CHAPITRE III
Charlotte.
« Eh! grand Dieu! dis-je à Caroline, dans quel état « je vous retrouve! » Elle se mit à pleurer amèrement. Guillaume et moi nous lui prodiguâmes des paroles bienveillantes. Nous la finies asseoir à coté de nous , et je la pressai de me raconter par quelle suite d'événements malheureux elle était tombée dans la situation où je la voyais.
Ses aventures n'étaient ni extraordinaires, ni compliquées. Je l'avais laissée jouissant d'un honnête revenu , tenant à l'entrée du faubourg du Temple un bureau
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d'esprit, où elle recevait quelques gens de lettres du second ordre. Dès-lors elle n'était plus jeune; mais elle n'était pas encore vieille , et, grâce h son habileté dans l'art de la coquetterie et dans celui de la pruderie, elle eut long-temps des amants qui ne s'empressaient plus, comme ceux d'autrefois, de lui prodiguer l'or et les diamants , car ils n'avaient ni or ni diamants , mais qui se glorifiaient d'être aimés d'une femme visant à l'esprit , prononçant en oracle sur les ouvrages de littérature , et faisant des réputations dans l'enceinte et dans la banlieue de sa petite cotterie. La vieillesse arriva : les amants disparurent ; elle conserva des amis , car elle était passablement intrigante ; elle servait et desservait chaudement et avec adresse. Elle était redoutable pour ses ennemis ; elle était de grande ressource pour ceux qu'elle prenait en affection ; mais elle eut l'extravagance de se passionner pour un jeune étudiant en droit qui avait donné des pièces au théâtre d'Audinot. C'était un joli garçon, sans fortune. Il fallut payer ses dettes et ses inscriptions aux écoles de droit. Il avait beaucoup de reconnaissance pour madame de Saint -Charles, mais il avait de l'amour pour une petite danseuse des boulevards. Les cadeaux qu'il recevait de la vieille lui servaient de moyens de plaire à la jeune ; la pauvre madame de Saint -Charles n'en était pas moins folle du jeune homme. Elle lui pardonnait tout; elle lui donnait tout. Elle entama ses capitaux, elle vendit ses meubles. Ses amis désertèrent sa maison dès qu'il n'y eut plus table ouverte. L'étudiant en droit la quitta, quand elle n'eut plus rien à lui donner; et, des libéralités
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qu'il en avait reçues, il acheta une charge de greffier, et fit un très-hon mariage.
Caroline ne perdit pas courage ; elle reprit son ancien état; elle alla jouer l'opéra comique en province; mais cette femme qui jadis avait fait courir tout Paris à la foire Saint-Laurent, dans l'emploi des ingénues et des coquettes, fut a peine remarquée en province, dans l'emploi des duègues et des mères. Tous les ans, elle avait grande peine à trouver un engagement. Enfin (il y avait deux ans) elle était à Paris pendant la quinzaine de Pâques, fort embarrassée de ce qu'elle allait devenir; un jour, en sortant de chez un directeur de spectacle, qui lui avait déclaré qu'il n'avait pas de place à lui donner dans sa troupe, elle entra, par désœuvrement, par curiosité, dans une église. On récitait les ténèbres. Tout- à -coup la grâce la toucha. Elle se repentit de ses égarements. Elle devint sincèrement dévote ; elle promit à Dieu de renoncer au théâtre. Mais il fallait vivre. Ce fut alors qu'elle imagina de reprendre le premier de tous ses métiers, celui qu'elle avait fait , avant d'entrer à l'opéra comique. Elle vint tous les soirs, comme dans son enfance, vendre des friandises aux Champs-Elysées; mais, dans son enfance , le matin , elle prenait des leçons de chant , de danse et de galanterie au magasin de l'opéra; dans sa vieillesse , tous les matins , elle faisait a Saint-Roch des actes de contrition. La petite Charlotte, qui avait été. ensuite mademoiselle Caroline , ensuite madame de Saint-Charles, n'était plus connue des gens du café que sous le nom de la mère Charlotte. Elle supportait son
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sort avec résignation ; quelquefois cependant elle s'effrayait, en pensant aux maladies et aux infirmités qui la menaçaient.
Quelles rapides et profondes réflexions m'inspirèrent la vue et le récit de Caroline ! « Eh quoi ! c'est là cette «femme qui, pendant plusieurs années, a subjugué « mon ame, à tel point que j'ai été tenté de l'épouser î « Dois-je m'applaudir d'avoir échappé à ce malheur? En « me mariant à une fille riche, impérieuse et coquette, « ne me suis-je pas jeté dans d'autres malheurs ? »
Comme elle achevait son récit, une petite fille, qui vendait dans le café des jarretières et d'autres objets de petite mercerie, s'approcha de nous, salua la mère Charlotte avec amitié , et nous proposa de lui acheter quelque chose. Par complaisance, nous lui fîmes quelques emplettes et nous fûmes assez surpris de la voir remettre à la mère Charlotte l'argent que nous lui avions donné. Sans affectation , sans hypocrisie , celle-ci recommanda à Toinette ( c'était le nom de la petite fille ) de ne pas s'approcher des jeunes écoliers qui jouaient dans les Champs-Elysées. « Quelle est donc « cette petite , lui dis-je , à qui vous paraissez prendre « tant d'intérêt?» — « Hélas ! répondit-elle, c'est une « orpheline que j'ai rencontrée dans les premiers jours « où je revins aux Champs-Elysées. Je m'y suis atta- « chée; elle m'a prise en amitié. Je cherche par mes « conseils à la garantir des dangers auxquels j'ai été « exposée. Elle me donne en garde une grande partie « de ce qu'elle gagne pour lui acheter du linge et quelce ques effets. Mon amitié pour Toinette , l'attachement « de Toinette pour moi sont des bienfaits de Dieu ,
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« dont je lui rends grâce tous les jours. » — «Oui, rcu pris-je avec transport, et, comme vous, Caroline, je « dois rendre grâce à Dieu ! Qui peut se dire tout-à-fait «malheureux, tant qu il lui reste un ami ? » En prononçant ces mots, je regardais Guillaume.
Il était presque aussi touché que moi ; il approuva vivement la résolution que je formai de venir au secours de Caroline et de sa petite protégée. Nous envovàmes chercher une voiture de place. Bravant les regards et les propos des oisifs amassés autour de nous, et qui paraissaient tout étonnés de voir deux hommes bien vêtus en grande familiarité avec une pauvre femme, nous la finies monter en voiture avec nous. Je donnai au cocher l'adresse de mon notaire. Là, je constituai à Caroline une rente viagère de douze cents francs.
\ oill un bienfait», me dit-elle en versant des larmes de joie et de reconnaissance, « qui m'est plus cher que « tous les magnifiques cadeaux dont jadis vous m'avez « comblée; je n'ai pas à rougir de celui-ci. » Guillaume voulut que je lui laissasse le plaisir de faire du bien à Toinette : il déposa entre les mains de Caroline une somme de six cents francs pour mettre la jeune fille en ipprentissage chez une honnête couturière, et il promit que ni lui, ni ses enfants ne l'abandonneraient, si elle se conduisait bien.
Caroline vit encore, et m'écrit de temps en temps. Elle est logée à l'extrémité du faubourg du Roule. Elle y a établi une école où elle montre à lire et à écrire aux petites filles du quartier. Elle détourne les mères de placer leurs enfants au magasin de l'opéra. Toinette , sa fille adoptive, vient la voir, et tout récemment elle lui
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a confié qu'elle croyait avoir touché le cœur d'un garçon menuisier, qui est un fort bon sujet. Guillaume et moi nous nous proposons de lui faire une dot.
Ainsi , depuis que j'étais parti de Coutances avec Guillaume, je devenais, par intervalles, accessible à la raison. Demeurant avec Guillaume , à chaque instant du jour fortifié par ses conseils et son exemple , je ne faisais plus, je ne projetais plus de folies, et je me livrais à cette bonté naturelle de mon cœur, qui, au milieu de mes plus grandes erreurs, m'a valu la continuation de l'amitié de César et de Guillaume. Mais Guillaume, dès qu'il eut obtenu ce qu'il voulait, et plus qu'il ne demandait, s'empressa de retourner dans sa famille. Pour terminer les arrangements de mes procès, il me fallait passer quelques mois à Paris. Je n'en fus pas fâché; malgré mes accès de raison, je m'étais senti quelquefois gêné par la présence de Guillaume. J'allais me trouver libre par son départ. Libre !.... Mon ami partait, et je restais à Paris sous l'empire de M. Leblond.