CHAPITRE VI
Amours d'Eugène h l'âge de soixante-deux ans.
Dans le court chemin de la maison de Guillaume à mon château, mon attendrissement diminua. Je me repentis de n'avoir pas parlé à Guillaume. Je pensai aux confidences qu'il m'avait faites sur Charles, et je repris un peu d'humeur contre ce jeune homme. Pendant les adieux de Charles à la famille , j'avais remarqué Julie. Elle était déjà grande et bien faite; la douleur que lui causait le départ de Charles ajoutait de nouveaux charmes à sa physionomie , et je n'avais pu
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mem pécher de porter envie à l'heureux mortel à qui sa main était destinée.
Ce fut dans ces dispositions que j'arrivai chez moi. Je trouvai Leblond qui venait d'apprendre le départ de Charles. Il était triomphant. « Eh bien ! me dit-il , a monsieur Charles est parti. Je vois ce que c'est. « L'aveu que monsieur aura fait de son amour aura a éclairé la respectable famille sur les vœux indiscrets de « cet impertinent jeune homme; on l'aura chassé comme « un mauvais sujet. Et voilà monsieur débarrassé d'un « rival qu'il avait la bonté de regarder comme dange- « reux. » Je dissipai la maligne joie de Leblond en lui apprenant la manière dont Charles avait quitté ses bienfaiteurs, et en lui confiant, sous le secret, l'amour de Charles pour Julie et les projets de Guillaume. « Quand « je vous disais , » me répondit Leblond d'un air mécontent et sardonique , « que cet adroit jeune homme « avait ensorcelé toute la famille. En vérité je m'étonne « que monsieur soit sans cesse dans l'admiration de la « sagesse de M. Guillaume ; il n'en donne pas une a grande preuve en ce moment. » — « Il est certain , « repris-je , que je ne reconnais pas là cette prudence « qui a guidé mon ami Guillaume dans toutes les ac- « tions de sa vie. » — «Mais ne serait- il pas du devoir « de monsieur, me dit Leblond, d'éclairer son ami sur « la folie qu'il médite; car c'est une folie,- et je dirais « une sottise , sans le respect que je dois à l'ami de mon « maître?» — «Ah oui, repris-je, ils m 'écouteront ! « Est-ce que jamais dans cette famille on a voulu prêter « l'oreille aux bons avis qu'il m'est arrivé de donner? « Les voilà tous enthousiasmés de ce petit jeune homme;
« il n'y a pas jusqu'à mon cousin César qui ne le regarde « comme une merveille. » — « Cependant monsieur a « quelque droit de s'opposer à ce mariage. Dans l'état « où sont les choses , c'est la mère de mademoiselle Julie « qui doit avec son frère se trouver un jour héritière « des grands biens de monsieur, puisque monsieur n'a « plus qu'une fille qui est religieuse. Les droits de monte sieur seront encore bien plus forts quand il aura « épousé madame Dervière , car enfin il me semble « qu'on ne peut pas marier une fille sans l'aveu de son « beau-père.» — «Tu as raison, Leblond, et je t'avoue « que , si mon consentement est nécessaire , ce mariage « n'est pas encore fait. Ce petit Charles a des mœurs , « des sentiments , quelque esprit , mais voilà tout. » — « Oh , des mœurs , reprit Leblond en hochant la tête ï « ce qui m'est prouvé à moi , c'est qu'il a de l'adresse et « beaucoup d'ambition.» — «Oh! il ne faut pas aller « trop loin; Guillaume prétend qu'il est modeste , dés- « intéressé, qu'il n'ose pas s'avouer à lui-même son « amour pour Julie. » — « Soit ; mais cela ne l'empê- « chera pas d'épouser et de prendre la dot. Au sur- « plus, il y aurait un moyen bien simple de savoir si « M. Charles a vraiment de la délicatesse. » — « Le- « quel ?» — « Puisque monsieur a de la répugnance à « parler raison à ses amis , pourquoi , par intérêt pour « eux, par le droit que lui donnent sa parenté, son « amitié, ne prendrait-il pas sur lui, à leur insu, de « parler raison au jeune homme ? Pourquoi monsieur « ne lui écrirait-il pas une lettre bien raisonnable et bien « détaillée, où il lui ferait sentir qu'il est de son devoir « de renoncer solennellement à la petite-fî ^ de son
« bienfaiteur? C'est à Rouen qu'on envoie M. Charles. « Je me chargerais de porter la lettre. Monsieur m'a « fait espérer qu'il m'accorderait un congé pour aller « finir quelques affaires de famille que j'ai dans mon a pays. Ma route est à peu près de passer par Rouen. a Et je me permettrais de joindre à la lettre de mon- « sieur tous les conseils que me dicterait mon zèle. . . » — «M. Leblond , » lui dis-je en l'interrompant, et. malgré mon peu d'amitié pour Charles, me sentant effrayé du point où la haine active de Leblond essayait de m'entraîner , «ce ne sont pas mes affaires, ce sont « encore moins les vôtres. Je vous défends de m'en « parler ; tant pis pour mes amis s'ils font des sottises. « Après tout, m ce mariage me déplaît, ne suis-je pas « le maître de disposer de mes biens comme il me plaira , « par testament ou entre \ifs? Il n'est pas encore dé- « cide que je vous accorde le congé que vous me dece mandez. Votre service m'est trop nécessaire. Vous « êtes bien animé contre ce jeune homme !» — « C'est « par zèle, c'est par l'intérêt que je prends à monsieur « et à ses amis. » — « Je veux bien le croire , mais « laissons cela. Parlons de mes amours pour madame « Dervière. La circonstance du départ de M. Charles « ne m'a pas permis de confier ma passion à mon ami « Guillaume ; mais ce n'est qu'un jour de perdu. » — « En effet , dès demain , monsieur peut faire ses pro- « positions à son ami, ou peut-être à madame Dervière " elle -même. » — «Crois -tu que je ferais mieux de « parler à madame Dervière?» — « Eh! mais, hier, au « moment où monsieur est arrivé, il m'a semblé qu'elle « éprouvait une certaine satisfaction qui est vraiment
« de bon augure. » — - « Et ce matin encore elle m'a « paru pénétrée pour moi d'estime et d'amitié. Allons , « en y réfléchissant, je ne peux que me féliciter du dé- « part de Charles et des confidences que Guillaume m'a « faites sur son compte. Je me trouve un rival de moins « que je ne croyais. C'est décidé; dès demain je parle (c à madame Dervière. » Tel fut mon premier entretien avec Leblond sur les amours de Charles et de Julie.
Quelques jours se passèrent encore sans que j'osasse faire part de mes projets ni à Guillaume , ni à madame Dervière. Quand je me trouvais en présence de mon ami ou de sa fille, la parole me manquait. Guillaume, depuis le départ de Charles , obligé de surveiller sa manufacture , venait plus rarement à sa maison de campagne. J'allais quelquefois à Coutances; mais ses occupations et celles de madame Dervière ne me permettaient pas d'entamer un aussi grave sujet d'entretien. Enfin , un matin , je trouvai Guillaume seul et libre. Après beaucoup de préparations, je m'enhardis, je lui ouvris moname et je lui expliquai mon désir d'épouser sa fille. A ces mots , Guillaume me regarda tout surpris. « Eh quoi ! mon ami , me dit-il , as-tu donc oublié « qu'au mois de mai prochain nous aurons soixante- « deux ans?» — «J'étais sûr, lui dis-je, d'un ton trèr- « piqué , que tu allais m'opposer mon âge. » — « Eh ! « là, là, me répondit-il, ne t'emporte pas. » Et alors, craignant de m'affliger , il se garda d'insister sur ce fâcheux article. « Mon ami , me dit-il du ton le plus « affectueux, je crains pour toi que ma fille ne soit «c décidée à rester veuve. Au surplus , elle ne dépend « que d'elle-même; c'est à elle que tu dois t'adresser. »
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J'affeclai de regarder ce discours de Guillaume comme une approbation de mon projet; je l'en remerciai vivement , et je m'empressai d'aller trouver madame Dervière.
Quoique je cherchasse à me persuader à moi-même que Guillaume agréait ma recherche , je ne voulais pas qu'il parlât à sa fille avant moi. Je la trouvai plus belle que jamais. J'avais un air si préoccupé, en la priant de m'accorder sur-le-champ un entretien, qu'elle se hâta de tout quitter pour m'écouter. Je lui fis avec beaucoup d'apprêt ma déclaration , et j'allai jusqu'à m'autoriser auprès d'elle de l'aveu de son père. Elle me répondit avec mesure, avec ménagement, mais avec fermeté; elle se garda bien de me laisser entrevoir la différence de nos âges ; mais elle me dit que son dessein était de ne jamais se remarier. Je voulus répondre... «De grâce, M. de Senneville, me dit-elle, « ne revenez pas sur cet objet; n'insistez pas sur un « projet qui jamais ne réussira. »
Je ne renonçai pas à tout espoir. Encouragé par les flatteries de Leblond, j'accablai madame Derrière de mes galantes imporlunités. C'est ici que j'eus lieu plus que jamais de me féliciter de l'amitié, de l'indulgence de Guillaume et de sa famille. Point de doute que mes desseins ne fussent connus de tous, que Guillaume et madame Dervière n'en eussent fait confidence à Laure et à mon cousin César. Eh bien! leur conduite ne changea pas à mon égard. Mes discours, mes projets, ma présence devaient leur être à charge; jamais ils ne me le firent sentir; ils paraissaient toujours contents de me voir. J'avais toujours l'air de leur eau-
set" du bonheur en arrivant. Jamais madame Dervière , tout en persistant dans son premier parti, ne me diL un mot qui ne me fût agréable. Jamais je n'avais donné si beau jeu à mon cousin César de se moquer de moi , et jamais il ne se permit sur mon compte la plus légère, la plus innocente raillerie, tant ils craignaient tous de m'affliger, tant ils avaient à cœur de me ménager une douce et paisible vieillesse!
Jaloux de plaire, j'étais ridiculement recherché dans ma parure; mes habits dans le dernier goût, l'élégance de ma coiffure et d'un faux toupet artistement arrangé , . annonçaient un vieillard qui ne veut pas l'être, et contrastaient avec le vêtement à l'ancienne mode et les beaux cheveux blancs de Guillaume, qui semblait s'honorer de sa vieillesse. Je faisais venir à grands frais de Paris divers petits objets de modes, de parfumerie et de bijouterie que ma longue amitié pour Guillaume me permettait d'offrir à Laure et à madame Dervière. Madame Dervière éludait, pour ainsi dire, mes cadeaux, en me priant de les offrir à sa fille.
Il me fallut bien renoncer enfin à l'espoir de réussir auprès de madame Dervière. Un jour, mon cousin César, sans paraître instruit de mes projets, trouva le moyen de me rappeler, avec beaucoup d'adresse et de ménagements, la fermeté avec laquelle Laure dans sa jeunesse avait déclaré que jamais elle ne m'épouserait. « On a bien raison de dire, ajouta- 1- il, que les « enfants ressemblent à leurs parents. Madame Der- « vière est constante et invariable dans ses résolutions, « comme le fut sa mère, et tout me porte à croire que « la petite Julie aurait dans l'occasion autant de ca-
« ractère que sa mère et son aïeule. » Ce mol qui avait l'air d'être dit sans intention ne manqua pas son effet; j'entendis ce que César voulait me dire. Apparemment j'étais ce jour- là dans un accès de raison. Hélas! cet accès ne dura pas; il fit place à une folie encore plus grande que mon amour pour madame Dervière.
Depuis mon aventure avec Rosalie, j'étais presque constamment tourmenté du désir de me remarier; je sentais que mon valet avait sur moi une grande autorité. J'espérais que rattachement et les bons soins d'une femme m'arracheraient à l'empire de M. Leblond. Désespérant de plaire à madame Dervière, (dois -je l'avouer ? et le eroira-t-on ?) j'eus l'extravagance de penser à sa fille. Certes, ce n'est pas la plus mauvaise pensée qui me soit survenue dans ma vie; mais, à coup sûr, c'est la plus folle et la plus ridicule. Je crois que je l'aurais bientôt rejetée, si je n'avais eu l'imprudence de la confier à Leblond. J'ai dit que Leblond avait peu d'esprit. Il en avait assez cependant pour sentir que, si je me remariais, il courait grand risque de perdre tous ses avantages. Mais, tant que je m'obstinerais à rechercher des femmes qu'il était bien sûr que je n'obtiendrais pas, je ne penserais pas à d'autres qui peut-être ne demanderaient pas mieux que d'épouser un riche vieillard. Il n'eut garde de me dissuader de ma nouvelle folie; au contraire, il m'y encouragea, et même, croyant y voir une occasion de nuire à Charles , il essaya de me persuader que je n'avais d'autre obstacle à craindre que la rivalité de ce jeune homme. « Ce n'est pas, ajouta-t-il, que, si nous avions
« affaire à des parents raisonnables, M. Charles fût à « redouter ; mais ceux - ci sont capables de préférer a M. Charles , précisément parce qu'il est pauvre. » Alors, il en revint à me faire entendre qu'il fallait > avant tout, que Charles renonçât à la main de Julie. « Entre nous, me dit-il, je doute que le jeune homme « ait assez de sentiments pour se rendre aux bons avis « que monsieur est dans le cas de lui donner. Mais «enfin c'est un moyen qu'on peut tenter; c'est un « moyen qui n'a rien que d'honorable. Monsieur rem- « plira les devoirs d'un ami , en cherchant à sauver la « famille de M. Guillaume Delorme de l'action la plus « inconséquente que l'on puisse imaginer. »
Ce conseil de M. Leblond ne pouvait arriver dans une circonstance où je fusse plus porté à le suivre. Depuis le départ de Charles , on avait reçu fréquemment de ses nouvelles par lui-même et par le négociant chez lequel on l'avait envoyé. Celui-ci ne cessait de rendre les meilleurs témoignages de la conduite et du travail de Charles. Le bon Guillaume , dans ses réponses, en était d'autant plus tendre et plus affectueux pour son fils d'adoption. Il n'avait pu s'empêcher de lui laisser entrevoir avec plus de clarté les doux projets qu'il avait formés sur lui; il lui parlait dans toutes ses lettres de l'empressement avec lequel la petite Julie demandait des nouvelles de son ami Charles ; en un mot , Guillaume semblait encourager Charles à redoubler d'amour pour Julie. Décide plus que jamais à lui donner sa petite- Ile, il croyait qu'un amour honnête et vertueux était pour un jeune homme le meilleur préservatif contre la fougue et les erreurs de son âge, la Tome X. 1 9
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meilleure et la plus sûre garantie de sa bonne conduite. On venait de recevoir une réponse de Charles , qui était comme ivre des bonnes espérances que lui donnait Guillaume, et qui l'en remerciait avec transport. Cette lettre de Charles m'avait épouvanté, m'avait causé un secret dépit. « Oui, dis -je à Leblond, je le dois, par ce amitié pour Guillaume et sa famille; je vais écrire à « cet imprudent jeune homme. Je t'accorde le congé a que tu m'as demandé pour aller à Gisors, et c'est « toi qui porteras ma lettre.
« Monsieur », écrivis -je à Charles, sinon sous la dictée, au moins sous l'inspirât ion de Leblond, « j'étais « présent hier à la réception de votre dernière lettre « à mon ami Guillaume. Permettez -moi de vous exce primer l'étonnement que m'ont causé vos étranges « espérances. Eh quoi ! n'avez - vous donc pas réfléchi « à la distance énorme qui existe entre votre fortune « et celle de la petite-fdle de mon ami? Je ne parle pas ce du droit que la qualité de parent de la jeune perce sonne peut me donner sur elle, de la ferme résolution ce où je suis de transporter dans une autre famille les ce grands biens que je possède, et qui devraient natuce rellem-ent revenir un jour aux enfants de Guillaume; ce je ne veux vous mettre sous les yeux que votre proce pre intérêt, l'intérêt de votre réputation. On dira ce que tout ce faste de reconnaissance que vous avez ce témoignée cachait une vue sordide de vous enrichir, ce J'ignore quel parti mon ami Guillaume et sa fille ce veulent prendre pour mademoiselle Julie; mais je ce sais que , le bruit s'étant déjà répandu que vous aviez « profité de votre séjour dans la maison de mon ami
« pour prévenir en votre faveur la jeune fille , plu- « sieurs excellents partis qui étaient tentés de se pro- « poser se sont éloignés. Il ne m'appartient pas de vous « dicter la conduite que vous avez à tenir; mais à « votre place, moi, je ne balancerais pas à déclarer à « mon protecteur que je n'aurai jamais la folie de « prétendre à la main de sa petite-fille. Pesez bien ce « que j'ai l'honneur de vous écrire. Je ne vous demande « pas le secret; je ne rougis pas d'une démarche qui « n'est dictée que par mon amitié pour Guillaume et « pour sa famille. C'est à vous de voir ce qui vous con* « vient le mieux , de paraître prendre , de votre propre « mouvement, le parti que l'honneur et la délicatesse « vous commandent, ou de ne paraître le prendre que « d'après les conseils d'autrui. Dans tous les cas , je « vous prie de ne regarder l'avis que je vous donne « que comme l'effet des sentiments que vous m'avez « inspirés. »
Il y avait quelques passages de cette lettre qui me coûtèrent à écrire ; mais l'idée que , si Charles renonçait à Julie, j'aurais rendu un vrai service à la fille de mon ami , surmonta mes scrupules. J'accordai «à Leblond la permission d'aller passer quelque temps à Gisors; je le chargeai expressément de remettre ma lettre en passant à M. Charles Duverdier , mais surtout je lui recommandai, si le jeune homme l'interrogeait, de lui répondre avec égard , politesse , et même avec respect. M. Leblond ne devait pas oublier que Charles était le petit-fils d'un de mes bons amis. « Eh ! mon « Dieu! monsieur, me répondit Leblond, je l'aime de « tout mon cœur. C'est pour son propre bien que jf
Tf).
« vous ai parlé de lui comme j'ai fait. Fiez-vous à moi. « M. Charles n'aura qu'à se louer de ma conduite. »