‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 6 sur 54 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les fonds de cautionnement d'Eugène.

Il me fallait rester quinze jours à Châlons pour terminer mes comptes avec le commissaire des guerres.

C'était beaucoup d'être nommé; ce n'était rien, si je ne parvenais à trouver mes fonds de cautionnement. J'y avais pensé dès mon premier voyage à Paris. Mais à qui m'adresser ? J'ai des amis à Châlons ; mais tous mes anciens amis de Paris m'ont trop bien appris qu'on doit se regarder comme très-heureux quand un ami intime se contente de ne pas nous nuire. Il ne faut compter que sur soi , car les autres ne songent qu'à eux. On se hasarde à cautionner un fils, un frère; encore y faut-il bien de la prudence et des précautions; mais un homme qui n'est que votre ami, qui ne vous offre pas de gage ! ce serait une imprudence , une étourderie , une folie ; ce serait s'attirer les reproches de ses héritiers et de tous les gens sensés. Tel était le langage, tels étaient les sentiments que je prêtais d'avance à tous ceux qui me protestaient qu'ils m'étaient dévoués. J'aurais pu ajouter qu'en bonne conscience je

n'étais pas digne qu'un ami exposât ses fonds pour moi. Sans parler de l'usage déplorable que j'avais fait de ma première fortune, mon ingratitude récente envers M. Durand était-elle faite pour engager les gens à m'obliger ? N'était-ce pas une justice que je me trouvasse beaucoup d'amis disposés à me servir ou à me trahir selon leurs intérêts , et que je n'en trouvasse pas un seul prêt à venir à mon aide pour le seul plaisir de m'aider?

Je ne restai pas long-temps dans cette perplexité. Dès qu'on apprit à Châlons que j'étais définitivement nommé , les politesses redoublèrent. Les mères surtout me recherchaient , admiraient mon esprit et me faisaient admirer les grâces de leurs filles. Enfin un de mes amis intimes , qui était fort bien avec la femme du président de l'élection , vint un matin de bonne heure me trouver dans mon cabinet. Il désira que nous fussions seuls. Il me demanda, d'un air d'intérêt, si je n'étais pas embarrassé pour mes fonds. « Moi ! lui ré- « pondis-je, embarrassé! Croyez-vous donc, mon cher, « que j'aurais laissé faire à mes amis de Paris la moin- « dre démarche-pour moi, si je n'avais des ressources? « Mais pourquoi cette question? » — « Oh! pour rien.» — « Encore ? » ■ — « Rien , vous dis-je. Hier , en cau- « sant avec madame Potin ( le président de l'élection de « Châlons se nommait Potin ) , elle me parlait de la a peine qu'ont aujourd'hui les parents pour bien marier « leurs enfants , même quand ils ont quelque fortune. « Par exemple , sa fille aînée ! il s'est présenté beaucoup « de partis ; mais cette tendre mère craint de compro- « mettre le bonheur ou la fortune de sa fille : elle ne

<c voudrait la donner qu'à quelqu'un qui fît à l'instant

« un emploi sûr , honorable de la dot ; et moi j'avais

« pensé N'allez pas croire au moins que je vienne

« vous parler de la part de M. ou de madame Potin • «non, c'est de moi-même, par pure amitié. Madame « Potin ignore la visite que je vous fais : elle a beau- « coup d'estime pour vous; son mari vous considère-

« mais puisque vous avez vos fonds D'ailleurs vous

« ne vous souciez peut-être pas de vous marier. Prenez « que je n'ai rien dit. » — « Il est certain, répondis- « je, que je me trouve fort bien de ma vie de garçon?, « que je puis attendre, et que, mes amis de Paris vou- « lant absolument que je fasse mon chemin-, je suis en

« mesure de rencontrer beaucoup mieux Non pas

« que je méprise M. le président, ni sa famille; la mère « est aimable , la fdle est cliarmante et le père est un « bon homme. » Pendant que je parlais, on me remit une lettre ; elle était d'un gros prieur d'une abbaye voisine. Je l'avais rencontré souvent dans les sociétés de Cbâlons. 11 m'avait pris en affection , parce que j'étais d'une certaine force au trictrac. Le prieur avait une nièce, veuve d'un gentilhomme, qui lui avait laissé pour douaire un fort joli château sur lequel il n'y avait pas d'hypothèque. Cette veuve n'était plus de la première jeunesse ; mais elle n'en avait pas moins un très-grand désir de se remarier. Le gros prieur s'exprimait sans détour; il m'offrait sa nièce. La nièce ofïrail son château pour sûreté à mes prêteurs. Je crus devoïp montrer cette lettre à l'émissaire de madame Potin. « Voyez, lui dis-je, si jamais je peux être embarrassé. le suis à peine nommé, que les mères courent après

<x moi pour leurs filles , et les veuves pour leur propre « compte. » Il me fit sentir avec chaleur combien la fille du président méritait la préférence. J'étais trop poli pour en disconvenir. Je lui donnai quelque espérance ; je lui promis le secret sur sa visite , comme il me le promit sur la lettre du prieur.

« Eh quoi! me dis-je, dès que je fus seul, en serais- « je donc réduit à cette extrémité de me marier bien « vite pour trouver mes fonds ? Je suis encore jeune ; «. avec le temps et mon ardeur à m'enrichir , je peux « aspirer à un mariage bien plus avantageux que celui « que je ferais aujourd'hui. Qui ? moi ! me contenter « de la veuve d'un petit gentilhomme ou de la fille d'un « président d'élection ! Autant vaudrait-il avoir épousé « mademoiselle Catiche Durand. Moi, fils du baron de « Senneville ! Et mon frère de lait , le fils du fermier « Delorme , Guillaume , est le mari de ma riche et belle « cousine ! »

Depuis trois ans, occupé sans cesse de mes intrigues auprès de mes supérieurs , il ne m'était guère arrivé de songer à mon ami Guillaume. Ce fut par un mouvement d'envie que je pensai à lui dans ce moment , et ce moment fut un trait de lumière. « Je ne suis plus un mice sérable sans ressource. Je peux donner de mes nou- « velles à mes amis de Coutances. Guillaume me fera « mes fonds ; s'il me refuse , il sera toujours temps de « chercher une femme et une dot; mais il ne me réfute sera pas. Guillaume porte une ame noble, généreuse »; et je me hâtai de lui écrire. Ma lettre était fort longue; mais j'en fus content : elle me parut une véritable pièce d'éloquence.

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