‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 48 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Retour dujîls de Guillaume.

Il ne me reste plus à raconter que des aventures encore bien récentes, et ces aventures sont plutôt celles du fils de Guillaume que les miennes et celles de mon

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ami. Je rougis du rôle que j'y ai joué; j'y fus entraîné par suite de l'isolement où je me trouvai après le départ de mon ami. Guillaume et moi nous avions passé notre douzième lustre. Dès long-temps Guillaume et sa femme ne souffraient plus, ne jouissaient plus que pour leurs enfants ; et moi , j 'étais réduit à ne m'occuper que de moi. Triste extrémité pour un sexagénaire ! Nos plus grandes jouissanees sont dans nos espérances. Quand l'avenir commence à nous manquer pour nousmêmes , que je plains celui qui n'a pas su s'en créer un nouveau dans l'avenir de jeunes êtres destinés à lui survivre!

Dumesnil ne jouit pas long-temps de la récompense tardive qu'on avait accordée à ses longs services. Guillaume reçut une lettre de son fds qui l'instruisait que son ami Dumesnil était tombé malade à Boston , et quil avait succombé en prononçant le nom de Guillaume , en regrettant de ne l'avoir pas revu. Guillaume, désolé de n'avoir pour ainsi dire reçu des nouvelles d'un ami si cher que pour éprouver la douleur d'apprendre sa mort, se hâta d'écrire à son fds; il lui recommandait la petite-fille de son ami. Il voulait lui servir de père ; si cette jeune personne n'avait pas d'autre asyle , sa maison lui serait toujours ouverte. Eugène Delorme répondit. Il avait reconnu la belle ame de son père à l'empressement avec lequel Guillaume offrait ses soins paternels à la petite -fille de Dumesnil. Il ressentait un chagrin réel de n'avoir pu les proposer à cette jeune personne; mais elle n'était plus en Amérique ; quelques jours après la mort de son aïeul elle s'était embarquée avec sa gouvernante

pour aller joindre en France une grand'tante, la seule parente qui lui restât. La mort de Dumesnil , le départ de sa petite - fille , n'avaient pas peu contribué à rendre le séjour de Boston insupportable à Eugène Delorme ; mais il espérait bientôt revoir la France et ses bons parents ; on parlait beaucoup de la paix. Quelle joie cette espérance répandit dans l'ame de Laure !

Elle fut bientôt réalisée. La paix fut signée le 20 janvier 1783. Eugène Delorme, après la guerre, quitta son général pour retourner à son corps , et son régiment était un des premiers qui devaient repasser en Europe.

Laure ne craignit plus pour son fils les dangers de la guerre; mais elle craignait encore les tempêtes et les naufrages. Dès que le vent soufflait avec un peu de violence elle pensait avec effroi que son fils était peut-être exposé à un ouragan bien plus terrible.

Eugène Delorme revint , et son entrée dans la ville fut une espèce de triomphe. Il était débarqué à Brest. Avec quelle impatience sa mère comptait les heures et les minutes ! Tout à coup , un matin , Guillaume , en sa qualité de maire , reçoit un ordre de loger un régiment qui doit arriver dans la journée. Quel est ce régiment? C'est celui de son fils. C'est par je ne sais quel malentendu que l'ordre est arrivé si tard à Guillaume. A cet ordre est jointe une lettre de son fils. Laure n'était pas à Coutances; Guillaume lui envoie un exprès; elle accourt , et c'est à l'instant même de son arrivée que le régiment entre dans la ville , précédé de ses tambours et de sa musique. Elle aperçoit son fils à la

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tête de sa compagnie. Elle s'écrie , elle s'élance , et son fils est dans ses bras. Tous les soldats ont rompu leurs rangs; ils entourent leur capitaine et sa famille; les tambours battent aux champs. « Vive notre capi- « taine ! » s'écrient les grenadiers en agitant leurs bonnets au bout de leurs fusils. Les habitants leur répondent par des cris unanimes : « Vivent notre bon maire « et son fils ! »

Repetit pénates Victor. *

disait mon cousin César en embrassant le jeune guerrier.

On sait quelle sensation fait dans une petite ville un régiment qui arrive. Tous les habitants sont aux fenêtres ou dans les rues; les enfants, saisis d'un courage précoce , marchent au pas devant les tambours ; les jeunes filles rougissent et sentent battre leur cœur en jclniirant la tournure et la bonne mine des officiers et des soldats. Combien cette sensation est encore plus vive quand c'est un régiment qui revient des pays lointains , couvert de gloire , et après avoir noblement concouru à la conquête de la paix ! Ici l'émotion , la joie et l'enthousiasme étaient au comble dans toutes les âmes. La famille de Guillaume était si honorée, si estimée, si universellement chérie ! Chacun croyait revoir un fils, un frère, un ami. Tous les habitants disputèrent de soins, d'égards et de prévenances envers les camarades du fils de leur maire. On parle encore aujour-

* Horat. lib. III , od. 14.

Et vainqueur, il revient visiter ses foyers.

ET GUILLAUME. 3i9

d'hui des fêtes brillantes que les jeunes gens de la ville et les jeunes officiers se donnèrent réciproquement pendant les deux jours que le régiment resta dans Coulances. Le fils de Guillaume avait obtenu un congé; son régiment partit et il resta dans sa famille.

Le premier jour , la première nuit de son arrivée furent employés en douces confidences. Eugène Delorme raconta ses dangers , sa conduite. La guerre d'Amérique fut glorieuse pour la France dans son motif: elle combattit bien plutôt pour ses alliés que pour ellemême ; elle fut honorable par le caractère des officiers français qui y furent employés : ses guerriers furent braves , désintéressés , alliés fidèles , ennemis humains et généreux. Presque tous étaient jeunes. Ils étaient partis pleins d'ardeur pour la gloire. Ils revenaient fiers d'avoir bien fait , pénétrés d'enthousiasme pour la nation américaine, pénétrés d'admiration pour le sage et magnanime Washington. Le fils de Guillaume, qui avait eu le bonheur d'approcher de ce grand personnage, avait encore perfectionné auprès de lui son excellent naturel et l'excellente éducation qu'il devait à son père et à mon cousin César. Quelle douce joie causèrent à Guillaume les vertus, la raison et la tendresse de son fils ! Il est inutile de raconter les événements de la guerre auxquels il eut l'honneur de contribuer, et qui sont connus de tous les lecteurs ; on sait déjà sa rencontre avec Dumesnil; je dirai seulement que Laure , madame Dervière et Julie étaient attentives à toutes les paroles qui sortaient de la bouche d'Eugène Delorme , leur fils , leur frère , leur oncle chéri. Elles écoulaient avec effroi le récit des sièges et des batailles ;

elles semblaient craindre encore qu'il ne put échapper aux périls qu'il racontait. Guillaume s'enflammait au récit d'un trait de courage ou de générosité que le jeune guerrier contait avec modestie. Il répétait souvent avec orgueil que son fils valait mieux que lui, et César trouvait presqu'à chaque mot l'occasion de citer un ou deux vers d'Horace. Le fils de Guillaume s'était informé avec la plus vive sollicitude de ce qui se passait dans la maison de son père. Guillaume lui raconta sa vie , son bonheur. On lui parla de Charles , de sa fuite , des espérances qu'on avait de le revoir , de la certitude qu'on avait qu'il se conduisait bien. Julie, sans croire qu'elle laissait échapper l'aveu de l'amour le plus vif, exprima les inquiétudes que lui causait le sort de Charles. Eugène Delorme, en apprenant la fuite de Charles, parut ému, troublé. «Ah! ma chère nièce», dit-il à Julie en soupirant, «je te plains; je conçois ton a malheur ! »

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