. » — « A la bonne heure», nous dit un jour ton cousin César, devant qui nous faisions ces beaux rêves, « comme les parents d'Eugène et de Laure, « vous mariez d'avance Vos enfants , et vous oubliez a que vous vous êtes aimés malgré vos parents. Qui « sait si votre fils ne vous ramènera pas une femme « de son choix? Qui sait si, comme sa grand'mère et « sa mère, votre petite-fille ne portera pas ses affec- « tions sur un jeune roturier sans fortune? » — « Ce « mot a suffi pour nous éclairer. Ta cousine et moi nous « sommes si heureux! Ma fille a été si heureuse avec « cet honnête Dervière! Nous sommes décidés à ma- « rier Charles et Julie, a — « Ta petite-fille, riche et « faite pour aspirer aux plus grands partis, à un jeune « homme qui n'a rien! » — « Hélas! l'assurance que « ce mariage aurait lieu a été une des consolations de « ce pauvre Dervière à son lit de mort. Dervière ai- « mait Charles; Charles avait tant prodigué de soins « à mon pauvre gendre pendant sa longue maladie! » — « Et quand se célébrera ce beau mariage?» — « Oh! « il faut laisser le temps à Julie de grandir. Dans deux « ans elle en aura dix-sept , Charles en aura vingt-deux ; « cependant, comme les projets les plus sages sont « exposés à mille obstacles, nous avons pensé qu'il « était prudent de ne rien dire à ces chers enfants et « de les séparer; tout est arrangé, tout est disposé.

a78 EUGÈNE

« Ce matin même, Charles part pour Rouen? » — « Il « part? » — « Oui, il va travailler chez un de ni"s « correspondants. Puisqu'il veut être négociant, il n'\ « a pas de mal qu'il achève de s'instruire dans une de « nos premières villes de commerce. A dater d'aujour- « d'h ni je me remets à la tête de ma manufacture, ef . « de concert avec ma fille, je vais tacher de la maini tenir dans un élat florissant, pour la donner à notre « hon Charles quand il épousera ma petite-fille.

J'étais tout stupéfait de ce que m'apprenait Guillaume , et je ne savais que lui répondre. Comme il achevait de parler, Charles entra suivi de toute la famille. 11 était en habit de voyage; il portait sous son bras le grand-livre des comptes de la manufacture; il le remit à Guillaume; Guillaume l'examina, prit de madame Uervière et de Charles toutes les instructions, tous les renseignements qui lui étaient nécessaires, non sans faire à Charles mille compliments sur la manière dont il avait conduit la maison. « Je souhaite », dit -il gaiement, pour écarter le chagrin que le départ de Charles leur causait à tous, « que ma fille n'ait pas à « regretter avec moi l'excellent commis qui la quitte. a Enfin je ferai de mon mieux : allons déjeuner. »

Pendant le déjeuner, les regards de Julie furent constamment fixés sur Charles. Sa timidité, sa réserve avaient disparu. Au moment où Charles partait, elle ne craignait plus de laisser voir l'affection qu'elle avait pour lui. Charles, à qui les regards de Julie ne pouvaient échapper , évitait avec soin de rencontrer ses yeux ; il affectait de parler beaucoup. On voyait que son cœur était plein; c'était d'amour pour la jeune fille.

c'était de la plus vive reconnaissance pour ses parents. Madame Dervière regardait avec la même tendresse Charles et sa fille ; Guillaume et Laure regardaient, alternativement leur fille, leur petite-fille et le petit-fils de Duverdier; et mon cousin César, plus âgé que nous tous , promenait ses regards attendris sur tout le monde. On voyait que le vieillard savait gré à ses amis de leur bonne conduite et de leurs bons sentiments. Il était impossible que je restasse froid à l'aspect de tant de cœurs émus. Je repris quelque bienveillance pour Charles. Je me souvins de l'amitié que son aïeul avait eue pour moi , et je mêlai de sincères témoignages d'intérêt à ceux dont il était comblé par tous les autres. «Eh «bien! dit Guillaume», cherchant toujours à mettre de la gaieté dans l'entretien , « un bon ami part pour «. aller travailler et s'instruire; un bon ami nous revient « pour ne plus nous quitter. » En parlant ainsi , il me serrait tendrement la main. « Espérons, continua-t-il , « qu'un jour nous serons tous réunis. » — « Oui , espé- « rons-le, dit Laure en soupirant et pensant à son fils; « au moins Charles ne va courir aucun danger. »

Il y avait dans le village une vieille femme nommée Marguerite; c'était la veuve d'un ouvrier de la manufacture. Charles avait eu occasion de lui faire quelque bien. Il crut devoir la recommander à la bienveillance de Guillaume. Julie s'empressa de prendre la parole, et promit de remplacer M. Charles auprès de la pauvre Marguerite.

Charles, après le déjeuner, devait retourner à Coutances et y prendre la voiture publique. Un domestique vint lui annoncer que son cheval était prêt. « Allons,

28o EUGENE

« lui dit Guillaume, ce n'est pas un long adieu que tu «nous dis. Tu nous écriras; nous te répondrons.» Charles se leva, s'approcha de Guillaume et de Laure, et leur demanda respectueusement leur bénédiction. « Oui, nous te bénissons, lui dit Guillaume. J'ai été « assez heureux pour donner dans ma jeunesse une femme « aimable et vertueuse à ton grand-père ; j'espère vivre « assez long-temps pour donner une compagne aimable « et vertueuse au petit-fils de mon ami Duverdier. » — « Ah! mon bienfaiteur,» dit Charles en mouillant de larmes la main de Guillaume.... Il ne put en dire davantage; son trouble et ses larmes l'empêchaient de parler. Ici ses yeux se portèrent sur Julie, et cette jeune fdle se hâta de détourner les siens. « Viens dans mes « bras, mon fils, ajouta Guillaume, car tu es aussi mon « fils , tu es mon cher enfant d'adoption ; embrasse ma <f femme, embrasse ma fille , embrasse ma petite-fille; « elle n'a pas oublié les bons soins et les bonnes leçons « de son jeune instituteur. » Au moment où Charles s'avança pour l'embrasser , Julie rougit et pâlit. Sa mère, qui l'observait avec inquiétude, la soutint dans ses bras, craignant qu'elle ne se trouvât mal. « Charles, dit mate dame Dervière, souvenez- vous de l'amitié qu'avait « pour vous le père de Julie, et songez que sa veuve « compte votre bonne conduite et votre amitié parmi « ses plus chères consolations. »

I, bone, quô virtus tua te vocat *,

dit mon cousin César.

* HorAt. lib. 2, epist. 2.

Va, cher enfant, où le devoir t'appelle.

Nous avions accompagné Charles dans la cour de la maison de Guillaume, où son cheval l'attendait, il partit. « Vous le reverrez », nous dit mon cousin César, quand il l'eut perdu de vue, « mais moi.... » Ici le bon vieillard devint rêveur. Il nous laissa pour monter à son appartement, et bientôt nous entendîmes le son de sa flûte. César, à son âge, n'aurait pas pu briller dans un concert, mais il tirait encore quelques sons d'une vieille flûte à laquelle il était fort attaché ; c'était sa ressource contre les tristes pensées qui venaient de temps en temps l'assaillir.

Je retournai chez moi , sans avoir parlé à Guillaume de mon amour pour madame Dervière.

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