‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 43 sur 54 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Suite des amours d'Eugène.

Après le départ de Leblond , je fus saisi d'une inquiétude sur laquelle je m'étais étourdi en écrivant ma lettre. Charles pouvait révéler ma démarche à mes amis. J'avais beau me répéter à moi-même que cette démarche était celle d'un honnête homme qui veut rappeler l'honneur dans l'aine d'un jeune insensé, celle d'un ami véritable qui veut sauver ses amis d'un grand malheur; qu'après tout, peu m'importait ce que Guillaume et sa famille pourraient penser de moi : je redoutais Guillaume et ses reproches ; toute ma vie, je l'avais craint, et je le craignais encore bien plus dans ma vieillesse qu'aux autres époques de ma vie. Il avait eu sur moi , depuis notre enfance , une si grande supériorité. Long-temps je m'en étais indigné; je commençais à la reconnaître et à la respecter. Je ne fus rassuré que lorsque je reçus la réponse de Chai les. Le désordre de ses idées ne prouvait que trop le trouble qu'il avait éprouvé en recevant ma lettre.

a Monsieur, m'écrivait Charles, il était inutile de me « faire apporter vos sages avis par votre valet. Son ina solence a failli produire un effet contraire à celui que

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« vous attendez. Il suffisait de me laisser entrevoir que « l'extrême bonté de mon bienfaiteur peut vous ccn- « duire à faire de votre fortune un emploi nuisible aux « intérêts de ses enfants. Soyez content. Je renonce à « l'espoir que les dernières lettres de M. Delorme m'a- « vaient fait concevoir. Hélas! les considérations que « vous me mettez sous les yeux m'avaient déjà frappé. « Mais, monsieur, dois-je y renoncer pour toujours? « Le temps et mon travail ne peuvent-ils pas me valoir « un jour votre approbation ? Le moment de marier « celle que je n'ose nommer est-il donc si prochain ? « Pardon ; je m'égare. J'atteste , sur l'honneur , qu'au- « cune vue intéressée n'est entrée dans mon ame. Mais , «je le vois, il ne suffit pas d'avoir pour soi le témoi- « gnage d'une bonne conscience ; il faut encore que les « hommes ne puissent vous accuser , et , grâce à vous , « personne ne pourra m'imputer des sentiments que je « rougirais d'avoir. Je garderai le secret sur votre lettre ; « je crois voir que vous le désirez. Quelque rigoureuse « que soit votre conduite à mon égard , j'aurai tou- « jours à cœur de mériter votre estime. Je me souviens « que vous fûtes l'ami de mon grand-père ; je me sou- « viens que vous êtes l'ami de mon bienfaiteur. »

Quelle fut la surprise, quel fut le chagrin de Guillaume , lorsque , par le courrier suivant , il reçut de Charles la lettre qu'on va lire!

« Mon père , puisque vous me permettez de vous donct nerce nom, je crains que votre amitié pour moi ne vous « aveugle et ne vous porte a des démarches que le monde « pourrait blâmer. Je quitte la maison où vous m'avez a placé sans confier à personne en quel lieu je vais porter

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h mes pas. Qui? moi ! grand Dieu! je pourrais être soup- « çonné d'avoir une ame vile et intéressée! Je pars. Oui, « je dois partir; je ne veux plus rien devoir qu'à moin même; je suis jeune, j'ai du courage, je travaillerai. « ]Non , je ne perds pas encore tout espoir d'être heu- « reux. Ah! mon bienfaiteur! mon père! je vous en sup- « plie , et c'est la seule grâce que je vous demande , dites « bien à toutes les personnes qui vous sont chères , et « surtout croyez vous-même que ma plus grande crainte « est que ma conduite ne soit attribuée à d'autres causes « qu'à une juste délicatesse! Le nom d'ingrat est celui que « je redoute le plus, celui que je ne mériterai jamais. » Le même courrier avait apporté une lettre du négociant de Rouen chez lequel Guillaume avait envoyé Charles. Il annonçait que, depuis deux jours , Charles avait disparu , en lui laissant ses comptes et ses livres parfaitement en règle, avec une lettre par laquelle il exprimait le désir qu'on ne cherchât pas à savoir ce qu'il était devenu. Le négociant regrettait vivement un jeune homme aussi intéressant, un commis d une exactitude et d'une intelligence aussi remarquables. Il présumait que Charles s'était engagé par désespoir d'amour. Toute la famille, à l'exception de Julie, était réunie quand ces lettres arrivèrent , et chacun resta muet et consterné après les avoir entendues. César fut le premier qui parla. « J'ai toujours connu à Charles , nous « dit-il , une tête un peu romanesque; mais pour l'avoir « décidé à cet extrême parti, il faut qu'il y ait eu des « suggestions étrangères. » César, en parlant ainsi, ne faisait peut-être allusion à personne ; mais ses regards, encore vifs et perçants, »e portèrent sur moi ; involon-

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tairement je baissai les yeux, et ce mouvement ne put lui échapper. « Bon , trop bon et trop délicat jeune « homme, s'écria Guillaume ! » — «C'est ainsi, reprit a César, que dans ta jeunesse tu t'es expatrié. » — « Mais , reprit Guillaume , avait-il donc les mêmes rai- « sons que moi? Et surtout devait-il nous laisser igno- « rer ce qu'il devient?» Ainsi le résultat de la démarche à laquelle j'avais poussé Charles contribuait à redoubler encore l'estime qu'on lui portait. Il fut convenu qu'on ne dirait rien à Julie de ces fatales nouvelles ; mais cette jeune fille ne cessait de demander si l'on avait reçu des nouvelles de Charles ; et comme le silence de ses parents lui causait trop d'inquiétude , il fallut bien qu'on lui dît la vérité. On lui lut la lettre de Charles. Elle pleura beaucoup en l'écoutant; mais bientôt reprenant courage, et se livrant à ces flatteuses illusions qui ne nous manquent jamais dans notre jeunesse : « Eh bien ! dit-elle, monsieur Charles ne perd « pas tout espoir d'être heureux, ni moi non plus, je « ne le perds pas!» Malgré cet espoir qu'ils partageaient, mes amis étaient affligés du parti qu'avait pris Charles, et fort inquiets sur son sort. Je ne pouvais m'empêcher de m'accuser moi-même, en songeant que c'était moi qui avais provoqué le départ de Charles et le chagrin de mes amis.

Leblond revint. Je commençai par me fâcher contre lui. «Eh quoi! lui dis-je ! malgré mes ordres, vous « vous êtes donc permis d'être insolent avec Charles ! « Il me l'apprend dans sa réponse. » Leblond me jura que , suivant ses instructions , il avait abordé Charles avec respect; mais M. Charles l'avait traité avec tant

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de fierté, tant de dédain ! « Parée qu'on est valet de k chambre, continua-t-il , on n'en a pas moins de lame « et des sentiments; quant à moi, je ne peux supporter « dés airs de hauteur que delà part de mon maître. « Toutefois je me suis borné à parler à monsieur Charles (( avec éloquence, avec onction. J'y aurais perdu mes « efforts sans la lettre de monsieur.... Mais enfin cette « lettre était si positive.... D'ailleurs, je suis porté à « croire , avec beaucoup de personnes de Rouen , qu'une a autre cause s'est jointe à la lettre de monsieur pour « le déterminer à partir. Il n'avait pas dans la ville une « très-bonne réputation... Enfin il est bien loin, à ce que «je présume; il ne reviendra pas de sitôt; monsieur « doit être content; et je ne m'attendais pas que, pour « prix de mon zèle, monsieur accueillerait aussi mal « son fidèle serviteur. » Il fallut bien m'apaiser.

Je voulais sincèrement épargner à mes amis les rapports que m'avait faits Le blond; mais ils savaient qu'il avait passé par Rouen; il pouvait leur donner quelques renseignements; ils l'interrogèrent. J'avais recommandé à Leblond de ne leur parler de Charles qu'avec les plus grands ménagements. Il me lavait promis; mais il remplit très-maladroitement sa promesse. 11 leur répéta ce qu'il m'avait dit, il alla même plus loin, il leur fit entendre que Charles avait bien fait de quitter Rouen. « Le jeu, les femmes, dit-il... Dispensez-moi de m'ex- «c pliquer davantage. » — -«C'est faux», s'écria Guillaume, dans un accès de colère tel que je ne lui en avais pas vu depuis sa jeunesse , « vous êtes bien hardi « d'oser calomnier devant moi un jeune homme vera tueux, pour qui je professe la plus haute estime. Et

« toi, Eugène, comment peux-tu ajouter quelque foi « à de pareils mensonges?» — «Sortez,» dis-je à Leblond, feignant de partager la colère de Guillaume, et rougissant réellement au fond du cœur. Mo» cousin César, pendant le discours de Leblond, n'avait pas cessé de m'examiner attentivement. Cette attention m'avait plus d'une fois interdit. Quand Leblond eut •quitté l'appartement : « A la bonne heure, dit César, « mais heureusement Charles et Julie ont le temps « d'attendre. » Je vis clairement que César avait des soupçons; il se garda de les exprimer, il continua de me traiter avec amitié. Quelquefois seulement il lui échappait de me regarder d'un air de compassion. « Pauvre Eugène ! me dit-il un jour, à presque toutes « les époques de ta vie les méchants ont fait de toi tout « ce qu'ils ont voulu. »

Après bien des hésitations, je me hasardai à parler à Guillaume de mes vues sur Julie. «Qui? toi, l'époux « de ma petite-fille ! me dit Guillaume avec chaleur. « Eh ! je te trouvais trop vieux pour sa mère. » Je voulus insister. «Jamais, me répondit -il. Ne m'en « parle plus. » A ce mouvement de vivacité succéda un léger sourire ironique; puis tout-à-coup, comme se le reprochant : « Mon cher Eugène , me dit - il , de « grâce, ne m'expose plus à me mettre en colère contre « toi , ou à me moquer de tes prétentions. » Il y avait en effet un si grand ridicule à moi d'aspirer à la main de cette jeune fille , que l'extravagance de mon amour ne put échapper à mes propres yeux. Leblond essaya vainement de ranimer mes espérances, je ne pus en conserver aucune; et je m'en repentis d'autant plus

de la démarche à laquelle Leblond m'avait entraîné

auprès de Charles.

Fort ennuyé de la vie que je menais chez Guillaume el dans mon château , je pris une maison à Coutances , j'y faisais de fréquents voyages ; mais je ne me trouvais bien nulle part, et je m'ennuyais à la ville comme à la campagne. J'étais fort scrupuleux sur l'étiquette et la cérémonie ; je ne perdais pas une minute pour rendre les visites que j'avais reçues; je me formalisais si l'on ne me rendait pas celles que j'avais laites. \près avoir parlé de la pluie, du beau temps, de mon rhumatisme et de la migraine de la maîtresse de la maison , des nouvelles de Paris et de celles de Coutances, la conversation devenait languissante et nulle. Tous les soirs je fusais un v\isk ou un reversis; j'y étais humoriste et grondeur. A l'approche des fêtes solennelles et à la plus légère indisposition, j'avais des accès de dévotion; j'étais fort assidu aux offices de la paroisse; mais j'v portais un esprit mondain. J'aurais rougi de ne pas prier dans une place réservée aux gens de qualité. J'avais un confesseur fort doux, fort indulgent, qui faisait ma partie et dînait avec moi, pour qui Leblond avait beaucoup de soins, et qui avait pour Leblond beaucoup d'amitié. Je m'accusais avec un scrupule minutieux de quelques peccadilles frivoles; mais j'oubliais mes gros péchés, qui étaient l'orgueil et la médisance. Mon confesseur et mon valet, pour quelques actes de bienfaisance que je fis dans le pays, s'extasièrent sur ma charité. Je n'y mettais pas seulement du faste et de l'ostentation; je donnais aux pauvres avec hauteur , avec fierté ; en sorte qu'ils étaient plus humiliés

que reconnaissants de mes bienfaits. J'attachais une grande importance à mon ancienne noblesse ; j'exigeais qu'on m'appelât toujours M. le baron. Enfin j'éprouvai quelques-uns des tourments de l'avarice ;je me plaignais de la dureté du temps et du renchérissement de toutes les denrées. Fort riche , je craignais de manquer. J'amassai une assez grosse somme d'argent que je serrai dans le coffre à secret d'un meuble de mon château. Quand j'étais à Coutances, j'étais inquiet de ce qui pouvait se passer dans ma terre. Il m'arriva souvent d'y retourner kans être attendu. Quelquefois je sentais qu'il ne tenait qu'à moi de mener un meilleur genre de vie; mais comment vaincre l'habitude, cette seconde nature, comme on l'appelle vulgairement? Elle a quelque force , même sur un jeune homme. Qu'elle est difficile à détruire chez un vieillard!

Ainsi j'avais tous les défauts de la vieillesse, et Guillaume n'en avait aucun. Il triomphait des premiers mouvements qui s'élevaient dans son ame encore plus rapidement qu'il n'en avait triomphé dans son enfance, dans sa jeunesse, dans son âge mûr.

J'appris par une lettre d'un de mes procureurs que mes procès étaient sur le point d'être jugés. Je n'espérais pas être plus heureux à Paris qu'en province, mais c'était comme un soulagement pour moi de changer de lieu, et je résolus de faire encore un voyage dans la capitale.

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