‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 46 sur 54 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Les procès d'Eugène. — Eugène et Guillaume an spectacle. — Promenade aux Champs - Eljsées.

Cependant les démarches et les sollicitations de Guillaume n'avaient pas tellement pris tout son temps qu'il n'en eût trouvé pour m'aider de ses conseils dans mes procès , et même pour jouir des plaisirs qu'on ne trouve qu'à Paris. Un voyage à Paris a toujours de l'attrait pour les gens de province. Le notre n'en eut pas pour moi , qui avais habité si long-temps cette grande ville; mais Guillaume, qui, depuis le collège, n'y avait Tome X. 20

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jamais passé que fort peu de temps, savourait encore., avec toute l'ardeur d'un jeune homme, les divers agréments que peut offrir le séjour de la capitale.

Mes procès avec les héritiers collatéraux de mon beau-père étaient devenus d'autant plus difficiles, que je n'avais voulu prêter l'oreille à aucune espèce d'arrangement. Ma négligence, mon orgueil et la mauvaise direction que, du fond de la Basse-Normandie, j'avais donnée à mes avocats et à mes procureurs, avaient singulièrement embrouillé les affaires. Mes procès étaient sur le point d'être jugés, et tout portait à croire que le jugement ne me serait pas favorahle. Il était fort important pour moi d'obtenir des délais, puis de chercher à transiger, en faisant de grands sacrifices.

Guillaume, qui se souvenait encore de ce qu'il avait appris jadis aux écoles de droit et chez le procureur , qui d'ailleurs avait eu occasion dans son commerce de se mettre au courant de la procédure , eut des conférences avec mes conseils et ceux de mes parties adverses. J'avais eu beau refuser ses bons offices et lui répéter qu'il n'entendait rien aux affaires; il nous prouva bientôt qu'il était plus avantageux pour tous d'en venir à des arrangements raisonnables que de plaider avec obstination; mais les transactions à faire n'étaient pas l'ouvrage d'un jour. Je prévis que je serais obligé de rester long -temps à Paris. Comme mon intention n'était pas d'y établir ma résidence, je ne jugeai pas à propos d'y prendre un autre logement que l'hôtel garni où nous étions descendus.

J'allai voir ma fdle avec Guillaume. Elle était le modèle et l'honneur de son couvent. Guillaume ? la voyant

jeune et belle, s'étonnait qu'avec tant dé moyens d'être heureuse, elle eût voulu renoncer au monde; il admirait sa piété; moi j'estimais, j'admirais la sincérité et la continuité de son repentir. Le temps avait enfin détruit l'espèce d'antipathie involontaire que je m'étais sentie pour elle.

En sortant du parloir, j'étais triste : Guillaume, pouvant disposer de sa soirée, me proposa d'aller au spectacle. On donnait Zaïre. Ce fut là seulement que je vis Guillaume un peu frondeur et regrettant le passé. Il se souvenait des grands acteurs qui l'avaient enchanté dans sa jeunesse. Mais tandis qu'il me rappelait l'espèce de délire que lui avait causé cette touchante tragédie , la première qu'il eût vue , tandis qu'il m'exprimait son mécontentement de l'actrice qui jouait et qui lui faisait vivement regretter mademoiselle Gaussin, il remarqua, dans le parterre, plusieurs jeunes gens qui pleuraient, qui applaudissaient, qui s'extasiaient. « Oh! oh! me dit -il en riant, ce qui « nous choque , ou nous laisse froids , intéresse et ence flamme ces jeunes gens. Mon ami , cette actrice n'est « peut-être pas si mauvaise que nous pensons. Si ton « cousin César était ici , il aurait beau jeu à nous citer « Horace. Te souvient-il que, dans notre jeunesse, au « parterre de l'ancienne salle, nous étions indignés « d'entendre des vieillards regretter amèrement Baron « et La Thorillière. »

Quelques jours après , nous avions rendez-vous chez un de mes avocats, qui demeurait à l'entrée du faubourg Saint - Honoré. Notre conférence dura moins long-temps que nous n'avions pensé. Nous avions ren

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vové notre voiture ; il faisait un temps magnifique ; nous résolûmes de traverser à pied, en nous promenant, les Champs-Elysées et les Tuileries.

Tout en marchant il nous prit fantaisie d'entrer dans le café qui se trouve au milieu du coté droit des Champs-Elysées, et qu'on nomme le café des Ambassadeurs. Il y avait une tente en dehors, sous laquelle nous nous assîmes. Tandis qu'on nous servait quelques rafraîchissements, nous remarquâmes des écoliers qui jouaient à la balle devant le café. A l'aspect de ces jeunes gens, les plus touchants souvenirs s'offrirent en foule à notre pensée; nous nous trouvâmes, pour ainsi dire, reportés au collège. Pendant une longue vie de soixante-trois ans, Guillaume et moi nous n'avions jamais cessé d'être amis. Il s'était souvent élevé entre nous quelque querelle ; mais nous avions bientôt repris nos premiers sentiments. Souvent les événements nous avaient séparés, mais nous nous étions retrouvés. Guillaume soutenait généreusement qu'il y avait eu entre nous, depuis notre enfance, un échange mutuel de services et de bienfaits. J'avais la bonne foi de lui soutenir que c'était toujours lui qui avait été mon bienfaiteur. Je n'en rougissais pas. Le lieu où nous nous trouvions, ces écoliers jouant, se disputant et se réconciliant devant nous, m'avaient entraîné à un retour sur toute ma vie , -et je pensais avec attendrissement qu'au milieu de mes malheurs et de mes folies, la longue et persévérante amitié de Guillaume avait été ma sauvegarde contre le désespoir, mon préservatif contre des vices plus grands que ceux auxquels je m'étais livré.

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« T'en souvient-il, dis-je à mon ami? c'est ici, c'est « à cette place même, je crois, qu'un jour de congé, « n'étant encore qu'en sixième , nous eûmes notre prête mière querelle? J'étais avec Beauclair et quelques « autres mauvais sujets. Tu t'élanças au milieu de nous, « pour défendre une petite marchande de sucreries « que nous voulions embrasser de force. Te souvient- « il de l'effroi, du désespoir auquel tu te livras, quand « tu crus m'avoir blessé?» — « Oui, dit Guillaume, « je me rappelle la bonté avec laquelle tu me pardonne nas mon emportement. »

S'il est quelques lecteurs qui , à cette époque , aient fréquenté le café des Ambassadeurs , peut-être se souviendront-ils d'y avoir vu une femme âgée, d'un extérieur décent, d'une figure aimable malgré ses rides, fort proprement, mais fort modestement vêtue, qui allait sous la tente et dans le café présenter, de table en table, une boîte ouverte, coupée en divers compartiments, et remplie de sucre d'orge, d'angélique et de pâte de guimauve. Pendant que nous parlions, cette femme s'était assise près d'une table voisine de la nôtre; elle se reposait, en attendant que les écoliers eussent fini leur partie de balle et qu'elle pût leur offrir ses friandises. Elle écoutait et elle entendit notre conversation. Elle m'examinait avec attention , mais à peine y prenais-je garde. Au moment où je rappelais à Guillaume notre aventure avec la petite marchande : « C'était moi , s'écria - 1 - elle. » — « C'était vous ! » — « Oui, monsieur le baron de Senneville. » Juste ciel! quelle est ma surprise! Sous ces modestes vêtements je la reconnais; c'est Caroline.

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On peut se souvenir que, le jour où je vis Caroline pour la première fois dans ma jeunesse, j'avais cru trouver quelque ressemblance entre elle et une personne que j'avais déjà vue. Son aventure avec des écoliers était sortie tout-à-fait de sa mémoire et de la mienne. Jamais elle ne nous était revenue à l'esprit pendant le cours de notre longue liaison. 11 fallait, pour m'en faire souvenir, la circonstanee où je venais de me trouver, tête-à-tête avec Guillaume, clans ce café, sous cette tente, et regardant avec attendrissement les jeux des écoliers en promenade. J'avais beaucoup parlé de Caroline à mon ami Guillaume; mais jamais il ne l'avait vue.

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