‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 44 sur 54 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nouvelles dajils de Guillaume,. — Voyage d'Eugèm et de Guillaume à Paris.

La veille du jour arrêté pour mon départ, je vois accourir chez moi Guillaume, tout rayonnant de joie. «Mon ami! mon ami! s'écrie-t-il , bonnes , excellentes «nouvelles de mon (ils; il continue de se distinguer, « il honore ma vieillesse. Mais , ce n'est pas tout , « écoute , écoute ce qu'il m'écrit. » Et alors Guillaume me lit avec transport la lettre suivante.

« Hier, à l'assaut qui nous a rendus maîtres d'Yorck- «Town, au commencement de l'action, j'ai eu le bon- « heur de sauver la vie à un officier français qui s'était « élancé un des premiers dans une des principales re- « doutes qui défendaient la ville.

« Après l'affaire je rendais compte à mon général « de l'exécution de quelques ordres qu'il m'avait donnés, « lorsque je vois venir à moi un vieux militaire dont < l'habit n'est décoré que d'une simple épaulette de

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a sous-lieutenant. C'est lui, s'écrie-t-il en me voyant. « et il me serre dans ses bras. C'était le brave que j'a- « vais secouru dans la mêlée. Je n'avais pas fait atten- « tion à ses traits, mais les miens s'étaient rapidement « gravés dans sa mémoire. Ses rides , ses cheveux «blancs, la vive expression de reconnaissance qui « animait sa figure, inspiraient un touchant respect « à toute la brillante jeunesse qui nous entourait , et « chacun m'enviait le bonheur d'avoir sauvé ses jours. « Monsieur , me dit-il , un soldat , à mon âge surtout , « doit tenir la vie pour bien peu de chose. Tout en ex- « posant la mienne , j'y suis pourtant fort attaché. «Fanchette! chère enfant! grâce à ce jeune homme, « j'ai donc encore l'espérance de t'embrasser avant de «mourir. Capitaine, pour prix du généreux secours «que vous m'avez porté, je ne puis vous offrir que « mon amitié , ne la dédaignez pas.

« J'embrasse vivement ce vieillard , et je lui jure a moi-même une amitié à toute épreuve. Mais quelle « est ma joie, quelle est la sienne, quand, après quelce ques mots d'explication, je reconnais en lui ce brave « Dumesnil , votre ami , votre camarade , dont vous « m'avez parlé si souvent , et dont vous regrettiez de « ne pas recevoir de nouvelles ! Ah ! mon père , quel a bonheur pour moi d'avoir sauvé la vie à celui qui « jadis a sauvé la vôtre à la Martinique. L'éloignement , « des circonstances imprévues , ont interrompu votre « correspondance, mais il ne vous a jamais oublié; il « vous aime, il se souvient avec la plus vive reconnais- « sance que c'est vous qui l'avez marié à sa maîtresse. « Il a été prisonnier de guerre ; il sert toujours dans

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« le même régiment ; mais ee régiment a parcouru dif- « férentes contrées. Il a perdu sa femme, ses enfants, « son gendre; il n'a plus pour famille quunt pelite- « tille qui se nomme Fanchette , du nom de François « que portait son gendre, brave militaire comme lui.

« Dès le commencement de la guerre , Dumesnil est t passé en Amérique avec son corps. Il a fait venir sa a petite-fille à Boston. Elle habite cette ville avec une « vieille gouvernante. Je me suis empressé de le pré- « senter à mon général , et sur-le-champ j'ai conçu le « projet d'être utile ou plutôt de faire rendre justice à « votre ancien ami.

« Depuis quarante ans il lui a été impossible de s'éle- <c ver au-dessus du grade de sous-lieutenant. Il n'a pas « la croix : il est sans naissance, sans fortune, sans « intrigue et sans protection ; il n'a pour lui que sa a bravoure et ses longs services. Je vous envoie ses « titres, ses brevets, une lettre de mon général à M. le «c comte de Vergennes, une autre lettre que moi-même « je me permets d'écrire à ce ministre. Je vous con- « nais, mon père, et je n'ai pas besoin de m'expliquer « davantage. »

« Ah ! oui , mon fils me connaît bien , s'écria Guilic laume ; je le remercie de la bonne opinion qu'il a de « moi, et puis, continua-t-il , voici une lettre de Duk mesnil lui-même : il s'excuse de ne m'avoir pas écrit, « il n'a pas oublié mon nom de guerre, il se souvient « des bonnes leçons que lui a données jadis le maure « d'école; il se propose , à la paix , de revenir en France, x avec sa petite-fille; il lui sera bien doux de finir ses « jours auprès de moi. Il me parle avec intérêt de ma

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< famille, de ma femme, de ma fdle, de mon fils surce tout , qu'il nomme son sauveur, son bienfaiteur. Cher a Dumesnil! je le reverrai. Mon cher Eugène, demain « je pars avec toi; je vais à Paris, je vais à Versailles; « je remplirai le vœu de mon fils , j'obtiendrai justice « et faveur pour mon brave Dumesnil. »

Je félicitai sincèrement Guillaume. Il fut convenu que nous partirions en poste, et que les deux places que j'avais retenues à la diligence pour Leblond et pour moi seraient prises par Leblond et par Jacques , le vieux valet de Guillaume. Quoique je trouvasse Guillaume un peu avare , ce fut lui qui me proposa cet arrangement; il n'épargnait ni ses peines, ni sa bourse, dès qu'il s'agissait de servir un ami. Quoique je me crusse encore prodigue , je n'acceptai la proposition de Guillaume qu'après avoir calculé que la poste à frais communs ne coûterait pas beaucoup plus que la diligence.

Plus d'un lecteur l'aura sans doute éprouvé comme moi , qu'il est doux , qu'il est utile , à tout âge , de voyager tête à tête avec un véritable ami ! Les deux jours passés avec Guillaume en chaise de poste commencèrent à m'éclairer sur mes erreurs. Depuis le collège, nous ne nous étions jamais trouvés si long-temps ensemble ; partout ailleurs on est distrait , interrompu par mille objets. En route, il faut toujours en revenir aux entretiens , aux confidences avec son compagnon. Ce fut à ce voyage que la sagesse et la belle ame de Guillaume commencèrent vraiment à me dominer;c'est à ce voyage que je dois les moments heureux dont je jouis au déclin de ma vie.

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